Me Gérard Christol : « Je suis un avocat de l’être »

Publié le 12/02/2021 - mis à jour le 15/02/2021 à 8H27

Il a 56 ans de barreau et continue de porter la robe avec une passion intacte. Son verbe méditerranéen est légendaire dans la profession. Gérard Christol, pénaliste, ancien président de la Conférence des bâtonniers, vient de publier « Je n’ai jamais plaidé que pour moi, esquisse, instants et traces » (Domens – Pézenas 2020). Un livre en forme de méditation sur le métier d’avocat et sur la vie. Rencontre.

Actu-Juridique : Le titre de votre livre, « Je n’ai jamais plaidé que pour moi » résonne comme une provocation. Que voulez-vous dire exactement ?

Gérard Christol : Cela peut être en effet perçu comme provocateur, mais ceux qui pratiquent la défense pénale ne seront pas surpris.  Ce que je veux dire, c’est qu’en termes d’humanité, la personne qui est assise derrière moi dans la salle d’audience, quelle que soit la gravité de son crime, n’est pas fondamentalement différente de moi. Nous sommes peut-être nés dans des familles différentes, nous ne partageons peut-être pas la même psychologie ni la même culture, mais le noyau dur, ce qui constitue notre humanité, est identique.  C’est pourquoi, quand je plaide pour quelqu’un, il y a toujours une résonance en moi et réciproquement ; et cette résonance doit également traverser les jurés. Il y a des mots, des histoires que nous avons tous en commun, même si on les étouffe, qu’on refuse de les voir, c’est là, au fond de nous. C’est cela que je veux exprimer en disant que je n’ai jamais plaidé que pour moi.

Actu-Juridique : Quelqu’un a dit de vous que vous étiez tout entier dans votre voix, est-ce que ça ne pourrait pas être une définition parmi d’autres du métier d’avocat : être tout entier dans sa voix ?

GC : Le premier à me l’avoir dit il y a longtemps, c’était Guy Canivet, à l’époque j’étais président de la Conférence des Bâtonniers. Il m’avait déclaré : quand je vous lis, je vous entends. Les lecteurs de ce livre me disent la même chose. Cela m’émeut. Il arrive souvent que l’on m’invite à des colloques et quand je demande sur quel sujet je dois intervenir on me répond : qu’importe, venez parler. C’est un peu comme si dans la forme même, il y avait un contenu. Comme si l’essentiel de ma vitalité était dans ma voix. Et il est vrai que la voix est un prodigieux outil de séduction.

Actu-Juridique : La musique de la voix, n’est-ce pas tout simplement l’âme ?

GC : Si ! J’en suis persuadé. J’ai toujours rêvé de plaider à la cour d’assises sur un fond sonore, du Bach par exemple. Cette musique ne nécessiterait pas forcément d’être diffusée dans la salle, je pourrais être le seul à l’entendre, l’essentiel serait de poser des mots sur une mélodie. Je suis persuadé en effet qu’il existe un lien entre le fond des choses, ou ce que vous appelez l’âme, et la musicalité que l’on met dans la façon de les dire.

Actu-Juridique : Vous êtes une référence pour beaucoup d’avocats, mais vous-mêmes, avez-vous eu des maitres ?

GC : Mon père était avocat, mais c’était un homme extraordinairement modeste, il n’était pas de ceux qui se positionnent comme des maîtres. En revanche, il était très ami avec l’avocat marseillais Emile Pollak qui a notamment défendu les accusés dans l’affaire Dominici.  Quand il venait plaider à Nîmes, il s’arrêtait chez nous à Lunel et ma grand-mère, qui était aveugle, demandait qu’on l’installe à côté d’elle ; elle lui disait alors : « Emile parlez-moi ! ». Ce qui m’a marqué chez lui, c’est sa liberté, son indépendance. Un jour, j’avais quatorze ans, mon père m’a emmené l’écouter plaider. Dans ce procès, trois peines de mort étaient requises. Pollak s’est levé et il a prononcé alors ces phrases qui m’ont marqué à vie et qui furent reprises par Robert Badinter des années plus tard. « N’oubliez jamais, mesdames et messieurs les jurés que c’est vous qui à 4 heures du matin, dans le silence des couloirs que l’on aura revêtus de couvertures pour ne pas vous entendre, c’est vous qui irez le chercher dans sa cellule, n’oubliez jamais que c’est vous qui ouvrirez la porte et qui verrez l’effroi sur son visage, n’oubliez jamais que c’est vous qui vous approcherez de lui pour couper ses cheveux et sa chemise, n’oubliez jamais que c’est vous qui le tiendrez par les épaules et le conduirez dans ce couloir où il y a une petite planche qui l’attend. C’est vous qui le pousserez là et c’est vous qui lui trancherez la tête ! ».

