Mort de F.M. Aramburú : « Il a souffert » et « s’est vu mourir »

Publié le 14/09/2026 à 8h35

Au terme de la première semaine du procès de Loïk Le Priol, de Romain Bouvier et Lyson R., il semble que la mort du rugbyman Federico Martín Aramburú est surtout due à l’orgueil blessé d’un ancien militaire en état d’ébriété. « Une connerie d’ivrognes », a résumé le père du principal mis en cause. Si le narratif de « néonazis lancés dans une chasse à l’homme » paraît éloigné de la réalité, les experts estiment que le geste des accusés n’est toutefois « pas accidentel ».

Palais de justice de Paris
Photo : ©AdobeStock/ataly

 

« Excès de confiance », « non-respect des règles et des valeurs militaires », « difficultés d’intégration », « immaturité ». Le portrait de Loïk Le Priol à l’armée par « Alpha 56 », un officier supérieur qui dépose anonymement, éclaire la cour d’assises sur les fragilités d’un adolescent engagé trop jeune dans les commandos de la Marine. Déployé « à 17, 18 ans » sur les terrains de guerre contre des djihadistes, « à Djibouti et au Sahel », Le Priol n’était pas armé, psychologiquement, pour affronter les horreurs des combats. Le gradé évoque un syndrome de stress post-traumatique « grave », constaté par le médecin du commando de Montfort, ayant conduit au rapatriement de l’accusé en juin 2015. D’abord « 180 jours d’arrêt maladie » et, deux ans plus tard, la radiation de ce « pensionné de guerre » invalide à 60 % (notre article du 9 septembre ici).

Loïk Le Priol, « médaillé en 2013 pour un acte de bravoure qui ne peut être remis en question », dit le témoin, n’était pourtant « pas bien noté ». Et dès 2011, il avait fait l’objet d’avis restrictifs de la Direction du renseignement, réitérés par l’état-major des commandos, pour son « rapprochement avec l’extrême droite » : « On lui avait demandé de s’en éloigner dans l’optique de lui donner une seconde chance », révèle-t-il. Des recommandations que le soldat a ignorées (voir nos articles des 4, 7 et 10 septembre ici, ici et ici).

 « Un commando de Marine ne tire pas au jugé »

Pour autant, l’officier supérieur dément que l’évacuation sanitaire de Loïk Le Priol ait un lien avec l’agression d’une prostituée djiboutienne, en dépit de l’insistance du parquet général et de conseils des parties civiles : « Il est sanctionné pour non-respect du couvre-feu. L’enquête militaire n’a pas pu conclure à la réalité de l’agression. Le contexte djiboutien est complexe. » Me Véronique Massy, avocate de Shaun Hegarty, souhaite que les photos du visage tuméfié de la femme soient montrées aux jurés. « Scandale, crie Me Xavier Nogueras, en défense de M. Le Priol. Il a été innocenté ! » « Oui, confirme le président Franck Zientara, l’affaire a été classée sans suite. » Il y voit « la possibilité d’influencer le jury » et s’y oppose. La culpabilité de l’accusé dans le dossier examiné n’est-elle pas suffisante ?

Alpha 56 confirme les aptitudes au tir de l’ex-béret vert, « de bon niveau, passionné », précise qu’un militaire de sa trempe a un mental d’acier : « Il faut connaître ses limites et pour les connaître, il faut les atteindre, souvent les dépasser.

– Les tirs ne sont ni instinctifs ni irréfléchis ? rebondit l’avocat général.

– Non. On analyse l’environnement.

– Comme à la chasse ?

– On fait tout pour avoir la capacité de réflexion avant mise en œuvre des armements. Un commando de Marine ne tire pas au jugé. »

« Les projectiles tirés vers la victime n’ont pas ricoché sur le sol »

Les deux experts qui ont déposé vendredi n’adhèrent pas à la version d’un homme paniqué qui perd le contrôle et ne vise même pas Federico Martín Aramburú. Pas plus qu’ils ne croient en la thèse d’un « tir vers le sol » que maintient Romain Bouvier. Julien Ducouret, chef du laboratoire de police scientifique à Lille, présente les 18 armes et les 1 089 cartouches saisies au domicile de ce dernier. Une majorité relevant de la catégorie D, à l’époque en vente libre (l’arrêté ministériel du 29 août 2023 a modifié les conditions d’acquisition), aussi de catégorie B et C, soit illégalement détenues.

