Seine-Saint-Denis (93)

Île-de-France : premier désert médical de France

Publié le 21/04/2022 - mis à jour le 21/04/2022 à 10H09

Affiche recherche docteur en français

La désertification médicale ne touche pas que la diagonale du vide, la montagne, les Outre-Mer ou la rase campagne. L’Île-de-France vient pourtant de remporter la palme du premier désert médical de France. Une situation qui va n’aller qu’en s’aggravant, s’inquiètent les institutions.

Dans Journal d’un médecin de ville, sorti en septembre 2021 et disponible sur Arte.fr, le documentariste Nicolas Mesdom filmait le quotidien de son père, médecin généraliste à Romainville, avant son départ à la retraite. Avant de passer le témoin à son successeur, Jean-Paul Mesdom suivait parfois trois générations d’une même famille. Parfois aussi, ses petits patients avaient grandi et fait leur vie à Livry-Gargan, Pantin ou Aulnay tout en gardant leur bon vieux médecin de famille sous le coude. Car c’est une denrée rare, un bon docteur dans certains coins d’Île-de-France. Pendant une heure, on suit le cortège de patients touchés par des accidents du travail, des douleurs chroniques, des burn-out, des douleurs psychologiques… des patients qui parfois reviennent des urgences – bondées – plus amochés qu’avant.

Des précaires qui ne veulent pas accepter d’arrêts de travail, des personnes qui ne peuvent se permettre de longues hospitalisations et s’empoisonnent aux antidouleurs, le médecin en reçoit des dizaines par jour. On assiste aussi aux discussions avec un successeur qui doit jongler entre sa thèse et son futur cabinet. Contrairement au docteur Mesdom, qui fait presque partie de la famille pour ses patients, pas question d’accepter des horaires à rallonge, des visites à domiciles impromptues, des créneaux sans rendez-vous. Il serait présent au cabinet trois jours et demi par semaine, car on est médecin mais cela reste un travail. Une différence générationnelle qui aggrave une situation déjà très tendue. Comme le constate Pierre Ouanhnon, directeur adjoint de l’offre de soin à l’ARS, dans les colonnes du Parisien : « Un médecin d’aujourd’hui n’est pas un médecin des années 1990. Les jeunes n’entendent plus travailler de 8 heures du matin à 21 heures » !

Le 9 mars dernier, L’Union régionale des professionnels de santé médecins libéraux (URPS) et la Métropole du Grand Paris et Ludovic Toro, président de la commission santé et solidarités, délégué spécial de la Région Île-de-France à la lutte contre la désertification médicale ont poussé un cri d’alarme : l’Île-de-France est devenue le premier désert médical de France. Le nom de la conférence de presse donnait le ton : « Risque vital engagé ». En effet, 62,4 % de la population francilienne vit dans une zone d’intervention prioritaire (ZIP) à savoir les zones les moins densément peuplées en médecins généralistes. Alors qu’en 2018 cela ne correspondait qu’à 37 % de la population. Évidemment, il existe des disparités dans la région : en Seine-Saint-Denis, 92,8 % (contre 71,4 % en 2018) des habitants vivent en ZIP ce qui descend à 29,8 % (19,5 % en 2018) à Paris. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, trois zones de la capitale sont passées en zone rouge : les XVIIIe, XIXe, XXe arrondissements. Il est désormais très compliqué dans certains coins d’Île-de-France de trouver un médecin traitant, ou d’obtenir un rendez-vous en urgence en pleine période de virus hivernaux.

Un constat affolant qui nécessite une action directe

Lors de la conférence de presse organisée pour dévoiler ces chiffres, le ton est solennel autant que l’heure est grave. « Durant toute la période de crise sanitaire, particulièrement marquée par le besoin en médecins, la Métropole du Grand Paris et l’Île-de-France ont continué à enregistrer des départs sans remplacements de médecins libéraux. Cette crise sanitaire a mis plus largement en évidence les déséquilibres qui existent au sein du périmètre de la Métropole en matière d’accès aux soins. La pyramide des âges des médecins libéraux en exercice est par ailleurs alarmante. Plus de la moitié des médecins ont plus de 60 ans, ce qui laisse présager de nombreux départs à la retraite dans les années qui viennent. Cela engendre une baisse encore plus drastique du nombre de médecins dans la Métropole et en Île-de-France ». Patrick Ollier, président de la Métropole du Grand Paris, déclare : « La Métropole du Grand Paris fait de la santé un axe majeur de sa politique. Le travail que nous débutons aujourd’hui avec les médecins de l’URPS Île-de-France, nous permettra d’aller plus loin, avec les maires et les élus chargés de la santé, pour permettre un accès aux soins indispensable aux métropolitains. Par ailleurs, dans le cadre de la 3e édition d’« Inventons la Métropole du Grand Paris », il sera demandé aux groupements candidats au concours d’intégrer autant que possible des locaux médicaux dans leur programmation ».

