« La nature humaine est parfois enthousiasmante et parfois horriblement désespérante »

Publié le 04/03/2021 - mis à jour le 07/03/2021 à 22H47

Après 47 ans d’exercice, il a décidé de raccrocher « à reculons », confie-t-il. Enfin à moitié, puisque désormais Thierry Moser restera attaché à quelques dossiers de cœur. Le pénaliste a en effet été avocat dans des affaires retentissantes, qui ont pour certaines marquées l’histoire judiciaire française, à l’instar de celle du petit Grégory, qu’il suit depuis 35 ans. Dans son livre Parole d’avocat, publié le 12 janvier dernier aux éditions La Valette, il revient sur ses souvenirs marquants, analyse les grandes évolutions du système pénal et raconte une vie marquée par les tragédies vécues par les autres. Cet ouvrage se targue d’une postface signée Jean-Marie Villemin, devenu, au fil des années, un proche.

Les Petites Affiches : Pourquoi avoir décidé d’écrire un livre ?

Thierry Moser : Au moment où j’ai débuté ce livre, j’avais quand même 47 ans d’activité professionnelle derrière moi. J’ai 70 ans, je suis père et grand-père et je voulais laisser des souvenirs professionnels à mes enfants et petits-enfants. Au départ, c’était un livre à usage uniquement familial et interne. Par la suite, un éditeur a pris contact avec moi, m’a fait prendre conscience que cela pouvait intéresser un public plus large. Je me suis laissé séduire par ses suggestions, et c’est comme cela que nous sommes arrivés à un livre destiné à un public beaucoup plus élargi que le simple public familial.

LPA : Dans votre famille, certaines affaires devaient susciter une certaine fascination… Comment passe-t-on de la sphère professionnelle à la sphère personnelle ?

T.M. : On ne peut pas rentrer le soir à la maison, retirer son costume d’avocat pénaliste et penser simplement à autre chose. Ce costume d’avocat est toujours présent. Pendant les réunions familiales, autour de la table, nous avons régulièrement parlé de l’affaire X, Y ou Z, sans évidemment déflorer le secret professionnel, mais certains dossiers médiatisés étaient connus de tous. Mon conjoint, mes enfants voyaient bien mes préoccupations, mes soucis. Ils m’ont beaucoup aidé psychologiquement et moralement à faire face à des moments un peu difficiles dans certains dossiers.

LPA : Vous expliquez que le fait d’avoir été entouré vous a empêché de sombrer. Pouvez-vous revenir un peu sur cet aspect méconnu des choses ?

T.M. : Sans mes proches, je serais devenu complètement « fada ». Il faut un soutien conjugal, familial, amical, sinon on perd la tête. On est quand même assailli toute la journée par des dossiers dont certains sont épouvantables. Il faut résister à cette pression psychologique, et de l’autre côté, il ne faut pas non plus se prendre au sérieux. En somme, il faut prendre son travail au sérieux sans se prendre au sérieux, j’insiste beaucoup là-dessus car certains attrapent la grosse tête, c’est une absurdité. Donc le cercle conjugal et amical est absolument indispensable.

LPA : On a le sentiment que cette profession ne peut s’exercer sans définir de valeurs précises…

T.M. : Il faut une structure solide, une éducation solide, avec des parents et des enseignants attentifs, en somme une bonne base qui permet de faire face dans l’existence à des moments difficiles. Je crois que pour exercer comme avocat pénaliste, il faut des valeurs morales, presque religieuses. Il faut être bien armé pour faire face à la complexité de l’existence car la nature humaine est parfois enthousiasmante et parfois horriblement désespérante.

LPA : Peut-on dire, littéralement, que ce métier est extraordinaire ?

T.M. : Oui, il sort de l’ordinaire ! On voit des choses inouïes, des choses auxquelles on ne pensait pas avant d’aborder la carrière. On ne croyait pas que cela était possible. C’est un métier également passionnant car c’est un métier de relations humaines, de contacts humains. Et j’ai eu l’occasion, ou la chance, d’intervenir dans des dossiers incroyables. Je pense évidemment à l’affaire Villemin mais il en existe d’autres que je pourrais citer.

LPA : Justement, comment avez-vous réussi à convaincre Jean-Marie Villemin, dont la parole est rare, d’écrire une postface ?

