L’appel des 3000 libère la parole des magistrats

Publié le 24/11/2021 - mis à jour le 25/11/2021 à 16H10

Samedi 21 novembre, lors du débat qui clôturait en séance publique le congrès du Syndicat de la Magistrature, les membres de celui-ci ont évoqué le suicide d’une jeune collègue et lu une longue tribune exprimant la colère et le désespoir de la profession. Publiée mardi soir dans le quotidien Le Monde,  elle pourrait sonner le coup d’envoi d’une révolte judiciaire… 

L'appel des 3000 libère la parole des magistrats
Photo : ©P. Cluzeau

En seulement 48 heures, ils étaient déjà 3000 magistrats (sur un corps de 9000 professionnels) et une centaine de greffiers à avoir signé la tribune intitulée « Nous ne voulons plus d’une justice qui n’écoute pas et qui chronomètre tout ».  Trois mille magistrats ont brisé le devoir de réserve pour crier qu’ils n’en peuvent plus.

C’est le suicide d’une de leurs jeunes collègues, fin août, qui a joué le rôle de détonateur. Charlotte avait 29 ans, et seulement deux ans de magistrature. Elle avait choisi d’être juge placée, autrement dit d’aller dans les juridictions compléter les effectifs en souffrance. La suite est relatée au début de la tribune :

« Charlotte a eu deux années de fonctions particulièrement éprouvantes et elle a surmonté les événements avec un grand professionnalisme, un enthousiasme et une implication indéniables. A sa sortie de l’école de la magistrature, unique juge au sein d’un tribunal d’instance, elle a su faire face avec persévérance à plusieurs situations inédites, telles que la gestion des urgences pendant le premier confinement, seule, le personnel de greffe ayant été congédié, puis la mise en œuvre d’une réforme conduisant à la suppression de ce même tribunal.

A ces conditions de travail difficiles s’ajoutaient des injonctions d’aller toujours plus vite et de faire du chiffre. Mais Charlotte refusait de faire primer la quantité sur la qualité. Elle refusait de travailler de façon dégradée. A plusieurs reprises, au cours de l’année qui a précédé son décès, Charlotte a alerté ses collègues sur la souffrance que lui causait son travail. Comme beaucoup, elle a travaillé durant presque tous ses week-ends et ses vacances, mais cela n’a pas suffi. Se sont ensuivis un arrêt de travail, une première tentative de suicide. Nous souhaitons affirmer que Charlotte n’est pas un cas isolé ».

Un tiers des magistrats se déclare en état de souffrance au travail

Cela fait déjà plusieurs années que l’état inquiétant de la magistrature est dénoncé à intervalles réguliers. En vain.

En février 2015, l’Union syndicale des magistrats publie un Livre Blanc où de nombreux professionnels confient, sous couvert d’anonymat, les difficultés qu’ils ressentent au quotidien. On y lit les récits glaçants de magistrats épuisés, malades, harcelés, travaillant dans des conditions incroyablement dégradées.

Un an plus tard, la documentariste Danièle Alet aborde le tabou du suicide  dans un courageux documentaire intitulé « Sois juge et tais-toi ? ». Le psychiatre Christophe Dejours y met des mots sur leur mal être : cela s’appelle la souffrance éthique. Elle nait de la différence entre l’idée que l’on se fait de son travail et la manière dont on est contraint de l’exercer. Cela peut mener au mépris de soi et, dans des cas extrêmes, au suicide. C’est ce qui est arrivé par exemple en 2010 au juge Philippe Tran Van. Le problème, c’est qu’il n’existe à l’heure actuelle aucune statistique officielle sur le phénomène. Tout au plus sait-on que plusieurs magistrats chaque année décident de mettre fin à leurs jours.

En 2019,  le Syndicat de la magistrature publie un sondage sur la charge de travail en juridiction d’où il ressort que 32% de la profession s’estime en état de souffrance au travail.

Le constat est similaire chez les personnels de greffe, comme en témoigne dans nos colonnes le secrétaire général du Syndicat UNSA Services Judiciaire, Hervé Bonglet.

