Un avocat peut-il jeter sa robe ?

Publié le 10/01/2020 - mis à jour le 10/01/2020 à 15H33

Vendredi 10 janvier, les avocats du barreau de Paris réunis dans la Salle des pas perdus  ont décidé de jeter leur robe. En cela ils suivaient l’exemple des avocats de Caen deux jours plus tôt. Ce geste très fort divise. Certains le trouvent contraire à la dignité de l’avocat, d’autres comme François-Xavier Berger, avocat au barreau de l’Aveyron, ancien bâtonnier, y voient un acte de courage, une façon de montrer qu’il n’est plus possible d’exercer la charge de la fonction. 

Le 8 janvier 2020, au moment où Nicole Belloubet, notre garde des Sceaux, s’apprêtait à prononcer un discours au tribunal de Caen, les avocats, silencieux, jetèrent leurs robes à ses pieds. Notre ministre, imperturbable, si ce n’est un léger rictus qui fit le bonheur des internautes, prononça ensuite son discours.

Le soir même, en fin connaisseur du ministère dont il fut le porte-parole, Guillaume Didier posta ce tweet « le ministère de la Justice est le ministère des crises et tensions permanentes, tous les gardes des Sceaux en témoignent. Je n’ai pourtant pas le souvenir d’une image aussi terrible que celle-ci ».

Une image en passe de devenir un symbole

La force de cette image est telle qu’il est tout à fait possible qu’elle devienne le symbole de cette contestation nationale qui est peut-être sans précédent. L’on apprend encore aujourd’hui, qu’ici et là, de manière quasiment spontanée, des avocats se mettent à jeter leurs robes dans les tribunaux de France.

Je doute qu’un précédent existe dans l’histoire certainement millénaire des avocats de France. Peut-être même qu’elle n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Que l’on ne s’y trompe pas. Ce geste est venu couronner notre ministre, et au-delà, le gouvernement, pour « l’ensemble de leur œuvre ».

L’exaspération du barreau a aujourd’hui atteint un paroxysme.

Il y a d’abord la question de la réforme des retraites qui menace la survie de beaucoup d’avocats et notamment les femmes, aux carrières accidentées, mais aussi nos confrères les plus jeunes. Il y a ensuite ce sentiment d’être devenus l’objet d’un mépris constant de la part de celle qui devrait être leur ministre et qui leur impose, à marche forcée, et sans jamais les entendre, des réformes inacceptables et hasardeuses.

Il est inutile de rappeler ici le système français, parfaitement scandaleux, d’indemnisation, et non de rémunération, les mots ont un sens, des avocats intervenant au titre de l’aide juridictionnelle. Nous devons nous accommoder de devoir, en cette matière, travailler à perte sans que cela n’émeuve personne au moment même où un doublement des cotisations retraite nous est promis.

Au comble de l’exaspération

La loi n° 2019-222 du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice est aussi passée par là. Pendant des mois, et en vain, les avocats ont protesté contre une réforme dictée par des seules considérations budgétaires et qui reste parfaitement nuisible aux intérêts du justiciable. A titre d’exemple ils n’ont pas manqué d’alerter leur ministre sur le projet inacceptable de dévolution du contentieux des révisions des pensions alimentaires aux directeurs des caisses d’allocations familiales. Il s’agissait là de l’une des mesures phares de la réforme. La belle affaire ! Nous le savons, le Conseil constitutionnel a censuré cette disposition comme violant l’article 16 de la Déclaration de 1789 (Cons. const., 21 mars 2019, n° 2019-778 DC).

L’incident de Caen est emblématique et survient après la publication du décret n° 2019-1333 du 11 décembre 2019 réformant la procédure civile. Je ne sais s’il existe un pays au monde dans lequel il est accordé moins de quinze jours aux avocats, magistrats et personnels de greffe, pour s’adapter à une réforme d’ampleur impliquant à la fois de nouvelles règles, la nécessité de réviser en urgence tous les modèles d’actes et une vigilance de tous les instants en raison des pièges procéduraux et des incertitudes résultant d’une rédaction hâtive d’un texte de trente-deux pages.

Et en ce début d’année, au moment où nous devrions nous souhaiter mutuellement des vœux de bonheur, chaque avocat de France nourrit les plus vives alarmes tant pour son avenir professionnel que pour la sécurité des procédures qu’il doit conduire pour défendre les intérêts que ses clients lui confient le temps d’un procès qui peut parfois bouleverser une vie.

Jeter sa robe au sol est un geste lourd de symbole tant l’avocat est y viscéralement attaché.

 

 

Palais de justice de Paris, le 10 janvier 2020

Le recul, l’ascendant et l’autorité

La robe n’est pas une simple blouse de travail.

Selon une superstition dont le barreau a parfois le secret, l’on dit qu’un avocat meurt dans sa troisième robe. Ceci conduit parfois certains d’entre-nous à porter une seconde robe, rapiécée, effilochée et qu’ils ne quitteront jamais du regard afin de ne surtout pas l’égarer. Quand la seconde robe est perdue la seule solution, pour les plus superstitieux, est de commander deux nouvelles robes et de ne porter que la quatrième.

