« Les femmes pénalistes manquent de modèles »

Publié le 02/12/2021 - mis à jour le 02/12/2021 à 10H51

Dans L’avocat était une femme, Julia Minkowski et Lisa Vignoli mettent en lumière celles que l’on voit trop peu : les femmes pénalistes. Elles dressent le portrait de neuf d’entre elles, qui se racontent à travers l’affaire qui les a le plus marquée. On y croise des célébrités – Bertrand Cantat, Charles Pasqua – autant que des anonymes au destin tragique. Et des avocates brillantes et très différentes, dont les discours et les parcours se complètent, s’opposent, se répondent, dressant un beau portrait du pénal au féminin.

Actu-juridique : Pourquoi avez-vous eu envie de faire ce livre ?

Julia Minkowski : L’idée s’inscrivait dans le prolongement du Club des femmes pénalistes, que j’ai fondé en 2013 pour promouvoir ces avocates, grandes oubliées des médias, de la mythologie de la profession et de l’inconscient collectif. Contrairement aux ténors du barreau, les femmes pénalistes prennent rarement la plume pour raconter leurs affaires. Il m’a semblé qu’il était temps qu’elle se racontent. Comme elles ne le faisaient pas, je l’ai fait pour elles ! Je tenais à ce que ce livre soit bien écrit, sous formes de portraits. J’ai sollicité Lisa Vignoli, que j’avais rencontrée lors d’une de ses enquêtes et dont j’avais lu le roman. Je savais qu’elle était capable de faire cela.

Lisa Vignoli : J’ai une attirance pour l’univers du pénal et j’ai d’ailleurs fait du droit avant de me lancer dans le journalisme. Mon métier m’avait déjà permis de rencontrer plusieurs femmes pénalistes. J’avais fait les portraits de Marie-Alix Canu-Bernard (avocate du terroriste Amedy Coulibaly) et de Cécile de Oliveira pour Le Monde, et, en 2015, signé un reportage intitulé : « Les avocates des diables ». J’y donnais la parole à des femmes qui défendent des violeurs et des tueurs en série. C’est ainsi que j’ai rencontré Julia Minkowski, et que nous avons peu à peu tissé un lien. Son désir et sa ténacité m’ont convaincue de faire ce livre.

AJ : Aviez-vous, dans votre jeunesse, des modèles d’avocates ?

L.V. : Mes parents étaient très proches d’une avocate pénaliste marseillaise, Maître Sophie Bottai, à qui ce livre est dédié. Elle a beaucoup compté pour moi. J’avais toujours une oreille qui traînait quand elle venait raconter ses procès à la maison. Dans mon imaginaire d’enfant puis d’adolescente, c’était une femme forte, une figure marquante.

J.M. : Pour ma part, je n’avais aucun modèle. Il y avait certes Gisèle Halimi, mais elle était davantage connue pour ses engagements féministes que pour ses qualités d’avocate. Curieusement, je n’ai pas immédiatement pris conscience du manque de femmes dans la profession. Il m’a fallu quelques années d’exercice pour cela. Je me souviens être tombée par hasard sur une photo parue dans Paris Match. Elle était prise dans la bibliothèque de l’Ordre et était légendée « l’orchestre du barreau ». Celui-ci était composé d’une trentaine d’avocats, au milieu desquels une seule femme, Dominique de La Garanderie, première femme à assumer la fonction de bâtonnier. L’absence de femmes m’a sauté aux yeux ce jour-là. J’ai réalisé que, dans les histoires que racontaient les ténors, il n’y avait jamais de femmes. C’était un problème, pour les clients et pour les vocations. Moi qui ai eu la chance de recevoir une éducation qui ne m’a jamais enseigné qu’il y avait des métiers pour les hommes et d’autres pour les femmes, je n’avais dans ma sphère professionnelle que des modèles masculins. Je me suis rendu compte qu’il était difficile, pour une femme, de trouver la bonne façon de faire. Si une avocate se permet des envolées dans sa plaidoirie, on va lui dire de faire attention à poser sa voix, lui faire remarquer qu’elle monte dans les aigus. Dans l’imaginaire collectif, l’avocat est un homme avec une grosse voix. Le milieu est très misogyne !

