Procès pour viol aux assises de Créteil, la victime avait la maladie de Steinert

Publié le 20/07/2020 - mis à jour le 21/07/2020 à 15H31

Un homme de 32 ans comparaissait le 6 juillet 2020 devant la cour d’assises du Val-de-Marne pour viol avec deux circonstances aggravantes : son état d’ébriété et la vulnérabilité de la victime. Il risque 20 ans de réclusion criminelle (1ère partie*).

Salle d’Assises du palais de justice de Créteil (Photo : ©P. Anquetin)

Mme L., est absente de l’audience criminelle qui s’ouvre le 6 juillet 2020, devant la cour d’assises du Val-de-Marne à Créteil.

Cette femme de 49 ans, victime d’un viol en 2016, est en soins intensifs après une opération. « Pour des raisons totalement indépendantes de cette affaire, » s’empresse de dire Marc Montagnier, l’avocat de la défense. Mme L. est atteinte de la maladie de Steinert, une dégénérescence progressive des muscles, dont le cœur.

Le procès s’était déjà ouvert en février 2020. Mme L. avait surmonté son angoisse et s’était déplacée en fauteuil roulant. Mais les avocats ont fait grève contre la réforme de leur régime de retraite, et le procès a été ajourné.

Aujourd’hui son mari est seul sur le banc des parties civiles. En face, dans le box des accusés, un autre homme semble pétrifié : Monsieur Y., il a 32 ans, il est Ivoirien.

« Je me suis retrouvée nez-à-nez avec un homme »

Le Président de la cour, M. Fusina, lit l’ordonnance de mise en accusation pour viol aggravé. Un interprète traduit en bambara pour M. Y.

Les faits que Mme L a racontés aux policiers se sont déroulés dans la nuit du 18 décembre 2016 à Villeneuve Saint-Georges. Elle dormait seule dans leur appartement au premier étage d’un immeuble de l’avenue Carnot. Elle toussait ce soir-là et son mari, qui a le sommeil léger, était monté dormir chez son père au 3e étage du même immeuble. Vers deux heures du matin, elle s’est levée pour aller aux toilettes.

« Il faisait noir, l’électricité avait été coupée au compteur. On y voyait un peu quand même parce qu’il y avait la lumière du réverbère de la rue. Je me suis retrouvée nez-à-nez avec un homme, africain, pas très grand. Au début, il était tendre : il m’a dit « je t’aime, je t’aime toi », je ne sais pas pourquoi. Il m’a demandé de m’allonger par terre. J’ai dit non, mais il s’est énervé. Alors je me suis allongée. Il m’a demandé d’enlever ma culotte. Il s’est déshabillé. Il s’est allongé sur moi. J’ai crié, alors il a pris une doudoune posée sur la chaise, et il me l’a mise sur la bouche. J’ai essayé de me débattre, mais je ne pouvais pas. »

Elle dit que le viol a duré cinq minutes. L’homme sentait l’alcool. Après, il avait l’air content, il souriait. Il s’est rhabillé et il a fouillé l’appartement.

« En plus de ça, il m’a piqué tout un tas de trucs. » Un téléphone Samsung, un ordinateur Asus, une tablette, une montre en cuir, la doudoune. Enfin, il est parti.

Trois jours d’ITT

A cette époque, Mme L. était déjà très affaiblie par sa maladie – son mari dit qu’elle ne pouvait pas déverrouiller une porte. Elle est parvenue à se relever en se tenant au pied de la table, à monter au 3e étage sans ascenseur, à réveiller son mari.

Devant la cour d’assises, il raconte la suite : « Elle m’a dit, on nous a cambriolés. J’ai dit : comment avec une porte blindée ? En descendant, elle me dit : c’est pas tout… la personne m’a violée. »

Un peu plus tard, ils ont porté plainte, ils ont été conduits à l’hôpital. Le Dr Ayad a constaté des lésions génitales et de l’anxiété, qui justifiait selon lui une interruption temporaire de travail de… trois jours. Pas huit ou quinze, comme dans des affaires de violences examinées en comparutions immédiates, mais trois. Note du Docteur : « le retentissement psychologique est difficile à établir à ce jour. »

« Je ne l’ai pas violée, mais elle n’était pas consentante »

L’enquête aboutit en trois mois. Un ADN masculin est prélevé sur le corps et le linge de la victime. La carte SIM du Samsung borne à une adresse. La famille qui vit là ne tarde pas à dénoncer le comportement suspect d’un jeune Ivoirien qu’elle héberge depuis plusieurs mois, c’est Mosnieur Y.

