Justice malade : « 24 heures de la vie d’une juge »

Publié le 04/01/2022 - mis à jour le 04/01/2022 à 22H05

Suspendu le temps des fêtes de fin d’année, le mouvement de protestation des magistrats, greffiers et personnels de greffe ainsi que des avocats contre l’état de l’institution devrait reprendre en cette rentrée. Les syndicats indiquent en effet que leurs membres réclament de nouvelles actions.

Une réunion intersyndicale est prévue ce vendredi pour décider de la suite des opérations. Les représentants des magistrats (Syndicat de la magistrature, Union syndicale des Magistrats et Unité Magistrats (ex Magistrats-FO)) seront par ailleurs reçus par la Commission Sauvé qui pilote les Etats généraux de la justice jeudi et lundi prochains.

Depuis le début de ce mouvement, au mois de novembre dernier, Actu-Juridique publie régulièrement des témoignages de magistrats afin de permettre au public de comprendre les raisons de cette colère. Voici celui d’une juge des enfants qui décrit, avec autant d’humour que d’humanité, le déroulement d’une journée ordinaire dans un système à bout de souffle.

Justice malade  : "24 heures de la vie d'une juge"
Photo : ©AdobeStock/Valentin

Dans le cadre de la libération de de la parole des juges à la suite de la tribune du Monde, l’USM a reçu ce témoignage « 24 heures Chrono ». Il n’est plus question de taire notre quotidien et nos difficultés qui entravent notre mission. Tout y est dit entre le stress, la course effrénée au temps, l’amour du métier, le dénuement humain et matériel, le souci de porter la voix du justiciable, surtout lorsqu’il est le plus vulnérable d’entre tous : un enfant.

Ludovic Friat

Secrétaire Général de l’USM

 

«24 heures de la vie d’une juge »

7H00 : Le réveil sonne et la boule au ventre pointe. Mes deux heures d’insomnie habituelles n’ont pas eu la peau de mes angoisses d’agenda. Si je recommence à dresser la liste de mes minots et de mes piles à audiencer, à rédiger, à écouter, à réparer, je ne vais pas me lever. Allez, à la mine ! Avec mes chiffres, mes p’tits bras et ma p’tite greffière :

3 villes, 40.000 enfants, 800 mineurs en danger suivis… 1 juge.

7H30 : M. Boulay* est l’invité de la matinale de France Inter. « La Justice est réparée » qu’il nous dit. C’est là que je devrais pleurer et faire dans le pathos, mais comme disait ma grand-mère couturière, « mieux vaut entend’ ça q’ d’êt’ sourd ». Optimiste-née ma mamie dont tous les hommes, père, mari, fils, ont fait une guerre. Point d’entre-nous par chez nous : une enfance en HLM de « no go Zone », une fac de droit, des petits boulots et un concours républicain.

« Séchage de dossier sur chaises en plastique sauvage »

9H00 : J’arrive dans mon magnifique tribunal, chauffé, sec, high tech…euh non…ça c’est dans mes rêves de princesse jugette, en réalité ça fait  20 ans que je me traine « Word Perfect » (le logiciel valétudinaire de l’informatique), que mon tribunal judiciaire s’appelle toujours mon tribunal de grande instance (quelqu’un ayant oublié, depuis deux ans, de modifier le logiciel Juge des Enfants), que je slalome entre les colonnes de marbre, euh…de boîtes d’archives, que le chauffage fonctionne quand il y pense, que le sacre de chaque printemps s’accompagne des grandes eaux et du spectacle époustouflant de « séchage de dossiers sur chaises en plastique sauvage » de notre salle d’attente, bref, que mon « entreprise » m’offre un cadre unique en son genre pour mes 10 heures de travail quotidien.

9H30, 10H, 10H30, 11H00, 11H30 : Audiences d’assistance éducative, mineurs en danger. Sans greffier. La mienne, unique, traite les mails des services éducatifs, répond aux appels téléphoniques des familles, accueille les avocats, traite les innombrables courriers et rapports, classe, trie, crée les dossiers, convoque au pénal, prépare les rôles d’audiences pénales, notifie, garde le sourire, mais n’est pas là, avec moi, son juge. Je suis seule dans mon bureau, avec les enfants, les parents, les éducatrices et éducateurs spécialisées. Je dirige les débats, j’écoute, je travaille avec les familles et je tiens les notes d’audience qui valent pour qui ? Qui ne valent pour rien ! Mes décisions, à la signature du greffier amputée, seront des jugements nuls, des décisions non authentifiées, et pour les justiciables, des droits au rabais.

13H00 : Pas le temps de manger autrement qu’en restant assise à mon bureau. Une main sur le clavier, une autre sur le sandwich. Un œil sur mes mails, l’autre sur les rapports éducatifs et d’investigation pour les audiences d’après-midi. Pas le temps.

« Je pousse les heures comme on pousse les murs »

14H00 : Deuxième round. Les audiences en urgence se rajoutent, la rédaction s’empile. Je compte : 7 hier, 6 aujourd’hui, 12 la semaine dernière, 1 heure de travail écrit en moyenne pour chaque, mais demain j’ai audience pénale et après-demain je suis de permanence, sans oublier la réunion de service… Tant pis, je rédigerai ce week-end, et si ce n’est pas possible, il me restera les nuits. Je pousse les heures comme on pousse les murs.

