Saint-Étienne-du-Rouvray : Un verdict plus sévère que les réquisitions clôt un procès exceptionnel

Publié le 09/03/2022 - mis à jour le 10/03/2022 à 15H33

Le verdict de la cour d’assises est tombé dans l’affaire Saint-Étienne-du-Rouvray mercredi 9 mars au terme de 7 heures de délibéré. La cour a été au-delà des réquisitions pour deux accusés sur trois. En début de journée, le dernier mot des accusés a été l’occasion une fois de plus de constater le caractère hors normes de ce procès. 

Saint-Étienne-du-Rouvray : Un verdict plus sévère que les réquisitions clôt un procès exceptionnel
Entrée de la salle des Assises (Photo : ©O. Dufour)

C’est le dernier jour du procès de Saint-Étienne-du-Rouvray. Les accusés sont invités par le président de la Cour à prononcer les dernières paroles pour leur défense. Il n’y a pas de règle en l’espèce, certains parlent, d’autres se taisent. Mais ce qui s’est produit ce mercredi matin est inédit. Ils sont là, jeunes, comme pris au piège dans le box vitré d’où ils assistent aux débats depuis un mois. L’heure fatidique va bientôt sonner. Ils ne risquent pas leur tête, même pas la perpétuité, mais ils jouent leur liberté et peut-être aussi la fragile et nouvelle idée d’eux-mêmes qu’ils ont acquises jour après jour au contact des victimes qui ne leur vouaient aucune haine, qui les respectaient comme peut-être jamais ils ne l’avaient été, et qui étaient prêtes, un jour, qui sait, à leur pardonner. Mais voilà, dans un procès pénal c’est la société qui demande des comptes à ceux qui ont enfreint la loi. Alors les juges ont le dernier mot, indépendamment de l’avis des victimes. De sorte qu’il peut ici se produire un décalage entre le chemin parcouru humainement par les accusés et ce que pense la justice des actes qu’elle doit juger. Elle peut tenir compte du pardon, de la rédemption, mais ce n’est qu’un élément parmi d’autres dans la décision.

Ce qu’il s’est produit d’étonnant ce mercredi matin, c’est que deux des trois accusés ont demandé pardon et remercié les victimes.

« Je peux être meilleur, je dois être meilleur, et je serai meilleur »

Yassine Sebaihia est le premier à s’exprimer. C’est lui qui a rendu visite aux assassins la veille de l’attentat. Le parquet a requis 7 ans de prison à son encontre, il en a fait six. Pull blanc, cheveux réunis en une queue de cheval indisciplinée, l’homme assure qu’il n’a jamais voulu commettre un attentat, «  j’ai été profondément peiné par ce qui est arrivé et j’ai entrepris en détention un changement radical de direction ». Il fait des études, bénéficie du soutien de sa famille et aspire désormais à vivre sa vie.

Farid Khelil, le plus volubile des trois, se révèle aussi disert que Sebaihia a été succinct. Pull gris, petites lunettes rondes et catogan, il a tombé le masque pour parler et dévoile un visage long et osseux. Dans un très long plaidoyer parsemé de redites, il semble se libérer de ces jours entiers où il a dû écouter et se taire. Les témoignages de Guy Coponet et de Roseline Hamel l’ont touché, explique-t-il. Inlassablement, il demande pardon, s’adressant à Madame Hamel qui est assise juste en face de lui et s’essuie parfois les yeux avec un mouchoir de papier. Il confie avoir été particulièrement ému lorsqu’une partie civile s’est levée au terme de ses 8 heures d’audition pour lui apporter un mouchoir. « Elle  m’a regardé avec compassion, je vous remercie pour ce geste, vous me donnez de l’espoir ». Ce qu’il veut qu’on entende, c’est qu’il n’est plus la même personne qu’en 2016. « Un homme peut changer, je sais que vous y croyez, en six ans j’ai pris conscience des poids des mots, en six ans je ne suis plus le même homme, en six ans vous m’avez donné l’espoir, j’ai eu peur de vous, peur de votre réaction, que vous ayez une mauvaise image de moi, mais vous m’avez rassuré ; je peux être meilleur, je dois être meilleur, et je serai meilleur ». Puis il évoque sa famille, en commençant par son fils qu’il n’a pas vu une seule fois en six ans, « c’est déjà une peine, ma fille, j’ai appris qu’elle est autiste, je l’ai vue deux mois dans sa vie, c’est aussi une peine, j’ai appris que ma mère allait mourir d’un cancer du poumon, elle est en soins palliatifs, c’est une peine aussi ». Il voudrait pouvoir la serrer une dernière fois dans ses bras avant qu’elle ne disparaisse. « Je ferai tout pour un être un bon père, un bon citoyen, un homme bon. Je suis un enfant de la France, j’en suis conscient, j’aimerais apporter beaucoup à la société, les six ans de prison n’ont pas été vains ». Il a également un mot de remerciement pour son avocat Me Clemenceau sans qui il se serait peut-être suicidé, il y a pensé. Enfin il se tourne vers le président, « je voudrais vous demander une deuxième chance ».

