Seine-Saint-Denis (93)

« Le droit n’est pas seulement là pour sanctionner, mais pour protéger »

Publié le 27/10/2020 - mis à jour le 28/10/2020 à 10H18

À l’occasion de la troisième édition de la Journée du droit dans les collèges, Christiane Féral-Schuhl, présidente du Conseil national des barreaux (CNB) a fait le déplacement au collège Nelson Mandela au Blanc-Mesnil (93), accompagnée de Frédéric Gabet, actuel bâtonnier du barreau de Seine-Saint-Denis, et d’Amine Ghenim, le successeur de ce dernier pour 2021-2022. Une rencontre chapeautée par le directeur de l’établissement scolaire, Mohamed Nahar, et l’équipe pédagogique, unie autour d’une idée : montrer aux élèves que le droit est là même où on ne l’attend pas !

« Il faut valoriser la place de l’avocat au cœur de la Cité. Le droit est partout et permet de comprendre la société avec ses droits et ses devoirs. Dès le collège, les sujets juridiques doivent arriver sur le devant de la scène ». C’est par ces mots introductifs que le directeur du collège Nelson Mandela, Mohamed Nahar, a accueilli ses prestigieux invités, devant un parterre d’élèves de cinquième.

Les intervenants du jour, Christiane Féral-Schuhl, Frédéric Gabet et Amine Ghenim, se sont installés, masqués, devant une fresque gigantesque dessinée dans l’esprit graffiti, avec pour motif une Marianne moderne et la devise de la France : « Liberté, égalité, fraternité ». Justement, le thème de cette année portait sur les libertés. Christiane Féral-Schuhl pose la première question : « Savez-vous ce qu’est un avocat ? ». La réponse est toute trouvée : « C’est un défenseur des libertés. En France, on peut librement choisir son avocat. Mais ce n’est pas le cas dans tous les pays, où un citoyen doit choisir son avocat sur une liste autorisée par le gouvernement. Choisir son avocat, c’est déjà une liberté » !

Définition de la liberté : ici ou ailleurs, même combat

Christiane Féral-Schuhl choisit un angle international pour introduire son propos et cela tombe bien car les élèves révéleront une grande appétence pour les situations lointaines, comme cet élève qui s’interroge sur la question des Ouïgours, minorité musulmane persécutée en Chine et déportée dans des camps.

Afin de rendre concrètes les questions internationales, Christiane Féral-Schuhl évoque deux exemples : « En Arabie Saoudite, une femme qui avait conduit une voiture s’est retrouvée en prison car, à l’époque, il était interdit aux femmes de conduire. En France, on est libre de conduire, mais cette liberté est soumise à quelques conditions, comme avoir le permis de conduire ou ne pas conduire en ayant bu de l’alcool ».

Elle enchaîne avec l’exemple de Nasrin Sotoudeh, « une avocate iranienne qui a défendu des femmes ayant retiré leur voile : elle a pris 38 ans de prison et 148 coups de fouets. Deux libertés ont été bafouées dans son cas : celle de ne pas porter le voile et celle de défendre ces femmes ». L’assemblée murmure, s’offusque. Cet exemple est aussi l’occasion de dépassionner d’éventuels débats sur la laïcité : « En France, le port du voile est seulement interdit en deux occasions : à l’école et dans les services publics, par devoir de neutralité », précise Christiane Féral-Schuhl.

Consciente de la chance qu’elle a d’exercer son métier en France, elle revient sur les libertés qui accompagnent la profession d’avocat : « avoir une totale liberté de ton, être libre de dire ce que nous voulons quand nous plaidons, et de développer tous les propos que l’on veut devant les juges (dans le respect des institutions judiciaires) », détaille-t-elle.

Afin de déclencher l’échange sur les libertés avec les élèves, elle demande ensuite : « Êtes-vous libres de retirer votre masque ? ». Non général. « D’utiliser votre téléphone ? De manger ici et maintenant ? ». Non. Les réponses fusent : « C’est une question de respect ». « Oui, mais c’est aussi le règlement », compète la présidente du CNB. « La liberté peut être encadrée. Votre liberté s’arrête là où commence la liberté de l’autre ».

Interrogés, les élèves énumèrent les différentes libertés qu’ils connaissent. « C’est faire ce que tu veux, aller où tu veux » ; « la liberté de parole » ; « la liberté de sortir dehors » ; « choisir le métier que l’on veut ». Le tout, « sans faire de dégâts », formule naïve pour évoquer la nécessité de ne pas nuire à autrui. « La liberté de donner son avis », lance également Dalil qui ne comprend pas le sort réservé au rappeur Freeze Corleone – les propos du rappeur faisaient l’apologie d’Hitler selon la Licra – qu’il trouve injuste en comparaison de la relative défense dont a bénéficié Mila, la lycéenne qui avait tenu des propos très virulents contre l’islam. « Il y a de la graine d’avocat en toi ! », rétorque la présidente du CNB, qui en a profité pour rappeler que la liberté d’expression interdit d’injurier ou de diffamer.

