Ce que l’affaire Lola nous révèle sur les fragilités de notre État de droit

Publié le 10/03/2026 à 9h00

Les avocats de la défense de Dahbia Benkired, auteur du meurtre de Lola Daviet, 12 ans, en octobre 2022, publient le récit des contours médiatiques et politiques de cette affaire hors norme et mettent en lumière les fragilités de notre État de droit.

Couv La Sinistre Comédie. L’affaire Lola face à l’État de droit

Nous sommes le 17 octobre 2022. Me Alexandre Valois* est invité sur BFM TV en qualité d’avocat commis d’office de la principale suspecte dans l’affaire du meurtre de Lola intervenu trois jours auparavant. L’horreur de cette affaire bouleverse les médias et l’opinion. Évidemment, la curiosité à l’égard de Dahbia Benkhired est à son comble. Alors que les journalistes pressent Me Valois de leur faire des révélations sur sa cliente, celui-ci se retranche derrière le secret professionnel et n’accepte de délivrer qu’une seule information : les rumeurs sur un prétendu trafic d’organes sont fausses.

Quand la justice impose ses valeurs aux médias

Les journalistes en plateau lui demandent pourquoi il est venu, si c’est pour se taire, l’avocat tient bon : il avait prévenu qu’il ne pourrait rien dire, c’est la chaine qui a tenu à ce qu’il vienne quand même. Contre toute attente, et contre le pronostic des journalistes qui lui prédisent à la sortie du plateau qu’il va être la risée de ses confrères, ce refus obstiné de rompre le secret professionnel est immédiatement salué sur les réseaux sociaux, en particulier par les avocats. Même le public, dont pourtant la supposée curiosité n’a pas été satisfaite, semble apprécier l’attitude de ce professionnel.  Dans une affaire aussi atroce que la mort de cette enfant, la réserve de Me Valois a, pour une fois, renversé le rapport de force : c’est la justice qui est parvenue à imposer ses valeurs à la presse. Et tout le monde a compris que le traitement de l’information y avait gagné en dignité (lire notre article d’analyse ici). Ce silence, Me Valois et Me Lucile Bertier, qui sont, comme ils disent, « associés à la vie et au travail », vont le conserver tout au long de l’affaire jusqu’à la condamnation de l’accusée, le 24 octobre 2025 par la cour d’assises de Paris, à la perpétuité incompressible. Elle n’a pas fait appel.

Dénoncer les dérives médiatiques et politiques

« Ah, non, pas eux, ils n’ont pas craqué », songe-t-on en découvrant qu’il viennent de publier au éditions du Seuil La sinistre comédie, l’affaire Lola face à l’État de droit. Auraient-ils finalement cédé à la tentation de tout déballer après avoir été si exemplaires tout au long de cette procédure ? On est très vite rassuré en tournant les pages de leur livre. Nulle révélation horrible sur le crime, pas de détails inédits sur le fond du dossier. Rien qu’une description clinique et souvent consternée des dérives médiatiques et politiques qui ont émaillé la procédure. « Autour de nous, beaucoup nous ont dit qu’ils ne voulaient plus entendre parler de cette affaire atroce. Précisément, nous n’abordons jamais le fond, le respect absolu du secret professionnel a continué de nous guider, nous nous en tenons aux contours » précise Me Lucile Bertier. À aucun moment, ils ne remettent en cause l’horreur du crime commis, tout au contraire, et l’on découvre au passage la difficulté pour la défense de travailler sur une affaire aussi terrible. Les auteurs montrent au fil des pages que défendre, ce n’est pas arranger la réalité, ce n’est pas mentir, c’est encore moins cautionner mais seulement faire en sorte que l’accusé soit jugé pour ce qu’il a fait et rien d’autre, en considération de sa personnalité et de son parcours de vie.

