Les entreprises doivent se mobiliser contre les violences faites aux femmes

Publié le 13/12/2018

Vendredi 9 novembre, journalistes et entreprises étaient conviés au siège du groupe de luxe mondial Kering dans l’ancien hôpital Laennec. C’est ce joyau du patrimoine parisien, qui abrite aujourd’hui une partie de la collection d’art contemporain de François-Henri Pinault, que la fondation Agir ensemble contre l’exclusion (FACE) avait choisi pour lancer le premier réseau européen d’entreprises engagées contre les violences faites aux femmes. Après avoir traversé la collection d’art contemporain, les visiteurs triés sur le volet furent invités à prendre place dans la très belle chapelle de pierre blanche. Dans un speach en anglais, François-Henri Pinault, président de Kering, Gérard Mestrallet, président de FACE, Jean-Paul Agon, président du groupe L’Oréal et de sa fondation et Sophie Boissard, directrice du groupe Korian et de sa fondation, ont procédé à la signature de la charte et cherché à convaincre leurs interlocuteurs de rallier ce réseau, qui compte déjà, en France, de grands groupes tels que Kering, L’Oréal, BNP Paribas, Carrefour, Korian, la SNCF et Lagardère à travers la Fondation Elle. Quelques jours après cette rencontre en petit comité, Vincent Baholet, délégué général de la fondation Face, revenait pour les Petites Affiches sur l’inauguration de ce réseau qui vise à faire émerger une parole « d’entreprise à entreprise ».

LPA

Quel bilan dressez-vous de cette matinée de lancement ?

Vincent Baholet

Nous sommes très heureux de cette matinée. Les entreprises signataires de la charte représentent un million de salariés. Cela donne d’ores et déjà un poids significatif au réseau européen des entreprises engagées contre les violences faites aux femmes. Si l’on considère que la moitié de ces salariées sont des femmes, et qu’un tiers d’entre elles sont victimes de violences – un chiffre officiel –, cela veut dire que rien que par les entreprises signataires, nous touchons directement 160 000 femmes en souffrance ! Nous souhaitions associer les entreprises aussi étroitement que possible à ce lancement, pour poser les bases de ce que sera ce réseau : un réseau d’entraide et d’échange où l’on se parle d’entreprise à entreprise. Nous ne savions pas si les grands patrons viendraient. Nous avons eu la grande satisfaction d’accueillir les patrons de grands groupes, en plus de Gérard Mestrallet, qui représentait les 6 000 entreprises de la fondation. Ce sont eux, et non pas des experts, qui ont pris la parole à la tribune. C’est symboliquement très fort que des personnes comme Jean-Paul Agon, patron de l’Oréal, ou François Pinault, de Kering, prennent la parole sur ce sujet.

LPA

À quel public s’adressait la conférence de lancement ?

V. B.

Il y avait dans la salle des universitaires, des ONG, et bien sûr des personnes du monde de l’entreprise. La capacité d’accueil de la salle était limitée. Sur un tel sujet, on aurait évidemment pu inviter 2 000 personnes, mais nous avons choisi de convier plutôt un petit nombre d’entreprises significatives. Nous avons à ce jour une douzaine de signataires, que nous allons suivre dans les prochains mois pour voir ce qu’elles mettent en place. Une fois que cette base sera solide, nous irons progressivement vers d’autres groupes, peut-être jusqu’aux PME. Nous souhaitons mettre en place une démarche progressive, aller pas à pas et toucher les entreprises par cercles concentriques. Les entreprises signataires s’occupent d’abord de ce qui se passe en interne, puis ensuite de leur ancrage territorial, des partenaires avec lesquels elles travaillent, en gardant toujours cette logique de dialogue entre pairs. L’Oréal pourra par exemple faire passer des messages aux coiffeurs avec lesquels elle travaille. Cette parole est à notre sens plus efficace que toutes les recommandations ministérielles ou les slogans militants !

LPA

Depuis quand FACE est-elle mobilisée sur ce sujet ?

