Hauts-de-Seine (92)

« Les experts-comptables doivent être reconnus comme des acteurs essentiels de l’économie »

Portrait de Sandrine Cohen-Solal
Publié le 10/07/2020 - mis à jour le 10/07/2020 à 20H07

Présidente de la commission femmes du Conseil de l’Ordre Paris Île-de-France depuis 2019, l’expert-comptable, Sandrine Cohen-Solal, est aussi à la tête de sa propre entreprise, 3ECS Conseil, créée ex nihilo. Installée à Courbevoie (92), elle s’engage pour changer l’image de sa profession, encore trop perçue comme morose, et la rendre plus attractive pour les jeunes générations mais aussi pour les acteurs de l’économie.

Olivier Le Moal / AdobeStock

Sandrine Cohen-Solal a toujours eu la fibre entrepreneuriale. D’abord, directrice administratif et financier (DAF), elle dirige depuis 2015 son cabinet d’expertise-comptable. « À un moment dans ma carrière, j’ai eu envie de me lancer dans mon propre projet », nous dit-elle par téléphone, le Covid-19 limitant encore les interactions physiques. « J’avais envie d’introduire la stratégie financière au cœur de la mission d’expertise comptable pour la mettre à la portée de toutes les tailles d’entreprises. Ce métier ne consiste pas juste à sortir un bilan ou une liasse fiscale, nous accompagnons nos clients dans leur conduite, nous les éclairons grâce aux données financières que nous manipulons. En poussant cela, nous détenons les cartes pour occuper la fonction de DAF externalisée. Ainsi, je propose une ressource que les PME ne peuvent pas toujours s’offrir en interne et qui leur permet d’interpréter leurs données financières pour une meilleure vision de conduite de leur entreprise ».

3ECS Conseil, le nom de son cabinet digitalisé, est donc orienté vers le conseil et l’accompagnement du dirigeant, ou de la dirigeante. Surnommée « Madame Blockchain », pour son intérêt dans les nouvelles technologies, Sandrine Cohen-Solal reconnaît leur potentiel d’action sur son métier et pour sa clientèle, dont elle accompagne la transformation vers le numérique. « J’ai toujours été attirée par les chiffres. Ils ont dicté mes choix d’orientation dans mes études. On y retrouve mon caractère très rationnel et terre à terre. J’aime maîtriser ce que je fais, ce qui n’empêche en rien la créativité ».

Sa famille, composée d’entrepreneurs, a également eu sa part d’influence sur la carrière de Sandrine Cohen-Solal. « Mon père était un excellent commercial, un visionnaire mais un moins bon financier. C’est peut-être son non-attrait pour la stratégie financière qui m’y a conduite tout droit ».

Après avoir grandi à Antony (92), Sandrine Cohen-Solal s’est installée à Courbevoie (92) depuis 17 ans, où elle s’implique tant au niveau personnel que professionnel. « J’ai toujours été intéressée par la vie civique de mon quartier et de ma ville. J’aime m’investir dans le collectif et ça me permet de trouver ma place dans tout cet écosystème et d’apporter ma petite contribution dans un monde qui avance très vite ». L’emplacement de son cabinet aux pieds de La Défense tient aussi au fait que les Hauts-de-Seine sont un vivier important de création d’entreprises, de startups et de PME. « C’est très intéressant d’être ici parce qu’il s’y côtoie un tissu très hétérogène ». À l’image de POLD, l’association des entreprises de La Défense, dont elle est la trésorière et qui est présidée par EDF avec un bureau composé d’indépendants, de TPE et de grands groupes industriels.

Élue au Conseil de l’Ordre des experts-comptables Paris Île-de-France, elle est présidente de l’Institut français des experts-comptables et des commissaires aux comptes (IFEC) pour la section Paris IDF et présidente de la commission femmes du Conseil de l’Ordre Paris Île-de-France. Femme engagée, le féminisme n’a pas toujours été son « combat ». « Je n’étais pas vraiment en accord avec la manière et les méthodes de porter le combat de nombreux courants féministes. J’étais opposée aux quotas, plutôt que d’imposer des femmes, j’aurais aimé que le choix d’une femme soit une évidence, pour ses compétences, ses qualités, son expertise. J’ai beaucoup avancé par rapport à cette position, me rendant compte qu’il fallait passer par là et que les changements sociétaux, culturels, imposaient parfois un petit coup de force ».

