Paris (75)

Anaïs Vrain : « Les conditions d’exercice des magistrats, des greffiers, de tout le personnel de justice m’inquiètent énormément »

Publié le 29/08/2022 - mis à jour le 29/08/2022 à 10H47

Magistrate, Anaïs Vrain a très tôt trouvé sa vocation. Au collège, elle découvre le portrait d’une juge des enfants de Bobigny dans une revue : l’attrait pour le métier est immédiat. Aujourd’hui, près de 14 ans après l’obtention de son concours et d’habitude plutôt discrète dans les médias, elle a accepté d’accorder à Actu-juridique un long entretien. Vice-présidente au tribunal judiciaire de Paris, elle explore avec nous sa carrière faite de difficultés mais surtout de rencontres et de travail en collectif pour faire évoluer la justice des mineurs. 

Actu-Juridique : Vous nous avez confié avoir décidé de devenir magistrate après avoir lu un portrait d’une juge des enfants. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce métier ?

Anaïs Vrain : Je suis encore aujourd’hui en train de décrypter ce qui m’a touchée, pourquoi ça m’a donné envie. Mais je savais que je voulais devenir juge des enfants. Je me suis alors renseignée sur le parcours à suivre. J’ai tout orienté depuis le collège : filière économique et sociale au lycée, fac de droit, et puis j’ai eu l’occasion d’un stage de tribunal à Nantes auprès d’une juge d’instance. Je me souviens très bien qu’elle m’a emmenée à une audience civile, elle m’avait amenée assister à une conciliation en parallèle de l’audience. Ce jour-là je me suis dit : en fait je veux être juge, pas seulement juge des enfants. Ça tombait bien parce que je me formais déjà. La question de la justice m’intéressait aussi de manière plus large : le rapport au justiciable, le fait de trancher quelque chose, la proximité que l’on peut avoir avec les justiciables dans un cadre formel.

AJ : C’est donc à Nantes que vous avez étudié ?

Anaïs Vrain : Oui. C’est à la fac que j’ai découvert le droit. Nous y sommes confrontés un peu tout le temps sans forcément le formaliser. Cette matière, peu enseignée à l’école, m’a plu, avec cette rigueur et la part d’interprétation laissée à sa manière de voir les choses et de l’inscrire dans son contexte. J’ai beaucoup aimé mes cours d’histoire des idées politiques ou ceux d’histoire du droit de la famille. Me Jean Danet, qui a été mon professeur de droit pénal général et de droit pénal des affaires, a contribué à me faire réfléchir sur le fond des choses. Malgré cela, j’y ai eu un peu d’ennui aussi, par manque de stimulation. C’était un peu déconnecté et dépolitisé.

AJ : Quand devenez-vous magistrate ?

Anaïs Vrain : Je passe une première fois le premier concours en 2004. Cette année-là, je quitte Nantes en 2003 après ma maîtrise et passe le concours en 2004. Je n’ai pas été prise dans les troisièmes cycles (DEA) que je visais. J’ai décidé de repasser le concours en déménageant de Paris à Bordeaux. C’est là que j’ai eu le concours l’année suivante, en 2005. J’ai par la suite prêté serment comme auditrice de justice.

AJ : Quel type de formation avez-vous reçu durant vos 31 mois passés à l’École nationale de la magistrature à Bordeaux ?

Anaïs Vrain : À l’époque, on arrivait en janvier et on commençait par un stage découverte. Je l’ai passé au tribunal de grande instance de Saintes. Puis on passe deux mois de stage extérieur. J’avais fait essentiellement des demandes de stage dans le social et j’ai obtenu l’Association pour l’accueil des femmes en difficulté (APAFED), un lieu d’accueil et d’écoute pour les femmes victimes de violences conjugales. Le reste de l’année est théorique, puis on repartait pour un an de stage. J’ai fait le mien au tribunal de Bordeaux, mais ce n’est pas le cas de tous les collègues. On est réparti en France dans de nombreux tribunaux. J’ai aussi fait un stage dans l’administration pénitentiaire en prison de deux semaines à Évreux, un stage avocat qui durait deux mois que j’ai fait dans un gros cabinet bordelais, un à la protection judiciaire de la jeunesse, un autre au service pénitentiaire d’insertion et de probation, une semaine avec la police et une autre avec la gendarmerie… À l’issue du concours de sortie en 2008, en fonction de mon rang, j’ai pu choisir d’être juge placée auprès du premier président de la cour d’appel de Nancy. J’étais juge remplaçante en cas de poste vacant ou de congés.

