Journal d’un pénaliste confiné (2)

Publié le 01/04/2020 - mis à jour le 07/04/2020 à 11H37

Il y a des métiers qui s’accommodent plus ou moins bien du confinement et du télétravail. Actu-Juridique a demandé à  Loeiz Lemoine, avocat au barreau des Hauts-de-Seine, de raconter son quotidien de pénaliste au temps du Coronavirus. Voici le deuxième volet de cette chronique.

Jour 12 – Samedi 28 mars

Hier, échanges entre d’un côté mon ami et néanmoins pénaliste, qui recherche l’adresse mail dédiée aux demandes d’actes, en application de la récente ordonnance.

Deuxième épisode aujourd’hui, en encore plus brulant : celle que je lui ai donnée (en toute bonne foi, je tiens à le souligner) n’était pas la bonne, c’est celle des voies de recours…

D’ordinaire, que fait l’avocat ? Il file au palais, ou y envoie un collaborateur, ou il demande à un copain dont le cabinet est à proximité, ou à un groupe d’avocats sur Facebook, qui veut bien lui rendre ce service, moyennant vacation ou à charge de revanche. Son but, avant tout, est de traiter ses dossiers au mieux de ses capacités, et accessoirement de ne pas engager sa responsabilité. Mais là ?

Mes amis du conseil de l’ordre des Hauts-de-Seine m’ont communiqué la réponse (qui me servira également, un jour ou l’autre) : merci à eux d’être sur le pont y compris le samedi, au service de leurs confrères.

Photo : ©adiruch na chiangmai/AdobeStock

Allez, assez travaillé.

Tous les ans, on s’en fait une joie à l’avance. Après la froidure, on guette le retour du printemps et il y a toujours une journée où on se dit : ah, là ça y est. La chaleur, du moins au soleil, fait son retour. L’air est pétillant, doux et vivifiant, on sent que la bascule est en train de se faire. Et puis la nature s’y met, elle a senti le signal : la température monte, les journées s’allongent imperceptiblement, l’air de rien, et les végétaux savent qu’il y a maintenant de quoi relancer la photosynthèse.

On regarde émerveillé les petites feuilles d’un vert tendre, tout neuf, dans un ordre quasiment immuable : le premier signe, ce sont les crocus et les jonquilles. Puis les poiriers, le cassis, les groseilliers et les framboisiers. L’ajonc, pour les bretons, ouvre ses petites fleurs jaunes. Les aromatiques aussi sont en pleine bourre : l’origan et la sarriette ont explosé, le thym et le romarin s’y mettent, les menthes sont encore sous terre. Le mûrier, le figuier, les pommiers et la vigne exigent plus de chaleur mais on voit qu’ils sont prêts à bondir.

« Il faut cultiver son jardin »

Le jardinier est dans les starting blocks : le déplantoir dans une main, la fourche prête à sortir le compost encore fumant dans l’autre, des godets, des graines, du terreau, un peu de paillage, allez, on y va !!!

Dans quelques jours, ô merveille, des petites feuilles qui ont encore la forme de la graine à l’intérieur de laquelle elles étaient pliées, vont se déployer, s’étirer, élargir leur surface pour recevoir encore plus de soleil et d’UV.

Mais cette année la fête est gâchée. La nature se réveille sans nous ou parallèlement à nous, il y a un contraste pénible et déroutant entre ce renouveau de la vie et la mort qui trace son sillon dévastateur parmi les hommes. On en sentirait presque un peu de culpabilité de se réjouir, de s’allonger dans l’herbe, de manger dehors (oui je sais, pour ceux qui en ont la chance).

Tonte de la pelouse (depuis le temps que j’en parle, il serait temps de s’y mettre). Mélange terreau/compost, remplissage des petits godets pour les semis. L’occasion de souligner l’intérêt singulier des cucurbitacées, une grande famille dont, à mon humble avis, potimarron et butternut sont les représentants les plus intéressants. Non seulement on en fait des purées et des soupes délicieuses, mais surtout, ces fruits (fruits = tout ce qui vient d’une fleur, donc la tomate, la courgette, etc.) se conservent très longtemps ! En d’autres termes, c’est idéal en temps de confinement, un potimarron c’est comme une conserve, mais quand on l’ouvre c’est du primeur. Au point que je me suis demandé pourquoi on n’en embarquait pas sur les caravelles, pour éviter le scorbut (association d’idées : je vais relire Les passagers du vent, de Bourgeon). Bref, donnez-moi 3 mois et je suis quasiment autarcique.

Avec mon frère, nous mettons à l’étude Nothing else matters, si on ne se rate pas ça peut être pas trop mal.

Photo : ©ipopba/AdobeStock

Petite parallèle entre justice et médecine : nous répétons volontiers qu’à une situation exceptionnelle, doit répondre une justice ordinaire, c’est-à-dire qui garde ses repères et ne plie pas sous la pression de l’évènement.