Le jeune homme est placé en garde à vue. Son ADN correspond. Dans sa chambre la police retrouve le téléphone volé.

D’abord il nie tout. Puis il explique qu’elle était consentante. Enfin devant le juge d’instruction, il dit : « Je ne l’ai pas violée, mais elle n’était pas consentante ». Il ajoute qu’il avait bu et qu’il ne se souvient de rien.

« — Que M. Y., se lève, demande le Président. Souhaite-t-il faire des déclarations ?

— Je veux demander pardon. Je regrette. Je l’ai fait sous l’emprise de l’alcool. Je présente mes excuses à ces personnes. »

« Dans mon pays, ils vont me tuer »

A la barre, l’enquêtrice de personnalité raconte son histoire. Il est arrivé en France à 22 ans, en 2010. Il dit avoir fui des menaces de mort en côte d’Ivoire à cause d’un conflit familial. Il a traversé le Burkina Fasso, le Mali, la Lybie, l’Italie. Il a travaillé sur des chantiers, au Mac Do, fait des ménages…  Son titre de séjour n’a pas été renouvelé. Il reconnaît une forte dépendance à l’alcool : de la Guinness et du wiskey.

En prison il prend des cours de Français, il fait du sport, passe un diplôme de soudeur, il voit le psychologue régulièrement, il donne entière satisfaction au personnel pénitentiaire.

« J’essaie de m’en sortir, faire mon travail… ajoute M. Y. devant la cour. Je veux rester en France. Dans mon pays, ils vont me tuer »

L’expert psychiatre ne détecte pas d’éléments de schizophrénie, de délire chronique, de troubles de l’humeur. Il n’est pas déprimé. Il est anxieux, mais c’est circonstanciel. « C’est quelqu’un qui peut se réadapter. »

Aucune trace d’effraction

Ces premiers témoignages ont permis à la cour et aux jurés d’appréhender les faits et la personnalité des parties. Mais un détail demeure flou : comment M. Y. est-il entré dans l’appartement ?

Le mari affirme qu’en sortant il a claqué la porte, sans la verrouiller. La police n’a relevé aucune trace d’effraction. « Il a dû ouvrir avec une carte magnétique, ou une radio, » a suggéré Mme L.

Le mystère s’épaissit encore quand la voisine du 4e étage, Mme D., 51 ans, vient déposer à la barre. Elle a passé la soirée avec le couple le soir de l’agression. Elle a regagné son appartement à minuit passé.

« — Je regardais Chroniques criminelles.

— C’était adapté, commente le Président.

— Ça a sonné à la porte à une heure moins le quart. C’était Monsieur. Il a demandé si c’était un foyer pour personnes seules. Il m’a demandé si mon mari était là. J’ai dit oui. J’ai appelé Kéké. Il a cru que j’appelais mon mari. Mais Kéké c’est un chien de 12 kg ! Il a grogné. Le monsieur a eu peur. Il a demandé si j’avais un verre d’eau ? J’ai dit non. Il est parti. »

« Je ne sais pas comment c’est arrivé »

Au deuxième jour du procès, le Président interroge à nouveau l’accusé : que faisait-il avenue Carnot, comment est-il entré dans l’immeuble, puis dans l’appartement ?

Y. répond sans regarder personne. Il était en boite à côté. Il a bu. Il ne sait pas comment il s’est retrouvé là. Il ne se souvient pas.

« — Et moi je lui demande de faire un effort pour se souvenir. Ce sont des faits qui sont graves, qui ont durée au moins 7 minutes. Ce n’est pas si ancien !

— Je peux jurer sur Dieu, la raison, je ne la connais pas. Je dis que c’est moi qui l’ai agressée. Je ne peux pas dire que c’est faux, mais je ne sais pas comment c’est arrivé. Je demande pardon à la dame. »

Le viol étant reconnu par M. Y, la cour et les jurés devront encore déterminer s’il a été commis avec des circonstances aggravantes : l’accusé était-il en état d’ébriété ? Avait-il conscience de l’état de vulnérabilité la victime ?

 

*La deuxième partie est ici

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