AJ : Vous ne choisissez pas juge des enfants, pourquoi ?

Anaïs Vrain : Je guettais ces postes mais ceux qui restaient étaient en milieu rural ou à temps partiel. J’ai fait un choix urbain. Nancy avait une bonne réputation. J’y suis restée 4ans et j’y ai exercé dans toutes les juridictions du ressort, et dans toutes les fonctions. J’ai beaucoup remplacé des congés maternité.

AJ : Que retenez-vous de cette période ?

Anaïs Vrain : C’était très enrichissant et ça me convenait. Je sors d’école, j’ai 27 ans et la seule expérience professionnelle, je l’ai avec mon BAFA. Là, je me retrouve à exercer des responsabilités énormes mais pour lesquelles on est bien formé. On avait un bon bagage de départ avec notre formation. Le reste s’est fait en exerçant, en côtoyant les collègues, les avocats, les justiciables. J’ai pu réaliser ces missions-là de manière sereine même si 4 ans c’était long. J’étais adaptable sans me faire marcher sur les pieds. J’ai par exemple passé l’hiver à Verdun, à 1 h 30 de Nancy. Partout j’ai eu un super accueil. J’ai été amenée à découvrir de nombreuses fonctions et à garder une attention à la transversalité. Ça m’a permis aussi d’engranger des expériences et des pratiques juridictionnelles : être juge des enfants à tel endroit ne sera pas pareil ailleurs. Quand se posait un problème d’organisation de permanence, je pouvais proposer des solutions observées dans d’autres juridictions, avec du recul. J’ai pu relativiser, prendre des initiatives grâce à une bonne connaissance de l’institution.

AJ : Devenir juge des enfants était-il toujours l’objectif principal ?

Anaïs Vrain : Au cours de mes affectations, j’avais été amenée à avoir deux délégations de juge des enfants, sur quasiment une année en les mettant bout à bout. En 2012, j’ai enfin obtenu le poste fixe à Dunkerque. J’ai beaucoup aimé ce poste-là. Je sais que c’est la fonction où j’apporte probablement le plus de plus-value. Je me sens à l’aise. Ce n’est pas dans un rapport complètement narcissique mais parce que les avocats me le renvoient, les services éducatifs aussi. À Dunkerque, je vais pouvoir être engagée sur le terrain en termes de pratique professionnelles, être en lien avec les services, développer des choses avec les institutions. J’avais des équipes compétentes, des responsables compétents et engagés où chacun est à sa place et remplit ses missions.

AJ : Dunkerque semble vous avoir marquée positivement ?

Anaïs Vrain : Même si c’est dur et exigeant, je travaille avec des gens de qualité. Avec les responsables de service, on monte des formations ensemble, on fait des interventions auprès des partenaires. Tout le monde se parle. On ne se heurte pas trop à des dysfonctionnements institutionnels ni à des problèmes de moyens. Ce n’est pas la richesse, on sait où on est, tout est de plus en plus supprimé, mais on trouve des alternatives, on invente. Tout le monde joue son rôle. J’ai souvenir de ce super travail. Et du coup on pouvait protéger les enfants. Quand je suis partie, ça commençait à se dégrader.

AJ : Pourquoi avoir quitté Dunkerque ?

Anaïs Vrain : Je ne l’avais pas particulièrement prévu mais mon syndicat m’a proposé d’occuper un temps plein au bureau syndical à Paris. Dans un pur souci de service public, je demande ma mutation dans une juridiction où mon absence n’aura pas autant de conséquence que si le poste de Dunkerque était resté vacant. J’ai obtenu à Douai le poste de conseillère à la cour d’appel. J’ai été pendant trois ans au bureau national du Syndicat de la magistrature.

AJ : À quand remonte votre engagement syndical ?

A. V. : Il est concomitant à l’entrée dans la magistrature. J’ai adhéré quand je suis rentrée à l’école. Je pense que la présence d’un syndicat dans toute profession est indispensable pour le maintien des conditions de travail et des valeurs de l’institution. Sans syndicat, tout ce qu’on a obtenu n’existerait pas. Bien que les conditions de travail soient déplorables, tout ce qui avance est le produit d’actions d’individus. J’ai compris ça de mon éducation. Ça m’a toujours accompagnée. Par ailleurs, vu les missions très particulières des magistrats et le rôle du juge dans la participation au maintien des instances sociales, il me paraissait indispensable de me doter d’un outil de réflexion et d’accompagnement autour de cette fonction. J’ai fait choix du Syndicat de la magistrature parce que ça correspondait à la forme d’idéal de justice que j’avais. Dès que je suis devenue auditrice, j’ai adhéré.

