Justice : Et l’avocat s’est courbé

Publié le 11/09/2020 - mis à jour le 14/09/2020 à 10H36

Au procès des attentats de janvier 2015, un problème technique défie les usage judiciaires. Explications.

Salle 2-02 places réservées aux avocats de la défense (Photo : ©O. Dufour)

Depuis la première audience, un détail perturbe les débats. Un détail autour duquel se concentre  symboliquement quelque chose de l’affrontement plus général entre les évolutions technologiques et les principes judiciaires. Il s’agit des micros. Plus exactement de la taille des micros qui équipent les salles d’audience du nouveau Tribunal judiciaire de Paris. Ceux des avocats sont à hauteur de personne assise, un peu comme dans une banale salle de réunion. Le problème, c’est qu’il est d’usage que les avocats s’expriment debout dans un prétoire, de sorte que les micros ne sont pas à la bonne taille.

On pourrait évidemment imaginer s’en passer. Mais dans ce procès, c’est impossible. D’abord parce qu’en raison du grand nombre de parties civiles et de journalistes, il est retransmis dans plusieurs salles et qu’une prise de parole sans micro est inaudible dans les autres salles. Ensuite, parce que le procès est enregistré pour l’histoire, ce qui impose là encore d’utiliser les micros. L’affaire se complique dès lors que chacun, pour des raisons sanitaires,  doit demeurer masqué, y compris quand il parle. L’exception négociée dans un premier temps au bénéfice des avocats et des accusés par le bâtonnier de Paris et le Premier président de la cour a été supprimée. Or le masque, qu’il soit en tissu ou en papier, a tendance à étouffer le son de la voix. Résultat, les avocats sont obligés de se courber pour parler le plus près possible du micro. Et plus ils sont grands, plus ils se courbent.

Face à cet embarras technique, le président de la Cour d’assises Régis de Jorna les a autorisés à demeurer assis, mais les avocats s’y refusent.

« Je tiens aux usages », a répliqué une avocate des parties civiles, il y a quelques jours. La tradition de se lever pour prendre la parole remonterait à l’époque romaine ;  le bâtonnier Albert Brunois dans son ouvrage « Nous les avocats » (Plon 1958) explique que l’orateur judiciaire a toujours plaidé debout et précise : « les romains disaient que si le juge doit « sedere », l’avocat doit « stare ».  « Ce n’est pas une position pour un avocat », s’est indignée Me Coutant-Peyre qui défend le principal accusé. « La persuasion d’un auditoire se fait bien sûr par le discours et la voix mais aussi par l’éloquence et le mouvement du corps » rappelle François Martineau, avocat à la Cour, auteur d’un traité de d’argumentation judiciaire. « La défense ne peut s’exercer autrement que debout, forcer les avocats à se courber est une atteinte aux principes les plus fondamentaux » estime pour sa part Vincent Nioré, avocat au barreau de Paris.

Le plus étonnant c’est que le parquet, lui, a droit à des micros plus longs. Il y a donc quelque part entre les bureaux de l’architecte Renzo Piano, ceux de Bouygues et ceux de l’Agence publique pour l’immobilier de la justice (APIJ), quelqu’un qui s’est souvenu que le parquet s’exprimait debout, mais qui a totalement oublié que les avocats aussi. Ce défaut de conception a été dénoncé dès l’ouverture du tribunal, sans que visiblement rien ne change. Ne serait-il pas temps de remplacer ces micros inadéquats par du matériel adapté ? A moins bien sur que l’on ne considère que les usages judiciaires doivent s’incliner devant les contraintes techniques, comme les avocats dans ce procès sont contraints de s’incliner devant les micros….

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