V. B.

Nous avons commencé ce travail il y a quatre ans, en menant des recherches au niveau européen pour voir si des entreprises s’étaient déjà engagées dans cette lutte. Nous avons remarqué que certaines, comme Kering, Raja, ou PSA en Espagne, avaient déjà commencé à se mobiliser. Nous avons également vu que, dans le milieu bancaire par exemple, certaines pratiques existaient déjà pour protéger les femmes de leurs conjoints violents. Certaines salariées changent de numéro de téléphone professionnel ou sont affectées à une autre agence pour ne pas êtres retrouvées. Ce sont des solutions pratiques très intéressantes. Aujourd’hui, dans ce réseau européen, les entreprises vont pouvoir échanger, par le biais de réunions physiques ou à distance et grâce à des plates-formes collaboratives sur lesquelles nous mettrons en lignes des informations, outils d’analyse ou de détection. Ce réseau est également un cercle de discussion et de réflexion, qui permettra de comparer les différentes mesures de droit européen.

LPA

À quoi s’engagent les entreprises signataires ?

V. B.

Les entreprises ont une obligation de moyen, pas de résultat ! Leur engagement a tout d’abord un impact en termes d’information et de sensibilisation. En rendant visible le fait qu’il s’intéresse à ce thème, le chef d’entreprise envoie un signal. Avec des entreprises aussi importantes que celles qui ont signé la charte, on sait que ce signal sera relayé. Les entreprises signataires s’engagent ensuite à communiquer en interne, à prendre quelques minutes au début d’un séminaire pour parler des violences faites aux femmes, à diffuser des informations – elles peuvent par exemple afficher le numéro d’urgence 3919 et expliquer à quoi il sert. Enfin, elles s’engagent à faire un effort de formation des managers, des personnels des ressources humaines, à leur donner des outils pour réagir. Ainsi qu’aux médecins du travail et aux infirmiers qui sont, on l’a constaté au niveau européen, très peu armés pour aborder ces problèmes.

LPA

L’objectif est donc plutôt de détecter les cas que de trouver des solutions ?

V. B.

Dans un second temps, nous partagerons des mesures curatives, avec ce même principe d’échange entre pairs. Mais il faut plus de recul. D’ici un an, nous devrions avoir des retours, à la fois quantitatifs et qualitatifs. Nous saurons combien de femmes concernées ont pu être identifiées dans les entreprises, mais aussi comment s’est passé le dialogue entre elles et l’entreprise, si les approches tentées ont fonctionné ou non. Il ne faut pas se leurrer : il y aura des difficultés. Des juristes ou des responsables des ressources humaines très pointus et rigoureux sur les questions de droit peuvent être beaucoup moins à l’aise pour assister leurs salariées victimes de violence. C’est une vraie transformation de l’entreprise, un véritable challenge en matière de RSE. Nous sommes convaincus que si une entreprise est capable de se confronter à ce sujet, elle saura faire beaucoup d’autres choses en matière de responsabilité sociale.

LPA

Sait-on combien de femmes sont concernées par ces violences ?

V. B.

Nous nous sommes rendu compte dans nos séminaires qu’une personne sur cinq connaissait directement une femme victime de violences physiques. D’autre part, on estime qu’une femme sur trois est victime de violences entendues au sens large : violences physiques, psychologiques, sexuelles, mais aussi administratives ou financières. Il y a en effet des conjoints qui confisquent les papiers d’identité de leur femme ou gardent la mainmise sur les ressources du ménage, ce dont ils se servent pour faire pression sur leur compagne.

LPA

Pourquoi pensez-vous que l’entreprise a un rôle à jouer dans ce combat ?