AJ : Vous avez été secrétaire nationale, puis trésorière, entre janvier 2016 et janvier 2019. Comment se sont déroulées ces années ?

Anaïs Vrain : Ce n’était jamais calme. On ne sait jamais comment la journée va se passer. Un matin tout est tranquille, quand soudain Christiane Taubira démissionne. Au sein du syndicat, je travaillais sur les questions notamment de justice des mineurs. On a pu effectuer à ce moment-là un travail qui a été déterminant avec certains partenariats. J’y étais pour les 50 ans du syndicat, on a plongé dans les archives, on en a fait un livre. Nous étions très proactifs. Nous avons monté des colloques autour de la justice des mineurs en 2017 et 2018, où on a eu 400 personnes. En 2018 il a même été inscrit à la formation continue de l’École de la magistrature.

AJ : Y a-t-il des événements ou des combats qui vous ont le plus marquée ?

Anaïs Vrain : Oui, le mouvement de la justice du XXIe siècle. J’ai aussi souvenir qu’on a réussi à renouer des liens avec l’autre syndicat : l’USM. L’intersyndicale a pu recommencer. Ce tandem a vraiment porté des choses importantes ces dernières années comme dans la mobilisation des magistrats l’année dernière. On est clair sur nos identités mais, sur la question de l’indépendance de la justice, il y a beaucoup de boulot bien fait ensemble. La période passée au syndicat a également été traversée par la poursuite de la montée en puissance de toutes les législations anti-terroristes et le grignotement des libertés et de l’État de droit au nom, à l’époque, de la protection contre les actes terroristes. C’est évident. Je crois que je l’ai réalisé avec des législations d’exception qui sont entrées dans le droit commun. J’ai gardé des enseignements de cette période syndicale : la manière dont se construit la loi et les limites des mécanismes démocratiques. C’est effrayant. Par ailleurs, je vois aussi très bien comment, avec beaucoup d’énergie, des dispositions peuvent ne pas passer.

AJ : L’ouvrage Une vraie alternative à l’enfermement des mineur·es :  la liberté (Broché – 21 septembre 2018) que vous avez codirigé est issu du colloque organisé par le syndicat. Quel était son propos ?

Anaïs Vrain : Ce livre est un recueil des interventions du colloque. L’idée était de mettre en avant de manière positive un certain nombre de données scientifiques et de données issues des usagers et des personnes concernées. Nous voulions mettre en valeur ce qu’on savait sur les effets de l’enfermement sur le développement de l’enfant et ce qu’on pouvait faire pour atteindre des objectifs d’éducation et de sortie de la délinquance.

AJ : Quels ont été les retours ?

Anaïs Vrain : Nous avons reçu des participants des retours extrêmement positifs et intéressés. Ils étaient impactés par ce qu’on y disait. Y compris chez des gens qui étaient censés avoir ces connaissances-là. Il y avait des envies de changer des choses. Nous avons même été cités dans les travaux de la CNCDH sur un travail sur les mineurs enfermés. C’est une fierté. Ça a été au-delà de la formation entre militants. Ça a été reconnu. Ça a emballé les gens et ça les a motivés pour agir, même si, sur le terrain, c’est toujours difficile.

AJ : Cela a-t-il eu un impact sur votre façon d’appréhender le métier de juge des enfants ?

Anaïs Vrain : Le colloque était le produit de ce que je savais déjà, mais j’étais devenue encore plus spécialiste. J’étais au fait des statistiques, j’échangeais énormément. J’ai analysé par la suite des chiffres bruts que le sociologue Nicolas Sallée, auteur d’Éduquer sous contrainte : une sociologie de la justice des mineurs, m’avait transmis. Nous avons pu les réexploiter pour évaluer d’autres critères. C’était une plus-value pour le syndicat. À titre personnel, l’École de la magistrature est venue me chercher pour transformer une formation sur la justice des mineurs. Quand je suis revenue en juridiction en 2019 à Nanterre, j’étais déjà alertée sur les questions de l’enfermement et les manières de produire de la protection durable. Graine de crapule de Fernand Deligny était une référence. Ça avait enraciné les choses. Pendant des mois et des mois on a compris que le prononcé du contrôle judiciaire favorise l’arrivée en prison. Quand on le prononce dans des mauvaises conditions et que la personne n’en prend pas la mesure, ça produit de la prison. C’est mauvais pour la question de prévention de la délinquance.

