Procès de l’explosion rue de Trévise : les experts civils mettent en cause la « corrosion phénoménale » de la canalisation de gaz
GRDF n’a pas été poursuivi au cours de l’instruction sur l’origine de la déflagration ayant fait 4 morts et 200 blessés en 2019. Mais en début de troisième semaine d’audience au tribunal de Paris, le gazier a été attaqué sur l’état de sa canalisation enfouie sous les N° 4 et 6, rue de Trévise (IXe arrondissement). Sans la « corrosion phénoménale », « les fissures » qui en ont découlé, « la conduite n’aurait pas rompu ».

Est-ce la technicité des débats qui rebute et décourage la presse et le public au procès de l’explosion rue de Trévise, survenue le 12 janvier 2019 ? Sont-ce les contradictions entre experts désignés dans les procédures pénale et civile qui éprouvent l’assiduité des familles ? Toujours est-il qu’au début de la 3e semaine d’audience, la vaste salle de la 31e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris est clairsemée. Y figurent Linda Zaourar, la présidente de Vret*, association regroupant 120 victimes, Dominique Paris pour Trévise-Ensemble et ses 300 sinistrés, quelques blessés, dont Angela, danseuse sicilienne, sa maman devenue son aidante, et quatre journalistes. Plus des experts venus écouter d’autres experts cités comme témoins. C’est peu, pour une catastrophe de cette ampleur dans la capitale.
Bien sûr, des parties civiles sont branchées sur la Webradio qui retransmet les auditions, telle Dounia dont la fille, Inès, a été grièvement blessée. À la 31e ou oreille collée à la radio, Dounia fait preuve d’attention soutenue au point de rendre compte des avancées sur son compte X (@12janvier2019). Avec une question : pourquoi ce « silence médiatique » quand « ce drame peut se reproduire à tout moment dans n’importe quel quartier ? »
« Les cratères de corrosion » de la canalisation de gaz en question
Si la corrosion de la canalisation de gaz, considérée comme un des facteurs ayant causé la déflagration par les spécialistes mandés dans le volet civil, n’a pas été retenue lors de l’instruction (échappant aux poursuites pénales, le gazier s’est constitué partie civile), leurs auditions sèment le trouble. La tragédie est susceptible de se répéter en cas d’absence de diligence dans la maintenance des installations par l’exploitant du réseau. Cela ajoute de la confusion à ce dossier aux aspects, parfois, de chaos inextricable (1).
En ne renvoyant devant les juges que la Mairie de Paris et le syndic CIPA du 6, rue de Trévise pour homicides et blessures involontaires, destruction par explosion et incendie, les magistrats ne se sont fiés qu’aux conclusions des collèges d’experts pénaux (notre article du 29 octobre ici). Ils ont écarté celles du 3e collège au civil. Or, celui-ci a déterminé, dans des rapports de 2021, 2023, 2026 que la conduite de gaz était « fragilisée », présentant « des cratères de corrosion » générant « des fissures », « des entailles ». Associée à « l’affaissement du sol », dont la Ville de Paris n’a pas recherché l’origine, la corrosion, entraînant « une réduction de 45 % de l’épaisseur » du tuyau, a contribué à l’explosion. C’est ce qu’affirme le professeur Naman Recho, spécialiste des mécaniques de rupture, qui accable le gazier.
Avant lui, le sapiteur Claude Marie a détaillé le processus d’affouillement qui a échappé aux services des eaux et de la voirie. Selon son expertise au civil, « l’engorgement depuis plusieurs années » de descentes d’eaux usées et pluviales du 4, rue de Trévise, serait aussi responsable de l’accident. Ce qui exonérerait en partie le syndic du 6, suspecté de n’avoir pas réparé la fuite d’un collecteur d’eaux usées.