V. B.

Je pense que l’entreprise a un rôle décisif à jouer. Elle est parfois la dernière institution à pouvoir aider ces femmes. Si elle décide de ne rien faire, elle doit avoir conscience que plus personne ne le fera. De nombreuses études montrent en effet qu’un conjoint violent isole sa femme, la coupe de ses proches. La victime ne voit plus sa famille ni ses amis, ne va plus chercher les enfants à l’école, ne va plus faire les courses… les lieux de confrontation sont ainsi évités les uns après les autres. La question financière fait que le travail est le dernier lieu que la victime continue à fréquenter. Le conjoint est obligé de laisser sa compagne y aller car le ménage a généralement besoin de ses revenus. L’entreprise a donc un rôle très important à jouer dans cette lutte contre les violences.

LPA

Quels sont vos soutiens ?

V. B.

Nous avons des financements de la direction générale de la justice de la Commission européenne, qui est très intéressée par la démarche que nous initions. Nous avons aujourd’hui le haut patronage de Marlène Schiappa, qui se montre très intéressée par le lancement de notre réseau. Ce soutien du gouvernement est important pour le monde de l’entreprise. Nous sommes très fiers que la France soit à l’origine de cette initiative et renoue ainsi avec son rôle de défenseur des droits de l’Homme.

Du côté des entreprises, Kering a été le premier partenaire de la démarche. De par sa femme Salma Hayek, investie pour l’égalité entre hommes et femmes, François-Henri Pinault est très sensible à cette thématique.

LPA

Le monde de l’entreprise accepte-il cette responsabilité ?

V. B.

Tous les dirigeants se sentent concernés quand on les interpellent sur ce sujet. Les entreprises ont eu quelques réticences car c’est un sujet tabou, difficile, et l’on ne sait pas par quel bout l’attraper. Au début, les entreprises disaient : « Ce n’est pas de notre ressort, cela relève de la sphère privée ». Au-delà du tabou lié à ces questions, se posent des problèmes d’ordre juridique. « Qu’a-t-on le droit de demander à ses salariés ? ». Le droit du travail et les droits fondamentaux donnent un certain nombre d’éléments sur lesquels s’appuyer, mais ce ne sont pas des questions simples. Quand on arrive en proposant des outils – un kit d’affichage, une grille pour mener d’entretien –, les interlocuteurs s’ouvrent. Il y a eu aussi des réticences venues de l’extérieur. Il y a un an, j’avais ouvert à Bruxelles le programme d’expérimentation sur la mobilisation des entreprises. Des critiques étaient venues de certains acteurs associatifs qui considéraient que ce n’était pas aux entreprises de s’emparer de cette lutte. Je suis pour ma part convaincu de la nécessité de croiser les approches. Ce discours qui part de l’entreprise peut recouper, croiser d’autres discours venus du monde associatif, contribuer à leur donner plus de poids et de visibilité.

LPA

Qu’est-ce qui motive les chefs d’entreprise à s’engager à vos côtés ?

V. B.

La première motivation des chefs d’entreprises est la préoccupation pour cette cause, l’envie de s’engager pour la santé au travail et les droits fondamentaux. La deuxième chose, c’est que l’efficience au travail et la productivité des salariées victimes de violence sont considérablement affectés. Il est évident que quelqu’un qui a été battu la nuit ne va pas être en pleine possession de ses moyens au travail le lendemain. Les entreprises ont donc tout intérêt à s’engager pour cette raison aussi, même si ce n’est jamais leur première motivation.

LPA

Connaît-on l’impact des violences faites aux femmes sur la vie économique ?

V. B.

Il y a eu quelques évaluations de leur coût économique, mais rien de très précis et sûr. Nous souhaiterions essayer de monétariser, au niveau européen, combien cela représente pour l’ensemble des femmes en terme de pertes de revenus. Nous pensons que beaucoup de femmes se trouvent ralenties dans leurs carrières du fait de ces violences. Nous avons l’intuition que cela pourrait être un des facteurs qui expliquerait les écarts de salaires entre hommes et femmes, qui, même s’ils tendent à se réduire, sont encore très présents.

LPA 13 Déc. 2018, n° 141b7, p.4

Référence : LPA 13 Déc. 2018, n° 141b7, p.4

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