Aux assises de Créteil : la rencontre tragique de deux destins fracassés (1er volet)

Publié le 28/10/2020 - mis à jour le 28/10/2020 à 16H52

Un homme de 42 ans est jugé en appel pour le meurtre précédé du viol d’une femme de 72 ans en 2017. Ces deux destins tragiques, la cambodgienne qui a fui la guerre et le tzigane qui voulait revoir son fils, n’auraient jamais du se croiser…

Salle des assises de Créteil (Photo : ©P. Anquetin)

Le banc de la partie civile reste vide, dans la salle d’assises du Val-de-Marne située au tribunal de Créteil ce jeudi 22 octobre 2020. Personne n’est là pour la victime, Sok Thu, pas de famille, pas d’association, pas d’avocat. Avant sa mort, elle était une femme seule et perdue. Le procès restituera quelques fragments de son existence oubliée.

En face, dans le box un homme condamné à 30 ans de réclusion criminelle en première instance à Paris pour meurtre précédé de viol. Il a fait appel dans l’espoir de voir sa peine abaissée de quelques années.

« Deux destins se sont croisés. Ils n’avaient pas de raisons de se rencontrer. Sauf qu’elle a choisi la France. Et qu’il a choisi la France » résume l’avocat général Rémi Crosson du Cormier, frappé par le tragique de cette affaire.

Violée, frappée, étranglée

Une tragédie qui nous plonge dans le Cambodge des années 40. La petite Sok Thu naît en Indochine française le 11 août 1945. « Deux jours après Nagasaki », souligne l’avocat général. Elle grandit « dans un pays qui est en guerre contre nous » dit-il. Quand elle a 9 ans, les Français se retirent ; le Cambodge devient indépendant. Puis la guerre éclate à nouveau quand elle a 25 ans : les troupes de Pol Pot se battent, les Américains bombardent. Sok Thu quitte le Cambodge et se réfugie en France en 1972, elle a 27 ans. Elle obtient le statut de réfugiée politique, trouve une place d’ouvreuse dans un cinéma, se marie. Elle et son mari achètent une maison. Mais à la fin des années 1980, le couple se délite et divorce.

Sok Thu bascule, elle se coupe du monde, elle ne paie plus les loyers de son logement social. En 2016 elle est placée sous tutelle à cause de sa dette locative. Un jour du printemps 2017, comme frappée d’amnésie, elle ne rentre plus chez elle et dort dans la rue. En juin, elle installe un campement de fortune dans le 13e arrondissement, boulevard Kellermann, au pied d’un immeuble neuf, moderne et blanc. Le matin du 17 novembre 2020, un passant la découvre morte, le haut du corps ensanglanté, le bas dénudé. Le médecin légiste constate qu’elle a été violée, étranglée, frappée à coups de poings et de manche de parasols sur le crâne, le visage, le thorax. Elle avait 72 ans. Un voisin a entendu des cris pendant la nuit. Un autre a vu un homme allongé à côté d’elle quelques jours plus tôt, elle aurait tenté de le chasser.

Le seul à pouvoir encore parler d’elle est son ex-mari. Il a simplement raconté aux policiers qu’il l’avait croisée trois mois avant sa mort. Il ne pouvait pas expliquer pourquoi elle s’était installée dans la rue, dans ce quartier.

« L’alcool me rend méchant »

Un ADN masculin est retrouvé sur le corps de Sok Thu et sur le manche du parasol. L’ADN correspond au nom d’un Roumain, Monsieur H. La police trouve son numéro de téléphone, le localise et l’interpelle avenue de Choisy à Paris. Le bornage montre qu’il était boulevard Kellermann le soir du crime. Sur les images de vidéosurveillance, on le voit cette nuit-là ramasser des mégots et fouiller des poubelles. Il disparaît du champ des caméras entre 1 heure et 1 h 30.

Confronté aux preuves, il reconnaît qu’il était sur place. Mais déclare n’avoir aucun souvenir de son emploi du temps précis, « à cause de l’alcool et de la drogue. Je ne peux pas expliquer ce que j’ai fait. L’alcool me rend méchant. » dit-il aux policiers.

Petit, le corps sec, le visage émacié, le regard inquiet, il ajoute devant la cour d’assises :

« J’ai honte, je me dégoûte. J’ai enlevé la vie d’une personne que je ne connaissais pas. Je n’ai jamais fait une chose pareille avant. Je ne sais pas ce qu’il m’est passé par la tête. Je n’arrive pas à comprendre d’où vient toute cette méchanceté. »

Ce qui lui est passé par la tête, c’est ce que la cour doit appréhender.

Trois larmes tatouées au coin de l’oeil

Lui est né en 1978 au nord de la Roumanie. « A 60 km de la ville immortalisée par Murnau dans Dracula », soulignera l’experte psychiatre pour noircir le tableau. Monsieur H. décrit pourtant une enfance heureuse, choyée par ses parents au milieu de ses frères et sœur. Ils sont Tsiganes sédentarisés. Dans la Roumanie de Ceausescu, ils n’ont pas le droit d’être nomades. Ils vivent dans un pavillon d’Etat avec des poules et des cochons. Son père travaille dans une ferme d’Etat puis dans une usine de verre. L’univers de l’enfant s’effondre quand il a douze ans : son père se noie dans le Danube au cours d’une baignade. Le corps disparaît plusieurs jours avant de remonter à la surface. Après l’enterrement, le garçon découvre que son père avait une autre femme et trois autres enfants. L’enfant est confié par sa mère aux soins de son grand-père. Le voici livré à lui-même. « Il n’a pas pu s’occuper de moi. J’ai pris de mauvais choix. »

Il a 14 ans la première fois qu’il est condamné pour vol. On l’envoie  dans des centres fermés. A 20 ans, il est incarcéré pour vol. C’est alors qu’il perd sa mère puis sa sœur, morte du Sida après une transfusion sanguine. Le jeune homme se fait tatouer trois larmes au coin de l’œil, en souvenir de ses défunts. A sa libération, il rencontre une femme. Ils se marient et ont un fils en 2003. Mais Monsieur H. boit, et surtout continue de voler, ce qui lui vaut trois séjours en prison.  Sa femme décide de le quitter et d’émigrer en France, avec leur enfant. Quand Monsieur H. sort de prison, il débarque en France pour voir son fils, âgé alors de 15 ans. Nous sommes en 2017, Monsieur H.  vit dans un campement à Ivry avec un autre Rom. On le laisse rencontrer son garçon, mais son ex-femme en revanche refuse tout contact avec lui. C’est la belle-mère qui joue les intermédiaires.

L’après-midi du 16 novembre 2017, il passe un moment avec son fils, puis il se retrouve à nouveau seul et boit. Dans la nuit, à une heure du matin, il agresse Madame T. dans son campement de fortune, la viole et la frappe à mort. « Pourquoi un tel déchaînement de violence ? » demande l’avocat général. L’accusé n’a toujours pas la réponse : « Je ne comprends pas… ». Au deuxième jour du procès, l’experte psychiatre apporte un peu de lumière. « On lit sur son corps comme dans un livre ouvert »

A suivre…

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