« Pardon et merci »

Vient le tour de Jean-Philippe Steven Jean-Louis. Il a gardé son masque qui dissimule l’éternel sourire accroché à sa face et c’est mieux ainsi. L’avocate générale le lui avait reproché, et c’est vrai qu’il intrigue, ce sourire. Un sourire mécanique, gêné, qui semble dire « excusez-moi de vivre ».  Il commence par adresser  sa compassion et son affection aux parties civiles. « On ne pourra jamais demander assez pardon, je le refais aujourd’hui ». S’agissant de la sœur Danièle qui indique prier pour les accusés, «je compte faire la même chose prier pour elle ». Il a compris que tous les acteurs de ce drame et ceux du procès  étaient liés désormais à vie.  «  Je pense aussi que durant tout ce procès on aurait pu avoir des paroles de haine, mais ça a été le contraire et je vous remercie, les trente jours avec vous m’ont marqué, qu’on fasse le mal ou le bien on est attaché par l’humanité qu’on porte en nous. Les avocats de la partie civile auraient pu mal nous parler, j’ai pris ça comme des paroles d’éducation, je le prends comme une leçon, pour tout ce que vous avez fait et dit, encore une fois pardon et merci ». Il souhaite s’orienter vers la philosophie ou l’histoire « parce que ça me ressemble » et l’on songe aux propos de son enquêtrice de personnalité évoquant sa soif inextinguible de comprendre, celle-là même qui l’a sans doute égaré dans le prêt-à-penser de l’islam radical.  Il remercie même les avocates générales qui ont pourtant requis contre lui la peine la plus lourde  : 14 ans. « J’ai passé mon enfance à me battre pour vivre, je vais devoir me battre pour survivre, ma vie va être compliquée. J’ai retenu quand les avocates générales ont dit « c’est quelqu’un de fragile, il faut mettre des choses en place » je remercie la cour, les parties civiles, les avocates générales ».

Des peines supérieures aux réquisitions

Ces paroles n’auront  pas suffi à infléchir la Cour qui a rendu un verdict partiellement plus sévère que les réquisitions.

Yassine Sebaihia est condamné à la peine de à 8 ans de réclusion criminelle (7 ans requis), ainsi qu’à un suivi socio-judiciaire d’une durée de 5 ans avec obligation de travailler ou de suivre une formation, de ne pas fréquenter les co-auteurs ou complices, obligation de soin et interdiction de détenir une arme.

Farid Khelil est condamné à la peine de 10 ans de réclusion criminelle (9 ans requis), assortie d’une peine de sureté des 2/3, ainsi qu’à un suivi socio-judiciaire de même contenu et durée que Yassine Sebaihia

Jean-Philippe Steven Jean-Louis enfin est condamné à la peine de 13 ans de réclusion criminelle (14 ans requis), assortie d’une période de sûreté des 2/3, ainsi qu’à un suivi socio-judiciaire identique aux autres.

En substance, la cour a souligné dans sa motivation la gravité des faits consistant à tuer un prêtre dans son église, blesser un paroissien et séquestrer des personnes âgées et vulnérables, mais aussi à porter atteinte à la religion catholique dans le but de semer la terreur. La cour n’a pas suivi les accusés dans leurs explications selon lesquelles ils n’auraient pas été au courant du projet d’attentat.

Le procès est terminé. Il restera dans les mémoires comme un modèle d’élévation spirituelle. Dans le prétoire s’est opérée la rencontre inattendue entre la foi chrétienne dans l’homme et  le pardon et  les principes de l’état de droit fondés sur le respect de l’individu et la conviction de sa capacité à s’amender.  Victor Hugo, de là où il est, s’est sans doute mis en colère en voyant qu’une fois de plus la justice  a frappé parce que « La nuit produit l’erreur et l’erreur l’attentat « . Mais peut-être aussi a-t-il souri en voyant ces hommes gagner dans les yeux des victimes le bien précieux : la dignité.

 

 

 

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