T.M. : J’ai fait la connaissance du couple Villemin en 1985, cela fait plus de 35 ans. Il est évident qu’en 35 ans, j’ai mobilisé mon cœur et mon intelligence. En tout cas, j’ai fait de mon mieux. Nous avons tissé rapidement des relations de confiance et d’amitié, nous nous voyons en dehors du cadre professionnel. Nous nous sommes parfois baladés sur les sommets vosgiens, ici en Alsace. Lorsque j’ai dit à Jean-Marie Villemin que je préparais un livre, que je partais en retraite, que je voulais laisser quelque chose à ma famille, c’est très spontanément qu’il m’a proposé de se manifester, sans sollicitation particulière. C’est venu tout naturellement au sein de relations amicales de confiance.

LPA : Votre relation de confiance a-t-elle restauré quelque chose qui avait été détruit chez les Villemin, abîmés par la justice ?

T.M. : J’ai fait de mon mieux et j’espère y avoir contribué. Mais je ne suis pas le seul avocat des époux Villemin. Henri Garaud a été un avocat extraordinaire dans ce dossier. Marie-Christine Chastant, là depuis le début, est toujours fidèle au poste, ainsi que mon confrère François Saint-Pierre à qui j’ai demandé de compléter l’équipe en 2017. Je dirais que les époux Villemin ont eu face à eux un magistrat extrêmement décevant au départ (Jean-Michel Lambert dont les décisions dans l’affaire Villemin ont été contestées, NDLR) et une fois que le dossier a été établi à Dijon, ils ont eu face à eux des magistrats d’une grande qualité, comme le président Maurice Simon, Jean-Paul Martin ou encore Claire Barbier. Ainsi cette immense déception des Villemin face à la justice au début de la procédure a été révisée en ayant cette chance de voir le dossier sous la responsabilité de magistrats de très grande qualité. Nous, les avocats, avons essayé d’apporter notre touche personnelle. Je pense qu’à l’heure actuelle, les époux Villemin font confiance à la justice. Nous attendons des résultats à Dijon (de nouvelles expertises ADN ont été acceptées par la justice, NDLR) et nous sommes confiants quant à la suite de cette procédure.

LPA : Dans cette affaire qui n’a eu de cesse de faire couler de l’encre, vous croyez que la vérité judiciaire pourra être faite ?

T.M. : Je crois que nous sommes sur la bonne voie. Nous avons certaines idées sur qui a fait quoi, comment, pourquoi. Il s’agit maintenant de passer à la réalisation d’un scénario que nous imaginons. Mais cela me paraît du domaine du possible. Nous avons des éléments déjà précieux à l’heure actuelle, et je veux espérer que les investigations scientifiques récemment ordonnées par la cour de Dijon permettront d’avancer de façon significative. Donc je dis confiance, mais aussi, patience, fortement requise.

LPA : Comment expliquez-vous l’engouement pour cette affaire de la société française, en plus des éléments liés au meurtre d’un enfant et de familles qui se déchirent ?

T.M. : Vous avez raison. Ces éléments comptent. Mais je crois qu’une autre composante a joué. La mère étant soupçonnée, cela a ajouté pour beaucoup de personnes un ingrédient un peu malsain, complémentaire. Le fait de penser qu’une mère pouvait être une sorcière hypocrite et malveillante a dû échauffer certaines imaginations. Et les gens sont souvent attirés, cela fait partie de la nature humaine, par ce qui est malsain, morbide, mystérieux, dans une espèce de fascination-répulsion, un sentiment mélangé. Ce n’est pas à la gloire de l’être humain, mais c’est ainsi et il faut en être conscient.   Cette question, je n’ose employer le mot, suscitait une sorte de « suspense » : est-elle vraiment la sorcière que l’on décrit ? Encore une fois, c’est un peu morbide, pas très joli moralement, mais cela fait partie de notre être humain. À un moment donné, un journal anglais titrait même que Christine Villemin était la femme la plus détestée de France. C’est horrible, c’est terrifiant. Mais maintenant, dans les courriers que je reçois, beaucoup de gens m’écrivent au contraire qu’ils ont de la sympathie pour elle, de l’estime, de l’admiration.

LPA : En général, ce métier d’avocat pénaliste est entouré d’une aura mystérieuse. L’avez-vous aussi constaté ?