AJ : Comment expliquer ce manque de femmes ?

L.V. : Le manque de visibilité est dû au manque de modèles. La raison d’être de ce livre est justement d’en donner. J’ai eu le sentiment, à mon petit niveau, de mettre des femmes avocates en avant, mais il est vrai qu’elles existent globalement peu dans les médias. Par facilité sans doute, les journalistes vont peu les chercher. Cela n’est d’ailleurs pas spécifique aux avocates : on trouve la même dynamique chez les femmes d’affaires.

J.M. : Des habitudes ont été prises. Pascale Robert-Diard a fait, dans Le Monde, une belle critique du livre. Elle disait en somme qu’elle réalisait être passée à côté des femmes dans les procès qu’elle avait suivis. Elle écoutait les ténors qui venaient lui parler sans voir les collaboratrices qui se tenaient à leur côté et avaient un rôle plus discret. Ce mea culpa, venant d’une chroniqueuse judiciaire d’un tel talent, m’a beaucoup touchée.

AJ : Les femmes doivent-elles se prendre en main ?

J.M. : Je fais partie d’un groupe d’experte mis en place par TF1, qui réunit des intervenantes de différents domaines susceptibles de venir sur les plateaux de télévision. J’ai été appelée pour venir commenter un projet de loi sur un domaine qui ne relevait absolument pas de ma compétence. Je n’avais rien à en dire et je pouvais difficilement me libérer. J’ai décliné l’invitation, en prenant soin cependant de donner des numéros des consœurs. Aucune n’a pu se libérer, et c’est un homme qui est venu en plateau. Il n’était pas plus qualifié que moi ou que mes consœurs pour répondre au journaliste mais ne s’est pas abstenu pour autant. À mes yeux, cet exemple en dit long. Il illustre d’une part le fait que les femmes ont plus de choses à gérer, et donc plus de mal à se libérer, et, d’autre part, qu’elles n’ont pas envie de se montrer à tout prix.Mais ce n’est pas bien ! Il faut y aller et donner de soi. Ce soir-là, je n’avais pas envie d’être une caution.

L.V. : Les femmes ont sans doute moins besoin et envie de se mettre en avant. Mais je me demande s’il ne faudrait pas qu’on cesse un peu de dire cela, car à force de le répéter, on fige cette réalité.

AJ : Qu’ont en commun les neuf pénalistes du livre ?

J.M. : Nous avons choisi de manière arbitraire celles que l’on connaissait et que l’on appréciait. Elles ont en commun d’avoir eu un ténor à leurs côtés au départ, que celui-ci les ai inspirées, aidé à prendre leur envol ou au contraire mis des bâtons dans les roues.

L.V. : C’est à mon sens leur seul vrai point commun à toutes. Pour le reste, plus ça va, plus je les trouve différentes. J’aime écrire des portraits. Je les vois dans leur individualité.

AJ : Diriez-vous qu’elles plaident différemment ?

L.V. : Il est possible que les femmes soient plus méticuleuses, précises, besogneuses et les hommes plus éloquents. Cela dit, je pense que la plaidoirie a évolué et que des jeunes hommes aujourd’hui peuvent tout autant être besogneux et discrets. Là encore, il faudrait peut être cesser de souligner ces différences de manière.