16H00 : Je m’excuse. Ils attendent depuis une heure. Je leur offre les 20 m2 de mon bureau, où ils sont tant à défiler, les plus vulnérables des vulnérables, mon cabinet de juge à la moquette rappée, aux chaises dépareillées, à la propreté douteuse. Je leur offre une heure de mon temps, de ma fatigue mais aussi de mon amour de ce métier. Avec le sourire usé j’ai coutume de dire : heureusement que j’aime ce que je fais parce que je le fais tout le temps.

17H00 : Une petite puce de 3 ans veut aller aux toilettes. Je n’ai pas le cœur de la conduire à ceux du public, « à la Turc ». Oui, chez nous ça se fait encore. Un architecte a eu cette délicieuse idée…au milieu des années 1980. Alors je l’accompagne finalement à l’unique lieu d’aisance dont nous disposons à cet étage pour 35 personnels de justice, sans abattant et aux canalisations défectueuses. Je me dis que c’est de la maltraitance, non ?

« On racle tous le fond de nos caisses de dévouement »

18H00 : « I send an SOS to the world »… est-ce que les associations d’aide humanitaire font dans l’éducateur ? Parce que par chez nous, dans « l’entre-soi du juge » des enfants et du justiciable de moins de 18 ans, il manque 1/3 de travailleurs sociaux dans chaque service. Faut dire que pour 1300 euros par mois, y’a pas des masses de candidats. Je viens d’annoncer à une adolescente aux prises avec un réseau de prostitution, à un jeune garçon de 9 ans suicidaire et à des parents fragiles dont le nourrisson est en pouponnière que nos réserves étaient à sec. Huit mois d’attente pour une aide éducative en milieu ouvert, 1 an pour une aide éducative intensive, 3 à 6 mois pour un placement à domicile, et pour ce qui est du suivi d’un placement à l’Aide Sociale à l’Enfance, j’ai deux circonscriptions subclaquantes que je regarde, les bras ballants, s’éteindre doucement dans l’indifférence. J’ai beau exercer un métier sacerdotal, je ne crois pas aux miracles et aujourd’hui on racle tous le fond de nos caisses de dévouement. Je vais donc envoyer un « message in the bottle ».

19H00 : Je ferme la boutique. Ma p’tite greffière n’est pas encore partie parce qu’elle assure la permanence d’une de ses collègues en arrêt maladie. Moi je cherche des yeux la mienne, de collègue, mais elle accouche. Qu’elle ne s’inquiète pas. Quand elle rentrera elle retrouvera tout comme elle l’a laissé, car le juge placé n’est jamais arrivé pour tout déranger. Sinon ce soir je dirais bien deux mots à « l’équipe autour du juge »**, le problème c’est qu’elle n’est jamais là quand on a besoin d’elle celle-là ! Mais peut-être qu’elle n’existe tout simplement pas, que c’est juste un concept, une idée, une vue de l’esprit. A défaut d’équipe, je pars avec mon ultra (précieux) portable sous le bras. Précieux parce que si je l’abime ou le perds (malheureuse !) j’attendrai, au mieux quelques semaines, que de ticket en ticket adressés au service administratif régional, une âme charitable me dépanne. Précieux parce qu’il est le compagnon de mes soirées, de mes week-ends et de mes vacances (il connaît tous mes bords de mer et canapés préférés). Précieux parce que grâce à ses merveilleux logiciels, certes obsolètes mais vintage, je peux fusionner et faire le travail de ma greffière, qui elle peut faire le travail d’un agent administratif, qui lui peut…ne pas être recruté. Bref, moi et mon ordi on est une super équipe autour du juge !

21H00 : J’ai vu mes enfants et mon mari. On a même diné ensemble car j’ai échappé à une audience de comparution immédiate qui aurait dû étirer ma journée de travail jusqu’aux premières heures de la nuit. Sauf que pour finir à une heure décente il faudrait une audience de plus,  c’est-à-dire 3 juges, 1 procureur, 1 greffier, 1 huissier, 1 escorte (3 policiers), enfin bref un pognon de dingue pour une entreprise qui ne dégage aucun bénéfice.

« Des épreuves de survie tous les jours »

23H00 : J’ai eu une furieuse envie de m’affaler dans le canapé avec ma marmaille devant Koh-Lanta. Mais je suis retournée m’occuper des enfants des autres. Moi aussi en fait je suis une aventurière, avec des épreuves de survie tous les jours et des gens qui ne peuvent plus compter que sur ma ténacité pour survivre aussi. La différence c’est que je ne veux pas en arriver à me retrouver sur un poteau avec deux copains juges, par ce que personne ne veut qu’à la fin il n’en reste qu’un.

La Nuit : Il faut dormir. Demain ça recommence. Je repense à la communication surréaliste et au goût amère de mon ministère, duquel j’ai reçu au mois de décembre un calendrier de l’avent numérique. Un jour : un cadeau « bonne pratique ». J’ai été très déçue. Moi je voulais une case « vous avez une deuxième greffière », « vous avez un logiciel à jour », « vous avez 5 nouveaux éducateurs ». Il est naze leur cadeau comme dirait « les loupiaux » qui dans mon bureau me regardent avec leurs grands yeux plein d’espoir quand je leur demande ce qu’ils changeraient dans leur vie s’ils avaient une baguette magique.

Mais en fait on n’a pas de baguette magique, on a juste une petite voix de juge, qui s’élève enfin et hausse le ton pour porter la leur. 

 

         * Allusion au fait que le ministre de la justice Éric Dupond-Moretti est en couple
           avec la chanteuse Isabelle Boulay.
         ** Les fameux « sucres rapides » censés apporter une solution d’urgence au manque
         de moyens. Pour en savoir plus, c’est ici.
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