La parole libérée

Depuis hier, les témoignages se multiplient sur les réseaux sociaux. Les habituels commentaires sur l’actualité générale ou judiciaire, les plaisanteries et autres moments de détente ont cédé la place à des confidences plus personnelles sur la dureté des conditions d’exercice du métier.

 

Jap In Progress  n’a jamais cessé de travailler durant tout son arrêt maladie, pour ne pas être noyée lors de son retour, mais aussi parce qu’elle aurait éprouvé un sentiment insupportable de culpabilité si elle avait aggravé la charge de travail de ses collègues en les contraignant à prendre ses dossiers en plus des leurs.

Elle a donc adopté un comportement qui aurait valu une condamnation à n’importe quelle entreprise qui aurait ainsi poussé ses salariés à travailler malgré un congé maladie….Mais comment faire autrement ?

Proc Citant raconte quant à lui avoir assuré un procès d’assises alors qu’il était malade, c’était la seule solution pour ne pas pénaliser les justiciables.

Cet autre magistrat a travaillé durant ces deux mois d’arrêt, lui aussi pour ne pas alourdir la charge de travail de ses collègues.

On découvre que certaines magistrates ne s’autorisent même pas à tomber enceinte !

Quant au burn out, le cas de Charlotte n’est visiblement pas isolé.

Les greffiers commencent également à sortir du silence, ce qui est encore plus difficile pour eux car ils sont peu habitués à s’exprimer publiquement, et encore moins dans les médias. « En pénal, ces derniers six mois, personne ne partait avant 22 h. On viole toutes les règles du droit du travail. Mais on n’a pas à se plaindre : il y a pire ailleurs » témoigne une greffière dans Ouest-France.

Et pour cause, le taux de vacance de postes s’élève en moyenne à  7% chez les greffiers, étant précisé que les effectifs théoriques sont par ailleurs largement sous-estimés si on compare les chiffres français avec ceux des autres pays européens.

Voilà le résultat :

Du côté de l’Elysée et de la Chancellerie, on expliquait lors de l’annonce à la presse du programme des Etats généraux de la justice que le gouvernement s’était employé jusque là à « sortir la justice de cet état de nécessité » et qu’après  la phase de « réparation » s’ouvrait désormais celle « de la modernisation, de l’après, de la restauration de la confiance ». Les professionnels de la justice savent quant à eux que la justice est loin d’être réparée. En témoigne par exemple la situation au tribunal de Soissons, ou encore à Niort où la juridiction est « en déshérence » de l’aveu même de ceux qui y exercent.

Le 16 novembre dernier, Ludovic Friat, vice-président du Tribunal de Bobigny et secrétaire général de l’USM  dénonçait dans nos colonnes les audiences de nuit dans les comparutions immédiates.

Des situations qui bien entendu pénalisent les justiciables, que ce soit en termes de lenteur ou de qualité des réponses judiciaires apportées à leurs difficultés.

Placer les moyens au coeur des États généraux de la justice

Pour les professionnels de la justice, il est essentiel que la question des moyens soit placée au coeur des Etats généraux.

C’est le sens du tweet publié par le barreau de Paris

Depuis mardi soir, les messages de soutien des avocats affluent sur les réseaux sociaux, y compris de la part des responsables institutionnels. La grande famille judiciaire semble décidée à se serrer les coudes.

Le mouvement qui est en train de débuter va désormais devoir trouver sa voie. Une grande manifestation rassemblant tous les professionnels de la justice ? Une grève générale ? Cette dernière hypothèse les placerait de nouveau face à ce dilemme cornélien qu’ils ne connaissent que trop bien : faut-il continuer à faire avancer la machine coûte que coûte ou bien tout arrêter, au risque de pénaliser les justiciables et de déclencher un tsunami de dossiers qu’il faudra bien traiter à un moment ou un autre ? Jusqu’ici, ils ont toujours préféré tenir, mais il se pourrait bien qu’ils aient atteint cette fois leur limite.

 

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