Penelope Fillon était « un élément essentiel » de l’équipe

Publié le 04/03/2020 - mis à jour le 05/03/2020 à 11H13

Au cinquième jour du procès,  trois proches collaborateurs de l’ancien premier ministre ont affirmé sous serment  que Pénélope Fillon était depuis l’origine un élément essentiel de l’équipe de François Fillon. La défense gagne du terrain. 

Ah, comme ils font défaut les documents censés attester de la réalité du travail de Penelope Fillon. Le couple a beau assurer que le travail est essentiellement immatériel, conforté dans cette affirmation par le témoignage d’autres attachés parlementaires et de divers témoins,  et rappeler en outre que les faits sont anciens et les archives disparues, le tribunal inlassablement  cherche les preuves matérielles susceptibles d’invalider l’accusation d’emploi fictif qui fonde le détournement de fonds publics.

François et Penelope Fillon arrivent au Tribunal

 

 

 

 

Le cinquième jour du procès à été consacré à l’examen du travail de Penelope Fillon auprès du suppléant de son mari, Marc Joulaud.  « J’ai lu dans l’ordonnance de renvoi que l’embauche de Penelope Fillon était la contrepartie de la suppléance. Il n’a jamais été question de contrepartie », assure le prévenu.  « François Fillon avait un suppléant âgé d’une soixantaine d’années et basé à l’autre extrémité du département, il en voulait un plus jeune, j’avais 34 ans et j’étais  à Sablé ».  François Fillon lui indique qu’il souhaite poursuivre la collaboration avec son épouse afin qu’ils constituent ensemble une équipe. Marc Joulaud signe le contrat d’assistante parlementaire sans trop s’interroger, pensant que le salaire est le même. En réalité, il est passé à 6200 euros brut, soit  80% de l’enveloppe du crédit collaborateur. « Vous êtes payé 5000 euros par mois net, elle touchait la même chose que vous » avance la présidente du tribunal. « Non », corrige l’intéressé qui explique qu’à l’indemnité de base évoquée, il faut ajouter l’Indemnité représentative de frais de mandat ».  Il était donc mieux payé que l’assistante, sans que l’on sache de combien.

« Me donner de la visibilité, faire ma promotion »

On en vient au contenu de la mission de Penelope.  « Sa première mission est de me faire connaitre, de me donner de la visibilité, de faire ma promotion » explique Marc Joulaud. La deuxième, détaille-t-il avec méthode est de maintenir une présence sur le terrain, la troisième de gérer le courrier que l’on continue d’adresser à François Fillon, bien qu’il soit devenu ministre,  « car c’est pour lui qu’ils ont voté », précise le suppléant.   A l’époque, Penelope Fillon partage son temps entre Paris et Sablé. Le jeudi, elle rentre dans la Sarthe et n’en repart que le lundi soir. Comme François Fillon avant lui, Marc Joulaud indique que Penelope Fillon  lui explique  qui est qui, assiste avec lui aux manifestations, bref le renseigne sur le terrain qu’elle connait parfaitement. Cet enracinement est essentiel aux yeux de François Fillon, de même que la capacité de répondre à chaque demande qui lui est faite puis d’assurer un suivi. C’est grâce à cette méthode, dont Penelope est décrite comme la cheville ouvrière,  qu’il estime avoir été réélu sans discontinuer durant 40 ans.

« Ma femme ne lit pas mon courrier »

Lundi, le parquet tentait de mettre en doute le fait que les travaux réels de Penelope Fillon relèvent d’une mission parlementaire et non d’une simple mission sociale d’épouse de député. Cette fois, il essaie de démontrer que le travail de Penelope Fillon à l’époque de Marc Joulaud sert davantage  son ministre de mari que le député suppléant. L’accusation lui reproche également le versement d’indemnités de congés non pris, alors qu’il est acquis qu’elle prenait une semaine de vacances en hiver et trois en été. La suite des débats confirme ce qui a déjà été évoqué lors des audiences précédentes : tous les assistants parlementaires ont touché des indemnités de congés non pris et donc vraisemblablement indues. Marc Joulaud convient à ce sujet qu’il y a eu un « manque de rigueur ».  Pour le parquet, ce sont deux potentiels détournements de fonds publics. A ceci près que le détournement reproché a pour fondement la prétendu emploi fictif d’attachée parlementaire, or cette hypothèse tient de moins en moins.  « Il y a trois types de suppléants », explique Marc Joulaud. Celui à qui on passe le témoin, celui qui se prend au jeu et entre en rivalité avec l’élu et celui qui sait qu’il ne fait que remplacer. Marc Joulaud se situe dans la troisième catégorie. Son objectif est de tenir la circonscription, c’est pour ça que le travail de Penelope Fillon à Sablé et aux environs  est parfaitement en ligne avec la manière dont il conçoit l’exercice de son mandat.   Interrogé sur le rôle social du conjoint de député, Marc Joulaud s’insurge. « Ils ont fait le choix tous les deux de plonger dans la vie politique en 1982,(…) mon épouse n’a jamais été associée de près ou de loin à mes fonctions politiques (…) ma femme ne lit pas mon courrier ni mes invitations ni mon agenda ».