Actu-Juridique : Un mot revient souvent au fil des pages, « tripes », comme un plaidoyer pour l’authenticité… C’est ça votre secret ?

GC : Je n’ai jamais fait de psychanalyse, mais pour moi ça a toujours été une évidence que les êtres humains depuis la nuit des temps, malgré les changements de civilisation et les évolutions technologiques n’ont pas changé, ils renferment à la fois le meilleur et le pire. Le mal peut sortir ou au contraire être maitrisé par le hasard, la culture, la volonté…L’histoire de l’homme qui tue la femme qui le trompe et son amant est vieille comme l’éternité et je m’étonne que l’on s’en étonne encore comme si nous avions oublié qui nous étions. C’est pourquoi je dis aux jeunes avocats : « quand vous allez plaider, si ce que vous dites ne part pas du fond de vos tripes mais reste à deux mètres de vous, alors votre parole restera à deux mètres des jurés, mais si cette parole part du fond de vous-mêmes alors nécessairement elle pénétrera les jurés et elle fera vibrer quelque chose au plus profond d’eux-mêmes. Il faut connaitre son dossier et aller chercher au fond de soi cette émotion, ce bouleversement qu’on ne peut ensuite transmettre qu’en étant parfaitement authentique.

Actu-Juridique : Voilà 56 ans que vous êtes avocat, vous devez trouver que l’univers judiciaire a changé…

GC : Autrefois nous vivions, avocats et magistrats, dans la douceur intra-utérine des enceintes des palais de justice ; c’était un monde clos, fait d’évidences partagées, avocats et magistrats connaissaient les valeurs essentielles et les pratiquaient chaque jour naturellement, sans y penser. Je me souviens de cet ancien bâtonnier et maire de Montpellier Jean Zucarelli, dont j’étais le jeune associé. Il avait trois passions dans la vie, la table, la chasse et les dames. Parfois il avait quelques minutes de retard aux audiences, il disait ce n’est pas grave, le tribunal m’attendra. Et le tribunal en effet l’attendait. Tout cela est fini. Maintenant vous avez une minute de retard et l’affaire est déjà mise en délibéré. Là comme ailleurs, les fondamentaux sont remis en question ; nous ne sommes plus compris et nous ne comprenons plus. J’aimerais parfois organiser un colloque tout simplement sur les définitions, parce que nous ne partageons plus les mêmes définitions de la République, de la démocratie etc…Une redéfinition me parait aujourd’hui essentielle : qu’est-ce qu’un avocat ? Avant de se lancer dans de grandes théories sur le vivre ensemble, il faut commencer par s’accorder sur le point de savoir de quoi l’on parle. Il y a 60 ans, beaucoup moins de gens avaient accès à la justice, c’était une forme de privilège. Aujourd’hui elle est accessible à tous et c’est bien. Mais cela a un prix.  Quand j’ai commencé, les magistrats n’étaient pas accablés de dossiers.  J’ai connu des affaires de divorce audiencées sur deux après-midis ! Maintenant quand vous arrivez en audience, on vous demande si vous avez quelque chose à dire et on vous prie de déposer votre dossier. C’est logique, nous avons quasiment le même nombre de juges qu’en 1850, tandis que la France compte 40 millions d’habitants de plus. Comment voulez-vous faire, alors qu’en plus on explique chaque jour aux gens qu’ils ont des droits et qu’ils doivent les faire valoir en justice.  Ce n’est pas tenable.

Actu-Juridique : N’assistons-nous pas à une forme de déshumanisation de la justice ?

GC : Si, c’est exactement cela ! Il y a des avocats de l’être et des avocats de l’avoir, je suis plutôt un avocat de l’être. Souvent mes clients me demandent ce qui va se passer dans leur dossier, je leur réponds : vous allez déposer une plainte et dans six mois, un an ou trois ans il y aura un classement sans suite et ce sera tout. Parce que les magistrats n’en peuvent plus. Parce que l’insuffisance de moyens nous mène à la justice par écrit ou par écran avec la visioconférence. On fait tout pour éloigner le justiciable d’une justice incarnée dans une salle d’audience avec des juges. Pourtant, il trouvait cela bien, le justiciable. Et cette crise qui dure depuis des décennies a trouvé un accélérateur avec la COVID. La violence de la transformation qui est en train de s’opérer tend les rapports entre avocats et magistrats, l’incapacité à juger à la hauteur de la demande de justice sème des tensions partout. Nous nous dirigeons vers une justice déshumanisée, technologique et impersonnelle, où subsistera un peu d’humain grâce aux efforts de quelques irréductibles. Un être humain, c’est fait de bien et de mal, il peut sentir la pisse, la sueur qu’importe,  mais il est là et il doit continuer d’être là, dans la même pièce que son juge, son avocat à ses côtés.

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