T.M. : Pour certains, l’avocat pénaliste est un super-héros, ce qu’il n’est évidemment pas ! Pour d’autres, c’est un forban, un mercenaire, qui dit tout et n’importe quoi au mépris de la vérité. Certains collègues peuvent se laisser tenter par cette façon de procéder que je réprouve totalement. Il faut, je crois, dans ce métier, de la rigueur morale et intellectuelle. Je crois qu’il faut avoir pour la personne que l’on défend, victime ou auteur, de l’empathie, mais pour autant, il faut garder une certaine distance pour conserver sa liberté d’appréciation. J’insiste beaucoup sur l’indépendance de l’avocat par rapport à la personne dont il défend les intérêts. Il y a parfois des distorsions ou des discussions entre l’avocat et son mandant. D’ailleurs, je déteste le mot de « client », mais j’utilise celui de mandant, littéralement, celui qui donne un mandat. Si les discussions entre l’avocat et son mandant aboutissent à une entente, c’est parfait, et on continue à fonctionner en équipe. Dans le cas contraire, il faut se séparer. L’avocat doit toujours garder son indépendance d’esprit, malgré l’empathie qu’il peut ressentir pour celui qui lui est confié.

LPA : Ce genre de pratiques ne s’apprend pas à l’école d’avocat… mais plutôt à l’école de la vie, non ?

T.M. : Quand j’ai débuté mon métier en 1972, j’ai réalisé en effet qu’il y avait deux choses essentielles que l’on ne m’avait pas apprises à la faculté. Primo, l’art oratoire, la faculté de s’exprimer clairement et brièvement. Deuxio, on ne m’avait rien appris de la psychologie : qu’est-ce qu’on fait ou non face à un mandant, un magistrat, dans un palais de justice, un tribunal… Et cela s’apprend au fil des années, c’est l’expérience professionnelle. Dans tous les cas, quand on fait mal les choses, il faut avoir la lucidité pour le réaliser et il faut se corriger.

LPA : Comment avez-vous choisi les dossiers que vous relatez dans votre livre ? Que disent-ils de la société ?

T.M. : J’ai voulu montrer que quand on est avocat pénaliste, que l’on représente l’auteur des faits ou la victime (partie civile), on se heurte à des situations très différentes les unes des autres. Et pour chacune de ces situations, il s’agit de définir la stratégie la plus adaptée, la plus judicieuse, pour préserver les intérêts de celui qui se confie à vous, tout en gardant la rigueur morale et intellectuelle. Pour illustrer mes propos, j’ai consulté mes archives et j’ai essayé à chaque fois de trouver le dossier qui pouvait illustrer l’hypothèse que j’évoquais. J’ai montré que le rôle de l’avocat pénaliste est très divers, complexe, et, je le pense, irremplaçable.

LPA : Vous insistez sur l’importance d’alterner la défense des victimes et des auteurs. En quoi cela vous semble-t-il essentiel ?

T.M. : Je crois que l’avocat doit être un homme bienveillant et raisonnable, qui garde son sang-froid, qui sait appréhender une situation avec autant de lucidité que possible. Et je crois que les excès sont à proscrire. Il y a des avocats, comme le très connu Thierry Levy, aujourd’hui décédé, qui disait en substance : « Je ne plaide que pour les accusés, je ne veux pas me compromettre pour la victime ». Cela ne me paraît pas très raisonnable et très sain de tenir de tels propos. Inversement, il y a aussi des avocats qui sont pro-victimes et qui ne voudraient pas défendre l’auteur dans le box des accusés. C’est dommage car je crois qu’il faut essayer d’être nuancé, équilibré, raisonnable. Le fait d’être tantôt d’un côté, tantôt de l’autre côté de la barre, permet d’arriver à cet équilibre que je préconise.

LPA : En 47 ans, qu’est-ce qui a le plus changé dans votre pratique professionnelle ?

T.M. : Beaucoup de choses ont changé, notamment sous l’influence de la Convention européenne des droits de l’Homme. Autrefois, lorsque vous étiez l’avocat de l’accusé, le rôle de l’avocat était réduit en amont du procès devant la cour d’assises. C’est-à-dire que lors de cette phase de l’instruction préparatoire, l’avocat n’était pas très actif car la loi ne lui donnait pas de prérogatives ou de moyens d’actions. Cela a changé et à l’heure actuelle, dès le stade de la garde à vue, donc dès que l’enquête démarre, l’avocat de la défense a déjà des prérogatives assez nombreuses et c’est une sacrée évolution. L’avocat a aussi, corrélativement, plus de pouvoir, mais aussi plus de responsabilités, vis-à-vis de son mandant.