Après 20 minutes de suspension, les débats reprennent avec l’audition des premiers témoins du procès. Il s’agit de trois des plus proches collaborateurs de François Fillon. La défense commence enfin à retourner la situation à son avantage. Hélas pour elle, nombre de journalistes doivent rendre leur papier avant 20 heures et ont déjà quitté la salle.

« Penelope a tout de suite intégré l’équipe »

La première à se présenter à la barre est Sylvie Fourmont. Elle est née en 1954 à Sablé, aujourd’hui retraitée. Un journal local a fait son portrait. Et pour cause, son parcours est exemplaire. Issue d’une commune rurale, peu diplômée, elle s’est hissée jusqu’à Matignon grâce à François Fillon. Tenue sombre, foulard bariolé, voix grave, elle s’exprime avec une assurance un peu bravache. A l’évidence, c’est une femme qui ne s’en laisse pas conter. Elle a été au service de François Fillon dès l’origine, l’a suivi de la mairie de Sablé jusqu’à Matignon. Le rôle de « Penelope », comme elle l’appelle ? «  Dès 1981 il a créé une équipe autour de lui, j’étais sa secrétaire, il avait un chef de cabinet et Penelope a tout de suite intégré l’équipe pour le courrier et pour le représenter, c’était un élément essentiel ». Son statut d’assistante parlementaire ? Elle était au courant. Concernant les missions de l’épouse, elle confirme ce qui a déjà été dit. En particulier s’agissant du courrier. Les deux femmes se rencontraient régulièrement, Penelope donnait  informations et consignes, l’autre notait sur un carnet et répercutait à sa collègue qui était en charge de mettre en forme les réponses. Mais elle ajoute un élément capital :  « Vous savez, on n’engage pas la signature du parlementaire sans avoir une validation par un proche ». Autrement dit, aussi compétente et expérimentée soit-elle, elle avait besoin du « confort » d’une consigne de Penelope.

« C’est lui qui signait ? »,  interroge la présidente. Oui, répond elle. « Il arrivait que ça ne lui convienne pas ? » « Non, on était dans une relation de confiance ». Et la secrétaire de préciser « Il pouvait y avoir jusqu’à 20 ou 30 parapheurs quand il venait signer ». Elle confirme également le rôle de Penelope Fillon sur l’agenda, il était partagé et elle donnait un avis sur le choix des événements auxquels il fallait assister ou non.

On passe à son rôle auprès de Marc Joulard. L’assistante explique qu’il prenait ses ordres auprès des Fillon. « Il prenait ses ordres auprès de son attachée parlementaire ! », s’exclame la présidente. « J’ai peut-être exagéré, c’était plus des conseils que des ordres » corrige le témoin. Présenté comme timide, Marc Joulaud n’osait pas en effet déranger François Fillon dans sa fonction de ministre et préférait interroger son épouse quand il avait besoin d’une information ou de prendre une décision.