Les discriminations préoccupent les élèves

« On n’accepte pas les différences des autres dans la société », lance une élève. Au cours des interventions, de nombreuses questions émergent en effet et abordent pour beaucoup les discriminations. Une élève prend le micro : « On doit être égaux, qu’on soit noir ou blanc ». Son voisin : « On peut choisir d’être une fille même si on a un corps de garçon », preuve de la prise avec la réalité de ces adolescents de 12 ou 13 ans.

Amine Ghenim, bâtonnier élu du Barreau de Seine-Saint-Denis, rappelle à cette occasion que notre société est « riche de ses différences. Le socle, c’est la loi et c’est la règle. La démocratie existe pour que nous puissions jouir de l’ensemble de nos libertés ». Le directeur, Mohamed Nahar, quant à lui, en profite pour glisser un message d’espoir. Pur produit du 93, il leur réaffirme que « l’école garantit ce que vous voulez devenir », et s’il ne nie pas les discriminations à l’embauche connues par certains, il les encourage à la réussite.

Une élève évoque aussi une vidéo clairement homophobe vue sur Internet : en bon réflexe citoyen, elle a signalé la vidéo en question et elle a disparu. Un élève s’insurge : il raconte le contrôle, sans doute au faciès, de « jeunes qui ont été arrêtés alors qu’ils n’étaient qu’assis et ne faisaient rien ». Frédéric Gabet tente de rétablir la confiance en expliquant qu’au tribunal de Bobigny, « des policiers comparaissent pour des questions de violences policières » et qu’ils « sont révoqués tous les jours ». Il invite les élèves à venir assister aux audiences.

Christiane Féral-Schuhl revient ensuite sur le rôle de l’avocat. « L’avocat porte l’explication de son client, la manière dont son client a vécu telle ou telle situation. Chaque personne a droit à une défense, car la Constitution garantit la liberté d’accès à la justice. Le juge doit décider quelle est la vérité et parfois plusieurs vérités s’affrontent. Le juge peut se tromper, car la justice est humaine ».

Pour en revenir aux problématiques du collège, Mohamed Nahar établi des similitudes avec le monde de la justice, comme le respect du contradictoire. « La procédure du contradictoire, soit la version des deux parties, est respectée lorsqu’une sanction est prise, soit par le chef d’établissement soit par l’adjoint », détaille-t-il.

Pour conclure, Christiane Féral-Schul énonce que « la vérité absolue n’existe pas, il faut être tourné vers les autres. Avec de la tolérance et de l’ouverture d’esprit, on peut faire un très beau chemin de vie ».

Des retours positifs

Côté élèves, les retours sont enthousiastes. « Ils ont beaucoup aimé y participer et ont demandé quand les intervenants pourraient revenir ! La première chose qu’ils m’ont dite était qu’ils étaient choqués qu’un avocat puisse aller en prison dans certains pays simplement pour avoir défendu un client. Je pense que c’est une très bonne expérience pour eux comme pour les intervenants car ils ont posé des questions essentielles à la vie en société », confie Annella Knerr, professeure d’histoire-géographie. Même son de cloche pour sa collègue Amélie Dol, pour qui « l’échange était très constructif, la présidente et les bâtonniers ont parfaitement su faire réagir les élèves. En classe, nous avons reparlé de cet échange puisque nous travaillons actuellement sur les discriminations et la manière dont s’en prémunir, notamment avec le droit ».

Christiane Féral-Schuhl, à l’origine de la création de la Journée du droit dans les collèges, a été marquée par « le sentiment de ces jeunes d’être isolés dans le 93 » et d’être considérés comme des « racailles ». Derrière, elle y a vu une « revendication de droit à l’égalité par rapport à n’importe quel autre département ». Mais au-delà de ce constat, dont elle semble désolée, elle a pu souligner la vivacité d’esprit des collégiens, leur très bonne conscience de ce que sont leurs libertés, comme les limites de ces libertés. En évoquant la « tenue républicaine » – expression polémique de Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale –, les réseaux sociaux et leurs risques ou encore les formes de harcèlement, « c’est finalement de leur monde qu’on a parlé ». Elle a également souligné le caractère universel des questionnements des collégiens. Forte de ses déplacements en Éthiopie, au Liban, au Japon ou encore au Sénégal, la présidente du CNB a remarqué que les mêmes thèmes revenaient à chaque fois. En tout état de cause, elle aussi se montre satisfaite de cette rencontre. En plus de démontrer que « le droit n’est pas seulement là pour sanctionner, mais pour protéger », les différentes interventions ont réellement intéressé les élèves. « En général, ceux qui l’ont déjà fait veulent le refaire », explique-t-elle. « Nous contaminons positivement les élèves ».

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Référence : LPA 27 Oct. 2020, n° 157j4, p.6

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