À 46 ans, Sandrine Cohen-Solal fait l’analyse de son parcours et reconnaît qu’elle « vient d’un milieu d’hommes ». « J’ai travaillé essentiellement avec des hommes au milieu desquels il fallait prendre sa place. Les femmes ont toujours été en forte minorité dans les structures dans lesquelles j’évoluais, surtout sur des fonctions de direction. De fait, j’ai embrassé et utilisé longtemps les codes des hommes pour m’imposer dans ces directions masculines ; avant de comprendre que ce n’était pas ma place de femme que je gagnais ainsi. Et pourtant c’était “normal” dans le monde dans lequel j’étais. Comme s’il n’y avait qu’un modèle à suivre pour démontrer ses compétences ».

Sandrine Cohen-Solal poursuit : « Je crois aujourd’hui que les femmes doivent faire attention à ne pas se placer en mimétisme des hommes pour trouver leur équilibre, mais introduire leurs propres codes, leur vision et leurs valeurs. C’est ainsi que nos entreprises s’enrichissent, évoluent et se transforment ».

Engagée auprès de la commission Femmes, en tant que bénévole, Sandrine Cohen-Solal souhaite promouvoir ses idées nouvelles autour de la confraternité et l’interprofessionnalité, « l’union pour une profession forte », insiste-t-elle. « Je ne voulais pas que la confraternité ne soit qu’un principe inscrit dans notre code de déontologie mais qu’il s’exprime dans les faits : accueillir les jeunes inscrits avec solidarité, les aider, les soutenir, accompagner les confrères en difficultés ». Elle en a fait elle-même l’expérience avec l’ouverture de son cabinet, pour lequel elle a dû « pousser des portes », « créer son réseau », « se positionner dans une profession réglementée ». Se pose aussi la question de la parité dans son métier : « Aujourd’hui, pendant la préparation au diplôme, il y a plus de femmes que d’hommes. Pour l’obtention du diplôme, on arrive à environ 50/50, mais sur les 100 % de diplômés qui s’installent ou demeurent dans la profession, les femmes ne représentent plus que 23 %. On observe toujours les mêmes freins : le fait de penser que la maternité n’est pas compatible avec ce métier, la recherche d’un équilibre professionnel et personnel qui semble inadéquat, et bien sûr la réelle discordance dans les perspectives d’évolutions au sein des cabinets ! ».

L’image de la profession est également l’un des chevaux de bataille de Sandrine Cohen-Solal. Elle lutte pour combattre une vision stéréotypée, non attractive, vieillissante, stricte et morose du métier ; soit le cliché de la « veste en velours » au fond d’un bureau sombre. « J’entends souvent des commentaires : “Ah je n’imaginais pas qu’un expert-comptable puisse vous ressembler !” non pas parce que je suis une femme, mais pour ma façon de travailler ». Selon elle, le « moule de l’expert-comptable » n’existe pas. « Il n’y a pas un entrepreneur qui entreprend de la même manière, pourquoi un expert-comptable le ferait de façon identique ? ».

Professeure, coach d’entreprise, mentor de jeunes consœurs, Sandrine Cohen-Solal croit au conseil et à l’entraide. Sous son impulsion, les « rendez-vous des avocates » se sont transformés en « rendez-vous de l’interpro au féminin » pour apporter plus de diversité et d’interactions avec les autres professions réglementées. Pendant la période du confinement, ces petits-déjeuners qui ont d’habitude lieu tous les deux mois, ont pu trouver leur formule à distance. Dans cette période particulière, plus que jamais ses positions pour un management basé sur le « bien-être et la motivation du capital humain », sujet de son mémoire, apparaissent comme fondamentales. « Quelle que soit la taille de l’entreprise, manager s’apprend. Si on veut générer de la performance, cela passera forcément par des salariés qui trouveront leur place dans l’entreprise et un sens à leurs actions. Les cabinets ont un grand chemin à parcourir en termes de management des ressources humaines : avec une attention au stress, l’accueil des nouveaux arrivants, etc. ».

Elle qui se dit « empathique et exigeante » est fière de chacun de ses dossiers. « Je m’implique beaucoup auprès de mes clients parce que c’est mon positionnement de DAF externalisée. Je me sens impliquée et investie d’une responsabilité vis-à-vis de chacun d’eux. Ma plus belle réussite est de les aider à grandir et de voir leur progression, ce qui fait d’autant plus grandir mon cabinet ». Selon elle, « les experts-comptables doivent être reconnus comme des acteurs essentiels de l’économie ». Elle conclut en expliquant retrouver son « devoir citoyen » dans son métier, « car chaque accompagnement client est une manière de participer à la construction du tissu économique du pays ».

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Référence : LPA 10 Juil. 2020, n° 155e0, p.4

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