J.M. : Les femmes pénalistes, n’ayant pas de modèle, ont eu du mal à trouver leur style. Lorsqu’elles imitaient les hommes et optaient pour une plaidoirie grandiloquente, elles étaient moquées. Françoise Cotta avait trouvé la parade en prenant le contrepied : elle plaidait tout doucement, se rapprochait des juges, leur racontait des histoires. C’était très intelligent. Les femmes se sont ensuite positionnées sur des plaidoiries très techniques. Elles plaidaient leur dossier très consciencieusement, insistaient sur le droit, décortiquaient les faits. Il se trouve que cela correspond aux attentes des magistrats aujourd’hui. La plaidoirie moderne est une plaidoirie de conviction. Sur ce point, les femmes ont de l’avance.

AJ : Comment ont réagi les avocates que vous avez sollicitées ?

L.V. : Elles ont toutes été partantes. Frédérique Beaulieu a, au départ, exprimé quelques réserves. Elle n’était pas complètement à l’aise avec l’idée de devoir mettre les femmes en avant. Elle disait qu’elle n’avait pas ressenti cette misogynie. Pourtant, en discutant avec nous, elle réalisait qu’elle en avait tout de même souffert.

J.M. : Cela correspond au positionnement de sa génération. Les femmes qui ont commencé à travailler au début des années 80 avançaient et n’avaient pas le temps de s’arrêter pour discuter de la misogynie. Elles considéraient que les grands combats avaient été menés par la génération précédente et n’avaient plus le féminisme revendicatif de leurs aînées, nées dans les années 50.

AJ : Il y a pourtant des hommes de pouvoir qui choisissent des femmes pour les défendre…

J.M. : Je suis souvent la seule femme en audience. Certes, on a récemment vu Jacqueline Laffon défendre avec brio Nicolas Sarkozy. Elle avait récupéré les dossiers de son mari et associé Pierre Haïk et Nicolas Sarkozy lui est resté fidèle. Il a eu raison, car elle a été excellente même s’il n’y a pas eu un bon résultat. Elle a également défendu Charles Pasqua, comme on le raconte dans le livre. Ce n’est pas mon bord politique, mais je dois dire que les hommes de droite se montrent, en tout cas en terme de défense, un peu moins misogynes que les autres. Cela dit, cela reste exceptionnel que des hommes de pouvoir prennent des femmes pour les défendre. Sauf quand il s’agit d’une affaire sexuelle. Là, c’est très différent, car ils se disent – à raison – que la parole d’une femme sera davantage audible.

L.V. : Les « avocates des diables » que j’avais rencontrées estimaient toutes que c’était un avantage d’être une femme lorsqu’il s’agissait d’interroger une femme victime d’abus sexuel. Un homme mène plus difficilement les entretiens nécessaires à la défense.

AJ : Votre livre montre des avocates parfois chamboulées par leur vie professionnelle. Pensez-vous que des hommes vous auraient fait les mêmes réponses ?

L.V. : Les hommes sont bouleversés de la même manière mais aucun ne l’écrit dans un livre. Même lorsqu’ils écrivent leurs mémoires, les ténors ne racontent jamais leurs expériences personnelles. Tout est très compartimenté, comme si les affaires arrivaient dans une vie personnelle neutre. Il faut dire aussi que les journalistes ne leur posent pas la question. Sans doute parce que, contrairement aux femmes, ils ne parlent pas spontanément de leurs affects ou de leur vie de famille.

J.M. : Nous avons demandé à toutes les avocates que nous avons rencontrées s’il leur arrivait de pleurer pendant une affaire. J’en ai souvent eu envie, et il m’est arrivé plus d’une fois de voir Hervé Temime pleurer à côté de moi, alors que je m’efforçais de retenir mes larmes ! À cette question, nous avons eu des réponses différentes. Pour Frédérique Beaulieu, c’est hors de questions, alors que Cécile de Oliveira confie qu’elle a dû aller voir un psychologue pour gérer ses émotions. Ce serait très intéressant de poser ce même genre de questions, intimistes, à des hommes. Je pense qu’on aurait des réponses assez similaires. Surtout avec la génération qui arrive aux responsabilités, qui est plus impliquée que la précédente dans la vie de famille.

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