En ce qui concerne la victime, j’ai vécu une évolution très sensible. Au départ, au moment où j’ai démarré mon activité, la victime était le parent pauvre du procès au tribunal, on ne s’intéressait guère à elle. On ne parlait que de l’accusé, qui était une sorte de « star », tandis que la victime était la grande oubliée. Cette situation a été complètement modifiée, de façon très positive et utile. À l’heure actuelle, la victime est devenue un rouage à part entière du procès au pénal. Face au juge qui doit trancher, qui doit dire le droit et rendre la justice, il y a trois personnages : l’accusé et son avocat ; le ministère public – le procureur – qui est l’avocat de la société ; et enfin la victime et son avocat. Le juge doit trancher et est tenu d’accorder à ces trois personnages une attention et une considération équivalentes, afin de bien doser la décision de justice. Cette notion d’équilibre et de pouvoir partagé entre ces trois personnages face aux juges est né il y a environ 25 ans. Cela me paraît très positif.

LPA : Cette place plus grande accordée à la victime revient-elle à dire que la justice est plus humaine ?

T.M. : En tout état de cause, elle s’y emploie. Je glisse d’ailleurs un mot d’hommage à Robert Badinter, dont on disait qu’il était l’avocat des voyous, des bandits. C’était une facette de son travail, mais il a aussi beaucoup œuvré en faveur des victimes. Il a contribué à la prise de conscience de la nécessité d’améliorer le sort des victimes. Je trouve que sous l’influence de la Convention européenne des droits de l’Homme, droit supranational, on a fait de grands progrès, aussi bien pour la personne poursuivie que la personne victime de l’infraction ou du crime.

LPA : Vous alternez des témoignages, mais aussi des éléments d’analyse. Pourquoi ce choix ?

T.M. : C’était mon ambition, d’écrire un livre de souvenirs et de réflexion sur ma profession. J’avais envie d’être sérieux, d’apporter quelque chose d’intéressant et ayant valeur pédagogique, sans être rébarbatif pour mon lecteur.

LPA : Parfois le temps de la justice est très long et les coupables ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Je pense à l’affaire Francis Heaulme.

T.M. : C’est angoissant, vous parlez d’erreur judiciaire. Le dossier Heaulme, c’est ce crime de Montigny-lès-Metz, où deux enfants sont assassinés de façon barbare. À cette époque, Patrick Dills, 16 ans, est arrêté. Il est condamné à 15 ans de prison. Suite à des circonstances fortuites, il obtient la révision de son procès et est finalement acquitté. Voilà un garçon qui a été victime d’une erreur judiciaire. Lorsque j’ai compris cela, c’était terrifiant. Et j’ai été aussi terriblement angoissé quand Christine Villemin était renvoyée fin 1986 devant la cour d’assises des Vosges pour assassinat. Par bonheur, cet arrêt de la cour de Nancy est cassé par la Cour de cassation au printemps 1987. C’est à ce moment-là que la justice y voit enfin plus clair, car le dossier est transmis à Dijon, à Maurice Simon. Là, nous avons enfin un grand magistrat de qualité qui vient sauver ce dossier d’un désastre judiciaire. Il est vrai que mes collègues et moi voyions se profiler la catastrophe judiciaire, l’ignominie, la honte pour la justice. À cette époque, nous étions très très angoissés. Et puisque nous évoquons cette période, c’est à ce moment-là que Christine Villemin, désespérée, car crucifiée littéralement et psychologiquement, commet sa tentative de suicide. Elle file alors en réanimation et les médecins sauvent sa vie. Ce sont des événements bouleversants, et je crois que je garderai ces moments présents à mon esprit ma vie durant.

LPA : Quelles sont désormais vos perspectives ?

T.M. : J’ai quitté mon métier à reculons, des soucis de santé ont dicté ma décision de me retirer. Je voudrais désormais me consacrer à mon rôle de grand-père, même si cela est compliqué par la pandémie actuelle. Sur le plan professionnel, je reste attaché à certains dossiers. Dans le dossier Villemin, je reste en contact avec mes collègues, nous nous concertons, nous établissons nos plans d’action dans le cadre judiciaire. Dans cinq ou six dossiers, je resterais agissant. Il est impossible de raccrocher. C’est un peu comme un médecin de famille, qui est attaché aux gens qu’il a suivis, dont il s’est occupé, pour lesquels il s’est fait du souci. C’est comme cela que je vois mon métier, de façon très artisanale.

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Référence : LPA 04 Mar. 2021, n° 159s6, p.3

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