Dans la vie d’un avocat sa première robe, celle qu’il va porter au moment de son serment, va être essayée avec la même délicatesse qu’une robe de mariée. Mais finalement ne va-t-il pas épouser une profession à l’égard de laquelle il va jurer d’exercer ses fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ?

Et puis rapidement le jeune avocat n’aura plus besoin de miroir pour la boutonner et mettre en place ce rabat blanc, lui-même curieusement fixé à l’intérieur de celle-ci.

Ce sera un réflexe.

Jamais il n’osera se présenter devant le juge sans cette robe. Et s’il doit le faire car il est en retard et que le juge appelle son affaire, il s’excusera d’être « nu », et s’attirera le regard sévère ou amusé de ses confrères jusqu’à ce l’un d’eux consente à lui en prêter une ou prenne la parole en son nom.

La robe, nous disent Jacques Hamelin et André Damien « sépare l’avocat de la vie quotidienne et du monde de tous les jours. Elle rappelle que la justice n’est pas seulement une affaire administrative, mais qu’elle est l’exercice d’un pouvoir mystérieux et antique qui consiste à essayer de distinguer le bien du mal et à sonder les reins et les cœurs… » (J. Hamelin, A. Damien, Les règles de la profession d’avocat, Dalloz, 8e édition, p. 313).

Ils ajoutent avec raison : « elle est une protection permanente de l’avocat ; en contraignant celui-ci à prendre, vis-à-vis de sa clientèle, le recul nécessaire, elle lui permet d’acquérir l’ascendant indispensable et l’autorité dont il a besoin à la barre vis-à-vis des magistrats et des clients ».

Parce que bien au-delà de son caractère sacré la robe reste et demeure une tenue de combat.

Elle peut l’être au civil, elle l’est toujours au pénal. La cour d’assises peut-être le théâtre de joutes loyales mais aussi d’incidents graves y compris avec un magistrat. Dans ces moments de tension extrême, la robe enveloppe l’avocat dans une armure.

La robe, une armure, un rempart

Cette robe ample, lourde, et parfaitement inconfortable, nous la sentons sur notre dos, sur nos épaules, ou lorsque nous tendons ces mains, souvent crispées, devant nos juges.

Comme si aucune flèche ne pouvait nous atteindre.

Armure, elle est aussi rempart.

Lors de certaines confrontations d’audience il arrive que l’avocat d’une victime se lève pour se placer à ses côtés ou même devant elle comme s’il s’agissait de la protéger.

De son côté, après les réquisitions du ministère public, l’avocat de l’accusé qui aura parfois transpiré dans cette robe, va déployer peu à peu ce tissu de drap noir. Certains s’agitent, d’autres restent immobiles. Tous plaident à leur façon, avec leur cœur et leur énergie. Et quand l’avocat, concentré, tendu vers les juges, a un doute, il a parfois la chance de voir, sur le côté, à l’extrémité même de son champ de vision, la robe noire si rassurante de son confrère qui plaide à ses côtés.

Mais alors, me direz-vous, si un incident grave éclate avec un juge qui vous accable ou dont vous avez le sentiment qu’il porte une atteinte inadmissible à votre fonction, lui jetteriez-vous cette robe ? Non, jamais ! Lorsque l’avocat est devant ses juges, il est non seulement la voix de son client, il est un artilleur, un fantassin, il est « la défense ». Abandonner la robe, et donc ne plus pouvoir continuer à plaider, ce serait abandonner son client, en rase campagne, sous des tirs ennemis. L’avocat ne doit jamais cesser de combattre lorsqu’il est sous le mandat de son client.

C’est bien ici toute la différence avec ce que mes confrères de Caen ont eu le courage de faire dans le cadre d’une visite ministérielle.

Une colère noire, unitaire et collective

En jetant cette robe qui leur est chère, en déposant cette tenue de combat aux pieds du garde des Sceaux, en se séparant un temps de cette armure qu’ils portent devant leurs juges, ils ont tout simplement voulu montrer, en silence, et par ce geste intense, l’exaspération qui est la leur aujourd’hui mais aussi leur impossibilité de pouvoir poursuivre la charge de leur fonction.

Toutes ces robes furent d’ailleurs empilées les unes sur les autres au même endroit. Existe-t-il symbole plus fort d’une telle colère noire, unitaire et collective ?

Auraient-ils crié ou tourné le dos au garde des Sceaux et l’on aurait dit qu’ils avaient manqué de dignité. Bien au contraire, celles et ceux qui plaident et dont la voix est une arme se sont tus. Ils sont restés debout et ont fait face, en silence.

Lorsque cette grève se terminera, un jour, ils remettront cette robe. Les plus jeunes, peut-être, manqueront de se prendre les pieds dans ce que l’on nomme parfois le parachute. Ah ? Je ne vous ai pas dit ? Mais c’est vrai que seuls les avocats le savent. À l’intérieur de la robe existe une traîne, repliée à l’intérieur et qui se trouve arrimée aux épaules de la robe par deux larges lanières semblables à des suspentes de parachute. Au Moyen Àge cette traîne était déployée et permettait de séparer celui qui la portait du reste d’un cortège.

Un symbole caché de puissance mais aussi d’indépendance à l’égard de toute autorité.

 

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