AJ : En quoi avez-vous modifié vos pratiques ?

Anaïs Vrain : J’ai été très exigeante dans les contrôles judiciaires. Je les prononçais seulement quand les conditions étaient réunies. Est-ce que très concrètement il y a des risques de réitération ? Est-ce que l’adolescent face à moi a les capacités psychiques à son stade de développement de se représenter que s’il ne respecte pas les obligations fixées – respecter un couvre-feu, aller au commissariat, etc. – il peut se retrouver incarcéré ? Ce niveau d’élaboration est rarement présent à l’adolescence. Certains ne sont pas capables de formuler le fait qu’ils iraient en prison, d’autres en sont capables mais ça n’a pas pris sens pour eux.

AJ : Votre vision de la justice des mineurs a-t-elle changé ?

Anaïs Vrain : J’ai eu la chance de travailler avec suffisamment de gens compétents pour savoir que chacun peut jouer son rôle. Quand on a suffisamment de temps et de compétences. Il faut prendre du temps pour parler au mineur, y mettre de l’authenticité. Il ne faut pas oublier que tout ce qu’on traite est souvent la conséquence de défauts en amont. Des enfants non protégés, des institutions qui ne sont pas à la hauteur des dysfonctionnements. Si on travaille là-dessus, les conséquences sont importantes. Il faut avoir les moyens de ses intentions : des lieux adaptés, bienveillants, du cadre et de l’attention. Il s’agit d’amener ces enfants à la majorité avec des moyens humains. Je prends souvent cet exemple : un jeune volait des téléphones avec violence, il n’arrêtait pas. Un éducateur de la PJJ le prend en charge en liberté surveillée. Pendant le premier entretien, l’éducateur regarde avec lui son téléphone et lui fait l’inventaire de ce que c’est qu’un téléphone : des contacts, des photos, un bout de la vie des gens. Quelques semaines après, ce jeune revole un téléphone à l’arrachée. Mais cette fois-là, il rend la carte sim à la dame. Je le trouve très beau cet exemple parce que ça montre la dentelle du travail éducatif. Sur l’antécédent judiciaire, on peut dire qu’il a réitéré, mais on peut voir un changement. Dans le travail avec l’éducateur, il y a quelque chose qui a émergé : l’être humain au bout de l’objet. Ce travail fait exister l’autre, la victime, la personne en face. La solution c’est la liberté, mais pas toute seule : des structures, des adultes compétents, du cadre et de l’amour.

AJ : Vous êtes maintenant vice-présidente au tribunal judiciaire de Paris. Pourquoi avoir quitté Nanterre ?

Anaïs Vrain : Il fallait que je parte de ces fonctions-là, qui sont difficiles, qui occasionnent une charge mentale importante. Le contexte de la pandémie, des différents confinements et un contexte personnel ont fait que j’ai demandé un nouveau poste. J’attends de pouvoir continuer à exercer le métier que j’ai choisi, magistrat, dans des conditions soutenables pour moi, pour les gens avec qui je travaille et les justiciables. Les 14 ans d’exercice que j’aurai derrière moi en septembre prochain confirment que c’est un métier que j’aime. Je pense que j’ai fait mon travail et la plupart des gens en ont été satisfaits. Je pense que c’est un métier fondamental mais les conditions d’exercice des magistrats, des greffiers, de tout le personnel de justice m’inquiètent énormément. Vu que je ne crois plus en la pensée magique et que j’ai une expérience et professionnelle, syndicale et politique, j’ai acquis de la lucidité sur l’évolution de l’institution. Je veux continuer à faire mon métier dans des conditions qui permettent de rendre la justice sans mettre ma santé en jeu. Par ailleurs, je n’exerce plus de fonction de juge des enfants actuellement, mais ma préoccupation reste entière. J’aspire à continuer le travail entrepris avec un certain nombre de professionnels pour œuvrer à améliorer la protection de l’enfance.

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