La crainte de la maladie, et l’espoir d’un traitement, ont propulsé le Pr Raoult, qui s’aime déjà beaucoup, au sommet de la notoriété : l’homme a trouvé le remède, et des forces souterraines sont à l’œuvre pour l’empêcher de sauver des vies. Bon. D’autres médecins, sans doute pas moins compétents que lui, sont partisans de respecter les règles ordinaires de la méthode scientifique : devinez qui a eu gain de cause ?

Attention, je ne fais pas partie des 65 millions de médecins, je n’ai aucun avis et aucune compétence sur la question. Je ne vois pas d’un bon œil qu’on s’affranchisse des règles et des exigences de la démarche scientifique, sous le coup de l’émotion. On a vu ce que ça faisait dans d’autres domaines (tiens le droit, par exemple : un fait divers – une loi).

Jour 13 – Dimanche 29 mars, 10h.

Ah non, 11h ! On a dû paumer un truc dans la nuit parce que je n’ai pas l’impression d’avoir dormi une heure de plus. Bizarre autant qu’étrange.

Petit succès de notre reprise de Shape of my heart sur FB. Du coup nous décidons de récidiver. J’enregistre le chant en écoutant le morceau aux écouteurs. Mon fiston est légèrement inquiet sur ma santé mentale : entendre quelqu’un qui chante à tue-tête sans accompagnement a quelque chose de dérangeant. Puis je joue 217 fois la partie de basse parce qu’à chaque fois je me plante avant la fin… mon fiston se calfeutre dans sa piaule et ma femme décide de passer l’aspirateur (pour me couvrir, manifestement).

Patrick Devedjian est décédé ce matin. Pas ma famille de pensée, mais un homme politique estimable et estimé. Christophe hospitalisé en réanimation. Un artiste que j’aime beaucoup, un peu méconnu, ou connu pour des morceaux qui ne sont pas forcément ses meilleurs.

Des proches sont atteints, certains dans la sale période, d’autres commencent à en sortir.

Tous les messages qu’on envoie ou reçoit, même professionnels, comportent une allusion à la situation : soyez prudents, ne prenez pas de risque, bon courage, bon confinement et j’en passe.

Photo : ©Romolo Tavani/Adobe

A la radio, Adrien Quatennens engueule le gouvernement qui aurait le projet (si j’ai bien compris) d’imputer un peu de RTT et de congés payés sur la période de confinement. En tant qu’employeur préoccupé de sa survie, je n’ai pas d’hostilité de principe.

Au même moment, dans L’esprit des Lumières de Tzvetan Todorov, je retombe sur cette anecdote que j’ai lue ou entendue sous diverses formes : le jeune et brillant Raymond Aron critique la politique du gouvernement français pendant la montée du nazisme. Le ministre lui répond : d’accord, tout ceci est très beau, mais que feriez-vous à ma place ?

Anecdote fondatrice dans le parcours intellectuel d’Aron, qui renvoie à la distinction de Max Weber entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, éternel clivage entre ceux qui sont au pouvoir et ceux qui goûtent au confort de l’opposition. Non que le gouvernement soit exempt de toute critique, on aurait certainement pu faire mieux, mais je me fais cette réflexion : je ne souhaite à personne d’avoir à gérer des crises de cette ampleur.

Allez, l’aspirateur s’est arrêté, revenons à la musique, ce sera moins déprimant.

Jour 14 – Lundi 30 mars

On s’y remet.

J’oscille entre 65 et 67 kilos. Pourvu que je ne rencontre pas un type de 130 kilos. Marine Le Pen sur France Info. Le gouvernement gère la crise comme un manche. D’ailleurs tout ce qu’il fait est à côté de la plaque. Depuis 40 ans que je m’intéresse à la politique j’entends la même chose de la part des oppositions : le gouvernement fait le contraire de ce qu’il faudrait faire alors que c’est pourtant simple, y’a qu’à faire ci, faut qu’on fasse ça. Du coup je suis pris d’une grande crainte : par quelle fatalité les gens qui arrivent au pouvoir sont-ils tous des nuls ? Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu pour mériter ça ? C’est peut-être le pouvoir qui rend idiot ? Ou alors c’est Aron qui a raison : la critique est aisée, mais l’exercice du pouvoir est un calvaire.

Réponse aux mails. Certains dossiers avancent un peu, tout doucement. Nous bouclons les comptes du mois : pas de quoi pavoiser. Que fait l’avocat quand, après avoir payé ses charges, il ne reste pas d’argent, ou que son découvert tangente dangereusement son autorisation ? C’est tout simple : il ne se paye pas, ou presque pas.

On nous annonce une soirée spéciale Balance ton Post intitulée « Didier Raoult et la choloroquine peuvent-ils sauver le monde ? »

Donc tel que vous me voyez, je tape avec les oreilles car les bras m’en sont tombés des mains. Déjà il y a un an, je m’étais étouffé en voyant un procureur donner une interview à TPMP, voilà maintenant qu’on va disputer chez Hanouna de l’efficacité de la chloroquine. Et moi bêtement qui regarde Arte ou France 5 alors que c’est sur C8 que ça se passe, la science, la connaissance, l’intelligence, le savoir, tout ça.