Il insiste sur un point, directement lié au fait que M. Bouvier portait, le 19 mars, un quatre canons, chargé : « Aucun tireur sportif ne porte une arme utilisable. Il la transporte séparée des munitions. » De même, M. Ducouret s’étonne que le collectionneur ait disposé « d’autant d’armes chargées chez lui ». Romain Bouvier se lève : « Depuis quatre ans et demi, je dis, je clame que mon appartement a fait l’objet d’une mise en scène totale ! Les armes n’étaient pas chargées quand je suis parti. Un policier a fini par concéder avoir tout déplacé, et essayé les cartouches pour voir à quelles armes elles correspondaient. »

Une jurée interroge l’expert : « Est-il possible que ses balles aient été tirées vers le sol ? « Les projectiles vers la victime n’ont pas ricoché sur le sol, ce qui aurait laissé un impact. » Le docteur Isabelle Sec, médecin légiste qui a pratiqué l’autopsie, est catégorique : « Une balle de M. Bouvier a atteint la cuisse de M. Aramburú à 71 centimètres du sol et celle qui a touché son thorax, à 1,21 mètre. Ce n’est pas compatible avec des tirs vers le bas. » Les trajectoires sont, à ses yeux, « strictement horizontales ».

« Monsieur Aramburú se voit-il mourir ? » « Oui. d’ailleurs, il le dit »

S’agissant du revolver Colt New Pocket maintenu par Loïk Le Priol, qui a vidé son barillet, les experts sont tout aussi convaincus : six tirs en quatre secondes, « cela veut dire que ce n’est pas accidentel. Quand c’est le cas, il y a une stupeur, un répit », affirme l’ingénieur de la police scientifique. Le Dr Sec détaille le parcours de quatre des balles : le « 1er trajet lésionnaire » frappe la clavicule droite ; la 2e balle lui fracture des vertèbres, « ce qui est extrêmement douloureux » ; la 3e lui perfore un poumon, avec entrée d’air dans la plèvre. « C’est comme si un robinet s’était ouvert, il perd 1,250 litre de sang sur 4 contenus dans le corps. » Elle poursuit : « Le 4e trajet traverse le péritoine, le lobe supérieur du rein droit et le lobe gauche du foie. » La cause du décès est « une défaillance cardiocirculatoire aigue ». Intervient-il rapidement ? « Je l’estime à cinq minutes. »

L’avocat général Philippe Courroye : « M. Aramburú a-t-il souffert ?

– Les premières plaies ne sont pas mortelles mais il a dû ressentir la gêne que crée la cavité dans la masse musculaire. Après la blessure au poumon, il y a eu une gêne respiratoire. La souffrance est physique, psychologique.

– Se voit-il mourir ?

– Oui. D’ailleurs, il le dit » à son ami Shaun Hegarty.

Dans son rôle de défenseur de Romain Bouvier, Me Hugues Vigier ose une question délicate : « Seriez-vous capable de fixer l’incapacité de travail liée aux balles qu’a tirées mon client ?

– Je dirais 15 jours. »

« Quand il a été rapatrié, il me faisait penser à un chien aux aguets »

À la suite des experts et de l’officier Alpha 56, se présente Denis Le Priol, ancien parachutiste qui possède de nombreuses armes à Draguignan (Var) où la famille est établie (voir notre encadré ci-dessous sur les témoignages de la mère et de la sœur). Il fêtera son 64e anniversaire le jour du verdict : « Sacré cadeau ! » lance-t-il. « Quoi qu’il ait fait, Loïk reste mon fils, je le soutiendrai toujours. C’était un gamin formidable, empreint de valeurs du scoutisme, gentil, toujours prêt à aider les autres. Nous étions fiers de lui, il était plein d’allant pour servir son pays… Mes grands-pères ont reçu la Légion d’honneur après la Première Guerre mondiale. » Il digresse sur la France libre, le général de Gaulle, revient aux « missions secrètes » de son fils, « dont il ne pouvait pas nous parler ».

