Remaniement : Discours de prise de fonctions d’Eric Dupond-Moretti (verbatim)

Publié le 07/07/2020 - mis à jour le 07/07/2020 à 16H47

La passation de pouvoirs entre Nicole Belloubet, ministre de la justice et Eric Dupond-Moretti, son successeur, a eu lieu dans la cour de la Chancellerie ce mardi  à 11h30. Après un entretien d’une vingtaine de minutes en privé, les deux personnalités ont prononcé chacune un discours de quelques minutes.

Nicole Belloubet a dressé le bilan de son action durant les 1 100 jours qu’elle a passés Place Vendôme. Longuement applaudie par les collaborateurs du ministère et les parlementaires présents, elle a ensuite passé la parole à Eric Dupond-Moretti.

Le célèbre pénaliste avait pour l’occasion abandonné sa tenue décontractée habituelle pour un costume sombre et une cravate. Depuis l’annonce de sa nomination lundi soir, et passé l’effet de sidération, les critiques se sont multipliées. Pour Céline Parisot, présidente de l’Union syndicale des magistrats, cette nomination est « une déclaration de guerre à la magistrature ». Les féministes lui reprochent d’avoir défendu notamment Georges Tron. L’association Anticor qualifie ce choix de  « très mauvais signal pour l’éthique et pour les associations anti-corruption ». Une partie de l’opinion quant à elle lui reproche d’avoir défendu Merah. En d’autres termes, le pénaliste est victime de l’erreur regrettable consistant à assimiler l’avocat à la personne qu’il défend.

Du côté des avocats précisément, passé l’effet de surprise, la nouvelle a été globalement perçue comme positive pour la profession.   « Cette nomination est un geste d’apaisement envers les avocats », a  déclaré à l’AFP Christiane Féral-Schuhl, présidente du Conseil national des barreaux

Lors de son intervention en tant que  nouveau garde des sceaux, Eric Dupond-Moretti a déployé ses talents  de pénaliste hors pair pour déminer le terrain, en prenant soin d’évoquer le sort des victimes, de souligner son respect pour les magistrats ou encore d’assurer le personnel pénitentiaire de son « indéfectible soutien ». 

Voici le texte de son intervention. (Il s’agit de la transcription d’un enregistrement audio réalisé sur place, la première phrase était hélas inaudible). 

Eric Dupond-Moretti à son arrivée au ministère de la justice le 7 juillet 2020 (Photo : ©O. Dufour)

 

 

« Madame La Ministre, Chère Nicole, vous venez de me remettre les sceaux, en quelque sorte les clefs de ce grand ministère régalien  (inaudible)

Dans quelques instants je mettrai entre parenthèses mon métier d’avocat que j’ai passionnément aimé et que, bien sûr, je continuerai à aimer.

Pendant près de 36 ans, j’ai sillonné la France dont je connais tous les tribunaux. Ah,  je le confesse, je n’ai pas de la justice une connaissance technocratique. Je la connais humainement, je la connais intimement, je la connais, Nicole, charnellement.

Dans ce long parcours, j’ai vu le meilleur et le pire. Le chagrin de victimes dévastées, le désespoir d’hommes injustement condamnés.

Une chaleur de l’âme

J’ai rencontré de très grands magistrats devant qui j’ai eu l’honneur de plaider, je les respecte, j’entretiens avec eux des rapports d’amitié ; ils sont humains, indépendants, gourmands du contradictoire.  De ces femmes et de ces hommes qui en quelques mots vous réconcilient avec l’idée même de la justice, « une chaleur de l’âme » disait Albert Camus.

J’ai également touché du doigt les conditions de travail déplorables dans lesquelles se débattent quotidiennement magistrats et greffiers.

Je ne suis pas un homme politique, je viens de la société civile, je devrais même dire de la société pénale. J’aurais pu tranquillement attendre l’heure de la retraite, même s’il nous faut travailler un peu plus, mais j’ai décidé de m’engager auprès d’un homme courageux le Président de la République qui veut améliorer la justice de notre pays.