Des fuites d’eau qui datent « de bien avant 2015 »
Entre les deux immeubles, il y avait un restaurant sous lequel « l’eau aurait circulé de façon aléatoire » jusqu’à saturation, soutient le sapiteur à l’aide d’un « petit crobard ». On voit un cône gris qui pique en direction du sous-sol, montrant le cheminement d’eaux du 4 vers le 6. Il montre l’apparition « de sols totalement décomprimés ». En cela, il rejoint les experts au pénal, parlant de « décompaction exceptionnelle » des terrains. M. Marcie, dont l’exposé apparaît « brouillon » à Me David Laurand, l’avocat de la famille de Simon Cartannaz, un des pompiers décédés, est inébranlable sur l’une des causes de l’explosion : « L’affaissement est lié à la circulation d’eau à l’extérieur » de l’édifice du 6, « l’anomalie décelée [au sous-sol] en 2015 est très ancienne ».
Christian de Rocquigny, le procureur adjoint aux égards qui apaisent les débats, questionne : « Quelle quantité d’eau aurait-il fallu pour générer la componction ?
– Plusieurs milliers de mètres cubes, ça date de bien avant 2015. »
En cela, il s’accorde avec MM. Bonijoly et Bellivier, experts au pénal : « Le phénomène de suffosion » s’est inscrit « dans un temps long », ont-ils écrit. Le parquetier : « Je note le caractère prudent de vos conclusions. Est-ce un hasard si l’explosion se produit devant le 6, rue de Trévise ? » M. Marcie, formel : « Ce qui s’est passé à l’intérieur ne s’est pas propagé à l’extérieur.
– Même si d’autres experts disent le contraire ?
– Oui. »
La fuite du collecteur sous le N°6 ne serait pas responsable, à elle seule, de la dépression des sols.
« Vous déposez en toute indépendance, n’est-ce pas ? »
Me Samia Maktouf, avocate de Vret, des blessés : « Vous déposez en toute indépendance, n’est-ce pas ?
– Absolument ! » riposte le sapiteur, membre du collège d’experts dont les études ont été financées par Generali, assureur de l’immeuble du 6.
Il est aussi bousculé par Me Anne Hiltzer-Hutteau, qui intervient pour une famille : « Vous présidez une société qui travaille pour la Ville et, avant de prêter serment, vous avez déclaré n’avoir aucun lien avec elle. Or, en 2023, vous avez signé un contrat avec la Mairie pour 800 000 € et êtes lié par un autre, en cours, d’un montant d’1 million. Confirmez-vous ces marchés ?
– J’ai 1 200 contrats par an. Je ne suis pas au courant de tous les dossiers à Paris… Oui, on a un marché à Austerlitz, je n’y avais pas pensé. »
L’oubli fait mauvais effet, même si l’analyse de Claude Marcie ne dispense pas de fautes la collectivité. Mais il en est ainsi, dans ce dossier : à force de malmener les victimes, elles pensent que le diable se cache dans les détails.
Me Maktouf poursuit : « Vous avez déclaré que “l’affaissement du trottoir n’est pas innocent”. Donc, s’il avait été pris au sérieux, l’explosion n’aurait pas eu lieu ?
– On a eu des investigations dans tous les sens… Oui, le sujet revient dans les débats. Il y a eu un désordre, et on ne cherche pas toujours l’origine du désordre. »
Me Laurand : « À quoi est dû l’affaissement ?
– À l’écoulement d’eau. »
L’accusation reproche à la municipalité de ne pas avoir assuré l’étanchéité de l’égout et du branchement particulier sous le N°6.