La voix est moins assurée lorsqu’il convoque le souvenir de Loïk « rapatrié sanitaire. Il me faisait penser à un chien de gardiennage aux aguets. Sur le qui-vive. La guerre l’a transformé en chien de chasse ». Il s’étrangle : « S’il n’était pas monté à Paris voir ce putain de match [France-Angleterre le 20 mars] !C’est débile, deux familles détruites pour une connerie d’ivrognes à 6 heures du matin… Je ne sais pas si la famille de M. Aramburú est dans la salle mais je veux lui présenter mes excuses de père de famille… »

Denis Le Priol se reprend, fustige les médias – « Ça fait quatre ans et demi que la presse nous défèque dessus ! » – et « l’autre abruti », son garçon, qui a violé son contrôle judiciaire en sortant armé. De l’affaire Klein, des autres délits, de ses convictions nationalistes, il ne sait rien : « J’avais autre chose à foutre », lâche-t-il cruellement. Mais « Loik raciste ? Ça m’étonnerait ! », affirme-t-il. Il croit en sa version : « Il s’est fait agresser, il s’est défendu. Ça aurait pu être lui… » Il tempère aussitôt ses propos : « Je suis chrétien. On n’a pas le droit d’ôter la vie sur le pavé en temps de paix. »

Puis Denis Le Priol s’élance dans un tunnel sur les Jeep qu’il restaure, leur fonctionnement, leur symbolisme, confie en avoir offert une à chacun de ses quatre enfants à leurs 18 ans. Cinq minutes surréalistes. Le fils est figé. À aucun moment ce père rigide n’aura un regard pour lui, qui risque la perpétuité. Mais il le voit en prison : « Une fois par mois. Ça fait quand même 2 000 bornes ! »

 

« Je suis très croyante et je prie pour la famille Aramburú »

 La mère et l’une des trois sœurs de Loïk Le Priol ont témoigné de l’état dans lequel il est rentré en France. « La guerre l’a détruit », estiment les deux femmes.

Aussi élégantes l’une que l’autre, elles succèdent à leur mari et père devant la cour, vendredi soir. «  Je suis très croyante, je prie Saint Joseph tous les jours pour la famille de M. Aramburú », dit Florence Le Priol, 63 ans. Elle indique que M. Aramburú est mort le jour de la fête de Joseph. « J’exprime des regrets pour Loïk (…) Mon fils, je l’aime. On aimerait que nos enfants soient parfaits… Je l’ai élevé dans des valeurs chrétiennes. » Elle le décrit « joyeux, sympa, un peu turbulent, pas bon élève. J’ai fait ce que j’ai pu ».

« Il a voulu entrer dans les commandos de la Marine, je n’ai pas sauté de joie. À 18 ans, il a effectué sa première opération, je regardais tous les jours Facebook pour voir s’il était vivant. J’ai eu très peur de le perdre. » Puis il a changé : « En 2015, on l’a récupéré dans un état ! La guerre l’avait tué, il ne parlait plus. Il a commencé à faire des bêtises, je n’ai plus retrouvé mon fils. » Il passe un diplôme agricole, s’occupe des oliviers du domaine avec « ses trucs dans les oreilles pour écouter de la musique classique. Je sentais qu’il voulait se reconstruire ».

Florence Le Priol a craint « qu’il mette fin à ses jours, c’était un gamin qui avait 28 ans ». Des faits, elle ne sait « que ce qu’il [lui] a dit. Il s’est défendu.

« Il était la bienveillance et la générosité »

« Je veux vous parler de mon petit frère, au-delà du drame absolu et de ce qu’en ont dit les journaux », débute Aude Le Priol, venue de la Corne de l’Afrique où elle vit avec son époux militaire et leurs quatre enfants. « Loïk a été le rayon de soleil de mon enfance, il était extraordinaire avant que la guerre ne le détruise. » La jeune femme voudrait « citer mille choses qu’il a faites pour nous », « pour moi quand j’ai vécu la semaine la plus difficile de ma vie », une tentative de viol, « pour notre sœur Gaëlle lorsqu’elle a eu de graves problèmes de santé ».

« Il était la bienveillance et la générosité, ajoute-t-elle. Sincèrement. Je sais que vous aurez du mal à me croire, et je le comprends car votre regard est biaisé par le drame. » Elle s’effondre. De son frère, en position fœtale dans le box, on ne distingue plus que les soubresauts de sa chemise blanche.

« Je crois Loïk quand il dit s’être défendu mais il a pris une vie. Un fils, un père, un mari. Moi, j’ai choisi d’épouser un militaire : je sais ce qu’il peut lui arriver. Maria Aramburú, elle, n’a pas choisi… » Aude Le Priol évoque la bonne influence de « Romain Bouvier, un érudit qui faisait du droit à Assas. J’étais contente, il allait le tirer vers le haut », et de Lyson R., « une fille exceptionnelle. Elle faisait partie de la famille, et elle se retrouve là… »

La troisième des quatre accusés redresse la tête, qu’elle avait tenue baissée presque toute la journée.

 

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