Valérie Briole, présidente de l’URPS Médecins Île-de-France, abonde dans son sens : « La désertification médicale à Paris et en Île-de-France a atteint un niveau alarmant, qui engage un risque vital pour les Franciliens ! Le manque de médecins entraîne un retard d’accès aux soins important et de nombreux médecins sont contraints de ne plus accepter de nouveaux patients. Chaque département d’Île-de-France a dû ces derniers mois se priver de médecins libéraux dans des permanences de gardes de régulation des appels d’urgence ou sur des sites d’urgence libérale, allant jusqu’à des fermetures de lignes de gardes. Il est urgent de se saisir du sujet et de donner aux médecins libéraux les moyens d’exercer leur profession dans de bonnes conditions matérielles et financières ». Selon le Docteur Ludovic Toro, président de la commission santé de la Métropole du Grand Paris, « toutes les villes sont touchées aujourd’hui par cette désertification médicale due à 30 ans d’inaction et d’immobilisme basés sur un concept uniquement économique. Une paupérisation médicale qui touche autant la médecine hospitalière que la médecine de ville tellement les deux sont étroitement liées. Notre réunion de ce jour avec les médecins de l’URPS participera à une refonte totale dans notre système de santé ; cette santé beaucoup trop centralisée et gérée uniquement par un ministère doit laisser aujourd’hui une place décisionnelle aux élus et aux soignants. Une décentralisation est donc indispensable ».

Des causes multiples

Ce constat d’échec pourrait étonner : la région est richement dotée en facultés de médecine, en centres de formations, en CHU. Mais l’évasion des jeunes praticiens est logique : si le prix de la consultation est le même partout, le coût de l’installation n’a lui rien à voir ! « Le tarif conventionné secteur 1, c’est 25 euros. Le tarif le moins cher d’Europe. Et ce tarif est le même à Troyes, à Limoges et à Paris. Sauf que les coûts ne sont pas les mêmes », explique Jean-Jacques Avrane, président de l’ordre parisien des médecins, pour expliquer le fait que les diplômés franciliens préfèrent le salariat au libéral. Il faut savoir que les libéraux représentent un maillon essentiel de l’offre de soin en France : 54 % des généralistes, 75 % des ophtalmologues, 63 % des gynécologues, 72 % des dermatologues sont en libéral.

Le 30 mars dernier, l’URPS a enfoncé le clou en présentant sa démographie médicale. Les chiffres sont sans appel : en douze ans, la région a perdu 3 742 postes de médecins, soit 19 % des troupes. Si 1 821 généralistes manquent à l’appel (soit une chute de 18 %), les spécialistes ne sont pas en reste : depuis 2010, les Franciliens ont perdu 28 % des dermatologues, 26 % des gynécologues, 22 % des ophtalmologues et des rhumatologues, 14 % des pédiatres. Aujourd’hui, un médecin sur deux a plus de 60 ans, un médecin sur quatre a plus de 65 ans. L’augmentation des postes d’internes n’a pas du tout bénéficié à la région : entre 2010 et 2021 ils ont augmenté en France passant de 7 400 à 8 791 mais en Île-de-France ils sont passés de 1 505 postes à 1 485. Les calculs de l’URPS sont alarmants : d’ici cinq ans, la région va perdre 50 % de son offre de soin en médecine libérale, ce qui va avoir de graves conséquences sur le système de santé francilien, déjà exsangue, et sur la santé et la sécurité de la population.

Des propositions pour que l’Île-de-France ne soit pas un désert médical

Plusieurs solutions sont proposées par l’organisation pour stopper l’hémorragie. On peut citer entre autres la suppression des cotisations retraites pour les médecins continuant d’exercer après l’âge légal de départ à la retraite et cumulant leur activité à leurs pensions. Autre proposition : ouvrir 500 lieux de stages libéraux supplémentaires en Île-de-France et permettre l’accès au secteur 2 pour les médecins ayant exercé plus de 5 ans en ZIP.

Pour inciter les professionnels à installer leur activité libérale en région parisienne, l’URPS recommande également une revalorisation de l’acte médical et une aide à l’installation des cabinets avec des mises à disposition de locaux par les territoires, au même prix que la province. Des aides à l’installation, sur les volets administratifs ou RH, sont aussi préconisées par l’URPS. En pleine période présidentielle et alors que les lanceurs d’alertes ne cessent de crier au scandale sur l’état de notre santé publique – dernière révélation en date, le livre du président des internes des hôpitaux de Paris, Léonard Corti : Dans l’enfer de l’hôpital (Robert Laffont) – il faut espérer que ces recommandations ne resteront pas lettre morte.

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