« J’ai été heurté par la présence de corrosion absolument généralisée »
Naman Recho, spécialiste de la mécanique de rupture, lui succède. Il a été moqué par les experts au pénal pour avoir mis en cause l’état du tuyau de gaz sous le côté pair rue de Trévise – les conduites ont été remplacées du côté impair et dans des rues voisines en 2011 et 2012. Le professeur retraité venu d’Auvergne défend mordicus sa vision des faits. Il indique avoir été « heurté par la présence de corrosion absolument généralisée » du tube de gaz, la qualifiant de « phénoménale » : « Les cratères se sont transformés » en « fissures », « et une rupture brutale est intervenue deux ou trois heures avant l’explosion. » En décompactant le sol sous le trottoir, les eaux de la descente engorgée du N° 4 et du collecteur du N° 6 ont accentué l’usure de la conduite en fonte ductile installée en 1978. Puis, à 8 h 59, une étincelle a déclenché le sinistre.
Sûr de lui, M. Recho parle « d’absence d’ovalisation », de « plastification », suggérant que « la diminution de portance du remblai ne peut avoir mené, seule, à la rupture du tube ». Il y a cependant un hic, relève Me Salgado, avocat de GRDF : le professeur n’a pas eu accès à la portion ayant cédé, ce scellé n’a été soumis qu’aux experts du volet pénal.
« Dans votre rapport, s’agissant des fissures, vous parlez “d’hypothèse” et écrivez “probablement”, tique la présidente Nathalie Gavarino.
– J’ai une certitude par analyse inverse », rétorque-t-il en développant son raisonnement, qui égare les profanes. « Je m’appuie sur mes modèles. Sur, entre guillemets, ma science », conclut-il.
« Il y a un imbroglio, objecte Me Charles Thuillier, conseil des hôtels Ibis et Mercure détruits. L’explosion n’a pas eu lieu à l’endroit de la cassure.
– Ah ? s’étonne le vieux monsieur.
– Cela change-t-il votre raisonnement ?
– Pas du tout ! »
« Sans fissure, pas de rupture », et pas d’explosion…
Dans la salle, Axel Bellivier, docteur en mécanique des fluides, trépigne. Il a déposé la semaine dernière et, selon lui, l’état de la conduite de gaz est « sans intérêt ». Dès le 30 décembre 2019, Rémy Heitz, alors procureur de la République à Paris, avait d’ailleurs précisé que « les installations de gaz desservant l’immeuble n’appel[aient] aucune remarque ». Mais Christian de Rocquigny reste ouvert : « Pourquoi, à votre avis, GRDF n’est-il pas sur le banc des prévenus ?
– Disons que… Permettez-moi de ne pas répondre.
– Je demande l’avis du spécialiste. Identifiez-vous une faute ?
– Les tuyaux sont enfouis à 90 centimètres sous le sol, on peut mesurer la corrosion avec les outils actuels.
– Existaient-ils il y a sept ans ?
– Bien sûr. Mais il y a des règles, des obligations [pour GRDF], et je ne sais pas ce qui était prévu. » En l’occurrence, « la maintenance du réseau était conforme à la réglementation en vigueur », ont conclu les inspecteurs de la Direction de l’énergie. « Je sais ce que je dis, j’enseigne depuis 45 ans ! » finira-t-il par opposer à qui doute de ses compétences. « Si l’affaissement s’était produit sur un tube neuf, il n’aurait pas rompu ! » Et de compléter : « Sans fissure, pas de rupture. »
À l’instar des défenseurs de CIPA, ceux de la Mairie, Mes Patrick Klugman et Sabrina Goldmann, enfoncent le clou : « Vous avez écrit que la corrosion était exceptionnelle ? » « Oui ! » garantit fermement M. Recho.
À sa suite, après cinq heures d’attente en salle des témoins, Hervé Bazin et Joël Kruppa, experts civils, sont catégoriques. « Trois facteurs auraient pu être modifiés par les actions », et changer le cours des événements : une recherche des causes de la déformation répétée du trottoir ; l’entretien de la descente d’eaux au 4, rue de Trévise ; l’identification, par GRDF, d’une corrosion de sa canalisation de gaz.
* Victimes et rescapés de l’explosion rue de Trévise
(1) Pour retrouver tous nos articles, il suffit de suivre ce lien.
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Référence : AJU507180