L’envers du décor, cet enfer de Dante

Tous les pénalistes savent à quel point c’est difficile. Certaines fois plus que d’autres. Comme le rappellent les auteurs dès le début du livre, il n’y a pas pire que la mort d’un enfant. N’est-ce pas le meurtre de Marthe Erbelding (11 ans) par Albert Soleilland en janvier 1907 qui recula de plusieurs décennies l’abolition de la peine de mort ? se souvient Me Valois. Mais quand les médias et les politiques s’en mêlent, commence alors la traversée de l’enfer de Dante.  « Ce qui nous a amenés à rompre le silence auquel nous nous étions astreints tout au long de la procédure, c’est la volonté d’analyser l’envers du décor dans une affaire aussi exceptionnelle et de montrer les manipulations sur la question de la peine de mort, et plus généralement les remises en question de l’État de droit par ceux-là mêmes qui prétendent défendre la démocratie et qui en réalité la trahissent ainsi que leurs électeurs, confie Alexandre Valois. Nous avons eu le sentiment d’accomplir un cheminement similaire à celui de Dante dans les cercles de l’enfer, d’où le choix de cette référence qui ne vise pas à faire de la poésie avec une affaire criminelle, mais à exprimer une expérience vécue ».

Les deux avocats portent un regard d’autant plus acéré sur le fonctionnement médiatique dans cette affaire qu’ils font partie de ceux qui se tiennent éloignés des réseaux sociaux et n’ont pas de télévision chez eux.  Ils ont donc reçu cette violence de plein fouet. Ils racontent les récits complaisants des détails les plus sordides, les rumeurs, les fausses nouvelles, les commentateurs en plateau qui, « sur un mensonge assumé, labourent le champ de la peur », les éléments du dossier qui fuitent opportunément dans les médias …. Les emballements médiatiques sont déjà terribles pour la défense, mais lorsque les politiques surenchérissent, c’est encore pire. Or, ici, l’accusée, algérienne sous OQTF, offre une occasion rêvée de remettre le sujet de l’immigration sur le devant de la scène, tandis que l’horreur du crime permet de rouvrir le débat de la peine de mort.

« C’est ça, le mal, le report sur autrui de ses propres souffrances »

Comment, dans un tel contexte, défendre une femme surnommée « la chose » par la famille de sa victime ? « DB », ainsi que la désignent ses avocats tout au long du livre, a reconnu les faits, aucune abolition du discernement n’a été diagnostiquée chez elle, elle est donc responsable et accessible à la sanction. Elle encourt la perpétuité. Comment imaginer qu’elle ne soit pas prononcée ici ? Quelle rôle peut donc être celui de la défense ? Expliquer qui elle est, non pour excuser, mais pour comprendre et ainsi bien juger. C’est ce que les deux avocats se sont employés à faire au procès, puis au fil des pages de ce livre. Avec un seul but : opposer au bruit et à la fureur, la réalité du dossier, loin du diable et autres monstres de foire agités pour faire peur au public. Car, a plaidé Alexandre Valois devant la cour : « Le mal, c’est l’homme. C’est sa manière de traiter l’autre, de l’abaisser, de l’exploiter, de l’avilir, de l’humilier, de lui ôter toute dignité. Or voilà que l’exercice de ce mal sur l’homme inspire parfois à celui qui en est victime un comportement mimétique. C’est ça le mal. Le report sur autrui de ses propres souffrances ».

Le procès, organisé volontairement dans la petite salle Victor Hugo du palais de Justice de Paris pour ne pas donner prise aux manifestations politiques, n’aura pas permis à un large public de découvrir cette vérité. C’est aussi l’intérêt du livre que de contribuer à pallier ce manque en donnant au lecteur la possibilité d’entrer dans le prétoire et de constater que les monstres n’existent pas.

 

*Dans notre article, Me Valois est cité sous le nom d’Alexandre Silva. Il nous précise qu’il a changé de nom pour des raisons personnelles d’origine familiale sans lien avec ce dossier.

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