Entrée de la salle d’audience où se déroule le procès Fillon. (Photo : ©P. Cluzeau)

« J’étais étonné par le nombre de gens qu’elle connaissait »

Le témoin suivant, Pierre Molager, sous-préfet, est également un collaborateur de la première heure. Lui aussi confirme que le rôle de Penelope était important. Méthodique, il évoque trois missions   : la plus-value dans la gestion du courrier, la présence sur le terrain, le rôle de conseiller dans certaines décisions politiques. Par exemple, il se souvient que lorsque François Fillon a quitté la mairie de Sablé, deux adjoints étaient en compétition pour prendre la tête de la mairie, il a écouté tous les arguments puis annoncé qu’il consulterait Penelope durant le week-end et annoncerait sa décision le lundi. « Ce que j’attendais d’elle et qu’elle me donnait , c’était un avis qualitatif, j’étais étonné par le nombre de gens qu’elle connaissait, elle me disait : cette famille-là a de vrais problèmes, celui-là qui demande un emploi a déjà refusé une proposition, ne vous embêtez pas avec lui ». Et le témoin de conclure « pour moi Pénélope fillon avait une place dans l’équipe. Il n’aurait pas eu ce parcours sans elle, notamment pour maintenir sa présence sur le terrain ». « Vous êtes un haut fonctionnaire, vous comprenez l’importance de dire la vérité », interroge Antonin Levy. Le témoin acquiesce.

« Une femme intelligente, informée, au regard sage sur la politique et notre société »

Il est 19h10,  le dernier témoin fait son entrée. Il s’agit d’Igor Mitrofanoff, un autre fidèle. Contrairement aux deux autres témoins il a une déclaration à faire. Le portrait de Penelope Fillon qu’il lit dans la presse n’est pas exact. Il décrit « une personne informée sur la situation de la France, qui lit beaucoup la presse, littéraire,  bienveillante,  qui a une belle image dans la Sarthe, de femme ouverte, gentille pas du tout prétentieuse». Igor Mitrofanoff a été aux côtés de François Fillon de 1991 à 2017. « Vous étiez sa plume, avez vous un souvenir d’une intervention de Penelope Fillon sur un discours ? » interroge la présidente qui se souvient que l’une des missions décrites par le couple Fillon consiste précisément dans la relecture des discours. « Oui, en 2012 elle trouve que mon discours est trop sombre, qu’il faut plus parler d’espérance, du bonheur français ». Pour lui, elle était « un élément important du dispositif local » .

Le rôle social de l’épouse d’un parlementaire, un concept un peu « chinois »

Le parquet sent qu’il perd du terrain alors il attaque. Que pense le témoin du fait que les époux Fillon estimaient que les citoyens n’avaient pas à savoir que Penelope Fillon était attachée parlementaire, interroge le vice-procureur Bruno Nataf. « J’estime que les attachés parlementaires doivent rester dans l’ombre pour ne pas donner l’impression d’être l’égal de l’élu » rétorque avec beaucoup de conviction le témoin. « Il faut être humble, ne pas se pousser du col ». C’est exactement ce qu’explique Penelope Fillon depuis le début du procès quand on lui reproche de ne pas évoquer son rôle réel dans les interviews à la presse.  « Elle était les yeux et les oreilles » de François Fillon,  confirme  le témoin. Interrogé par l’avocat de François Fillon, Antonin Levy,  sur le concept de « rôle social de l’épouse d’un parlementaire » évoqué par l’instruction,  il répond qu’il ne connait pas ce concept qui lui parait un peu « chinois ». A cet instant,  la salle rit, l’avocat retourne s’asseoir persuadé qu’il a eu le dernier mot.  Mais le parquet revient à la charge. Bruno Nataf tente de faire chanceler le fidèle collaborateur en l’interrogeant sur le point de savoir si les costumes ne l’ont pas déçu. La présidente tique. Non seulement il est tard, mais le parquet se place sur le terrain moral pour évoquer un sujet hors prévention.  « Robert Bourgi a dit lui-même que c’était un piège », rétorque habilement le témoin. « Mais un homme politique national peut-il tomber dans un piège ? », insiste le parquet. « Oui, tout le monde peut tomber dans un piège ». Antonin Levy se relève. Offensif , il lance à Igor Mitrofanoff : « les juges ont ordonné deux perquisitions chez Berluti, pensez-vous que ce soit une bonne utilisation de notre argent ? ». « Je me pose la même question que vous », rétorque le témoin.

Le parquet abandonne. Il avait demandé à visionner le reportage d’envoyé Spécial sur l’affaire, déclenchant les foudres de la défense qui dénonçait une volonté de faire du procès la suite du tribunal médiatique. La présidente avant de lever l’audience indique que la demande est rejetée.

Jeudi, le tribunal entendra la défense sur les pièces produites puis abordera le travail à la Revue des deux mondes.

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