Casamayor, que tous les magistrats connaissent ici,  a écrit que la justice était une erreur millénaire qui voulait que l’on ait attribué à une administration le nom d’une vertu. La justice a donc évidemment toutes les qualités d’une administration, elle en a hélas parfois quelques défauts. Oui, Madame la Ministre, oui Mesdames et Messieurs, la justice peut-être améliorée.  D’ailleurs la France dans le classement des pays les plus condamnés par la CEDH occupe la 12e place sur 47 pays. La plupart de nos condamnations intervenant à raison de procès inéquitables.

« Je souhaite être le garde des sceaux qui portera enfin, lors d’un Congrès,  la réforme du parquet tant attendue »

Je ne fais de guerre à personne, je veux avec vous garder le meilleur et changer le pire.

J’entends, bien sûr dans le dialogue et la concertation, faire évoluer la magistrature dans le sens d’une plus grande ouverture sur la société et remettre à plat l’ordonnance de 58. Je veux avancer sur un projet qui me tient à coeur, l’indépendance de la justice, je souhaite être le garde des sceaux qui portera enfin lors d’un Congrès, la réforme du parquet tant attendue.

Je veillerai à ce que les enquêtes préliminaires restent préliminaires et ne soient pas éternelles comme c’est, hélas, parfois le cas ; je vais demander à la direction des affaires criminelles et des grâces de me faire des propositions en ce sens. Il convient de trouver un juste équilibre entre l’efficacité de l’enquête et le principe du contradictoire sans lequel la justice n’est rien.

« L’honneur des hommes pas plus aujourd’hui qu’hier ne mérite d’être jeté aux chiens »

Je souhaite également que nous travaillions ensemble sur la présomption d’innocence et le secret de l’enquête. Bien sûr les journalistes sont associés à ses réflexions. La justice ne se rend pas dans la rue, ni sur les réseaux sociaux, ni dans les médias et l’honneur des hommes pas plus aujourd’hui qu’hier ne mérite d’être jeté aux chiens.

J’entends également, et c’est une volonté forte du Président de la République, mettre en place une justice plus proche des citoyens. Meilleur accueil des victimes, je compte réunir l’ensemble des procureurs généraux rapidement pour échanger sur ces questions. Est-il admissible aujourd’hui qu’une victime ne soit pas systématiquement entendue ?

Je compte porter avec détermination ce que vous avez commencé  : la PMA, le parquet européen, la réforme de l’ordonnance de 45 pour moi absolument essentielle.

Je veux restaurer le secret professionnel des avocats.

Bien sur je n’oublie pas la condition pénitentiaire. Je pense aux prisonniers, à  leurs conditions de vies humaines et dégradantes, je pense bien sûr aux personnels de l’administration pénitentiaire que j’assure de mon indéfectible soutien et à qui je réserverai dès cet après midi ma première visite de ministre.

`Je veux adresser un message bienveillant à toute la famille judiciaire, magistrats, greffiers, membres de professions réglementées dont je recevrai tous les représentants. Je serai le Garde des sceaux du dialogue et j’accepterai la contradiction dont j’ai toujours été le fervent défenseur. Madame la Ministre, chère Nicole, je vous souhaite le meilleur pour votre vie à venir ; vous serez, mais je vous l’ai déjà dit, bien sûr  toujours la bienvenue et les portes de ce ministère vous seront toujours ouvertes.

Ce moment, Madame la Ministre, Mesdames et Messieurs, est pour moi vertigineux.

J’appréhende cette tâche avec humilité, mais maintenant pour moi la parole est aux actes.

Avant de me taire un dernier mot, je pense bien sûr aux miens, à ceux qui j’aime et qui me sont proches.

Je pense en particulier à ma mère qui a quitté son pays d’origine pour fuir la misère et pour arriver ici dans ce grand pays. Elle est devenue une française de préférence et la marseillaise la fait pleurer.

Je serai un garde des sceaux de sang mêlé, mon ministère sera aussi celui de l’antiracisme et des droits de l’homme.

Merci à tous ».

Passation de pouvoir au Ministère de la justice, 7 juillet 2020 entre Nicole Belloubet et  Eric Dupond-Moretti. (Photo : ©O. Dufour)

 

 

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