Paris

Rectorat de Paris : les refoulés de la rentrée

Publié le 21/09/2020 - mis à jour le 22/09/2020 à 10H24

Chaque année, ils sont des dizaines de collégiens et de lycéens à se trouver privés de rentrée, faute de place dans les établissements parisiens. Cette année, après une fin d’année déjà chaotique, c’est l’hécatombe.

Le 4 septembre dernier, boulevard d’Indochine dans le XIXe arrondissement de la capitale. Il n’est pas 8h15 et devant le rectorat de Paris une dizaine de personnes patientent le long de la ligne de tram, les nerfs à vif. Les premiers de la file sont des grands-parents qui tentent d’inscrire leurs petits-enfants qui vont arriver d’un Beyrouth en ruine d’un moment à l’autre. Il y a ensuite des parents qui ont déménagé d’Anthony à Paris et se retrouvent sans établissement scolaire pour leur ado à la mine déconfite, qui aurait dû entrer en quatrième. Le dossier était à jour le 16 juin, mais depuis pas de nouvelles ! Le téléphone sonne dans le vide, les parents sont désœuvrés et ne trouvent pas d’interlocuteurs. « Pourtant la scolarité est obligatoire, non ? », souffle le père, fatigué. « Toutes les situations de ces personnes sont compliquées », soupire Ghislaine Morvan Dubois, membre du syndicat de parents d’élèves FCPE 75 qui affirme n’avoir jamais vu ça. « Certains ont tout rendu à l’heure, d’autres non, certains viennent du privé, d’autres continuent leur scolarité dans leur établissement de secteur… tout le monde peut se trouver dans cette situation. Hier, un parent attendait même avec la rosette de la Légion d’honneur. C’est un manque de respect de laisser les gens sans informations », déplore-t-elle.

La syndicaliste parcourt la queue pour apporter son aide aux parents délaissés. Si les académies de Versailles et de Créteil ont refusé de communiquer sur les chiffres, Paris a ouvert son cœur aux associations et aux journalistes. « En ce jour du 4 septembre, plus de 100 élèves n’ont toujours pas d’affectation et on les estime à 500 sur toute l’Île-de-France », soupire la syndicaliste, scandalisée. « Dès le 28 août, quand le rectorat a rouvert, les parents sont venus faire la queue pour obtenir un rendez-vous, ils ont pris des journées. Aujourd’hui ce sont beaucoup de grand-parents, oncles et tantes, voire les enfants eux-mêmes qui attendent d’être reçus ».

La raison invoquée par le rectorat ? Un manque de places dû à un bond dans les nouvelles inscriptions venues du privé, qui n’ont rien à voir avec la démographie, prévisible, elle. Si « 13 055 élèves ont déjà été affectés » et « six classes ouvertes dans cinq lycées cet été », le rectorat a assuré aux journalistes du Parisien que « de très nombreuses places vont maintenant se libérer, en raison des doubles inscriptions dans le public et le privé. Chaque année à Paris, nous perdons 1 000 élèves entre l’affectation et le constat de rentrée sur le niveau seconde ». Pourtant, boulevard d’Indochine, les personnes attendent encore, alors que s’achève la première semaine de cours. « Quand ils prévoient les classes avant l’été, ils pourraient juste laisser une latitude, car ils savent que des centaines d’enfants arrivent en cours d’année après des déménagements ou des renvois et que le même bazar se répète. Mais le rectorat s’évertue à remplir les classes à ras bord…et les gens se retrouvent ici », observe Ghislaine Morvan Dubois.

Un manque d’anticipation qui coûte cher aux élèves en difficulté

Un peu plus loin, une jeune maman est pendue à son téléphone, scrute les grilles du rectorat un pied dans la file d’attente, pour ne pas perdre sa place. Son enfant a décidé de quitter son établissement privé pour redoubler sa troisième dans son collège public de secteur. L’ado pointe à onze de moyenne, ce qui n’est pas catastrophique. « On m’a laissé entendre au téléphone que le redoublement n’avait pas aidé son dossier, s’attriste la maman, j’ai peur qu’il prenne encore plus de retard à présent, surtout après le confinement ». Entre-temps, la mère n’a pas d’autre choix que de faire l’école à la maison, tout en télétravaillant. La syndicaliste confirme les craintes de la jeune femme, « les affectations se font suivant le dossier, ce qui est abherrant : on pénalise les élèves qui sont déjà en difficulté. L’entrée à l’école ne devrait pas être conditionnée au mérite sachant que c’est obligatoire. Jean-Michel Blanquer peut bien annoncer qu’aucun élève ne sera laissé au bord de la route, c’est faux ». Si les juristes de la FCPE réfléchissent à la possibilité pour les parents de mener une procédure collective, Ghislaine Morvan Dubois rappelle aux parents la possibilité de saisir la Défenseuse des droits. « C’est une procédure moins impressionnante que la saisine du tribunal administratif », juge-t-elle. Dans la queue, beaucoup de personnes d’origine étrangère, beaucoup d’allophones au regard paniqué (50% selon les chiffres de la syndicaliste) : les dossiers administratifs sont toujours plus compliqués à remplir correctement – et donc dans les délais – quand le français n’est pas votre langue natale. Encore plus compliqué quand des couacs administratifs s’en mêlent…

Lena Bojko, avocate en droit de la famille à Paris, est tombée des nues quand sa cliente lui a parlé de sa situation. De nationalité algérienne et hébergée par des tiers, la maman d’une adolescente de 15 ans veut donner toutes les chances à sa fille de faire de brillantes études. Pourtant, elle jongle avec des problèmes administratifs qui semblent sans fin : l’adresse inscrite sur sa carte de séjour ne correspond pas à celle de son hébergeur, ce qui bloque tous ses dossiers au rectorat. « L’année dernière, elle a dû inscrire sa fille dans le privé pour qu’elle puisse suivre une scolarité, mais elle ne peut plus se le permettre, elle est au RSA. Cette année, son dossier est de nouveau bloqué, bien que la bonne adresse figure désormais sur le passeport de sa fille, qu’elle a fait faire pour l’occasion. Elle a rendu son dossier dans les temps, c’est incompréhensible ». Quand la maman a enfin obtenu un rendez-vous au rectorat, on lui a dit d’attendre. Ce qu’elle fait toujours. Sa fille, elle, essaie de ne pas prendre trop de retard. « Aujourd’hui, nous pensons saisir le tribunal administratif », déplore l’avocate touchée par le cas de sa cliente. Quand, à 9h pile, les grilles du rectorat s’ouvrent, les parents se précipitent et les assesseurs peinent à tenir les comptes, sur leurs blocs-notes remplis des noms des chanceux qui ont réussi à prendre rendez-vous : peut-être que lundi, leurs enfants pourront rejoindre ceux des autres dans la cour de l’école. D’ici là, il ne faut rien lâcher.

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Référence : LPA 21 Sep. 2020, n° 156n8, p.3

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