Outre des médecins, dont les légitimités sur ce sujet sont à mon humble avis inégales, nous aurons droit à Jean-Marie Bigard (nan mais allo, quoi !) et Joachim Son-Forget (oui, je sais qu’il est médecin). Puis un débat qu’on nous annonce « animé » entre éditorialistes et invités, auteur du futur prix Nobel de médecine Cyril Hanouna (enfin, il y aura photo avec le Pr Raoult, sauveur de l’humanité).

J’en ai marre de ce monde, je voudrais changer d’époque si c’est possible.

Photo : ©Zerbo/AdobeStock

Echanges Whatsapp avec le cabinet : compta, qui est le prochain à aller au cabinet ?  Tous les mails en souffrance ont reçu leur réponse, téléphone (ne pas oublier de masquer le numéro du portable ou, encore pire, du fixe du domicile… tu vois pas qu’un découpeur de jeunes filles appelle ici et tombe sur mon fiston…)

19h02, j’arrête. Le temps de rentrer à la maison… 19h03, voila j’y suis ! Même pas besoin de me changer en plus.

Jour 15 – Mardi 31 mars

Penser à allumer la télé à 21h10 sur C8… ou non, je vais plutôt regarder pour la nième fois Down by law sur Arte.

Note pour moi : ne pas consulter Twitter avant d’aller se coucher. Hier j’ai subi un choc thermique qui m’a fendillé comme un personnage de Tex Avery. D’un côté, l’image d’une infirmière britannique quittant son domicile pour aller travailler et qui fond en larmes quand ses voisins, assemblés dans la rue, l’applaudissent. De l’autre, un énième message, manuscrit mais anonyme, posé sur le pare-brise d’une autre infirmière, ici en France.

Au sein des copropriétés, la présence de soignants suscite, selon les cas, de belles actions d’encouragement ou des comportements moins honorables inspirés par la peur du coronavirus. Ces informations sont largement partagées sur les réseaux sociaux.

Du coup ce matin j’en suis à gamberger aux qualifications pénales (en vain bien sûr) qui pourraient s’appliquer à ces comportements lâches et misérables, et je ne décolère pas.

Au lieu de travailler.

Allez au boulot !

Pas de téléphone, pas de sortie, pas d’action, pas de rendez-vous, pas d’urgence, pas d’imprévu, des bêtes journées les unes aux autres semblables.

Je commence une nouvelle lettre. « Rueil-Malmaison, le 31 mars » ah non, pas Rueil-Malmaison malheureusement… je ne suis pas à mon cabinet et je le regrette, mais mon logiciel Kleos l’ignore. Bref, poursuivons. Demande d’aménagement de peine pour hâter une sortie de prison, la prison, à la fois confinement et bouillon de culture, lieu dans lequel il est impossible de mettre en œuvre des « gestes barrière » : pour cela, encore faut- il avoir une certaine liberté. Par exemple celle de s’enfermer chez soi, ce serait un enfermement consenti, celui qui permet d’imaginer Sisyphe heureux.

Nouvel épisode de recherche des adresses mails pour l’application de l’ordonnance du 25 mars, cette fois-ci c’est un confrère de Nanterre qui cherche celles de Versailles. Heureusement je touche un petit pourcentage sur chacun de ces échanges. Si j’étais bâtonnier (oui je sais, mais bon, on a vu plus con), je mettrais tout ça en ligne, au moins à l’échelle de la cour d’appel, pour éviter aux confrères de chercher. Bref.

« Je pense que la situation de crise va conduire certains cabinets à fermer »

Epandage de compost sur mon futur potager. Il mûrit depuis l’année dernière et tout est retourné aux composants chimiques essentiels, ou presque. Les seules formes reconnaissables sont des restes d’avocats : ils ont la peau coriace et le noyau dur, en ces temps troublés j’apprécie ce petit rappel allégorique : we are tough.

Pourtant, « Je pense que la situation de crise va conduire certains cabinets à fermer », dit aujourd’hui la présidente du Conseil National des Barreaux. Intellectuellement je sais qu’elle a raison, mais disons que je fais l’autruche : faisons de notre mieux en ces circonstances, et nous relèverons les ruines ensuite. Ce sera le moment d’avoir la peau dure.

Rencontre entre le CNB-la Conférence des Bâtonniers et la Garde des Sceaux : « La ministre a annoncé la mise à disposition dès aujourd’hui de 4 000 litres de gel hydroalcoolique dans les tribunaux. » 4.000 litres, y va falloir penser aussi à des éthylotests…

Pour le reste, pas grand-chose à espérer en termes d’aides pour les indépendants.

Sinon, en me basant sur certains échanges d’hier et aujourd’hui, j’anticipe une explosion des demandes de diminution des pensions alimentaires…

18h49, je décrète la fin de la journée. Allez, musique.

 

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