« Nous préparons l’après pour que d’un mal sorte un bien »

Publié le 28/04/2020 - mis à jour le 28/04/2020 à 12H15

Dès l’annonce du confinement, l’EFB (Ecole de formation professionnelle des barreaux de la Cour d’appel de Paris) a fermé ses portes mais elle n’a pas suspendu ses cours. Dans le cadre des Grands entretiens sur la crise sanitaire actuelle, Pierre Berlioz, directeur de l’école, explique les efforts qui ont été déployés pour maintenir l’enseignement, mais aussi convaincre les cabinets de garder leurs stagiaires. Pour relever ce défi technologique, l’EFB s’est perfectionnée dans le distanciel. Un format plébiscité par les avocats dans le cadre de la formation continue. 

Brad Pict / AdobeStock

Actu-Juridique : Quel a été l’impact du confinement sur l’organisation de l’école ? 

Pierre Berlioz : La promotion 2020 compte 1870 élèves. La formation dure 18 mois dont 6 mois de cours à l’EFB, 6 mois de projet pédagogique individuel et 6 mois de stage. Dès que le gouvernement a annoncé la fermeture des universités, nous avons fermé l’école, même si juridiquement nous relevons d’un statut différent. Nous avions alors le choix : soit on suspendait les cours pour une période indéterminée, soit on continuait à distance. Nous avons décidé de passer à la formation à distance, ce qui impliquait de trouver une solution technique adaptée, mais aussi de veiller aux conditions de sécurité et de confidentialité, ainsi qu’au respect du RGPD. Une école comme la nôtre se doit d’être exemplaire. Le confinement est intervenu au moment où la promotion 2020 commençait les parcours de spécialisation. Ceux-ci débutent par des cours de préparation dispensés pour certains jusqu’à environ 500 élèves, puis on attaque la phase des ateliers en petits comités. C’est plus compliqué techniquement à distance à la fois en raison du nombre d’élèves concernés par certains cours, et car il faut parfois organiser une vingtaine de sessions en simultané. Nous avons réussi à assurer à bref délai l’essentiel de la première étape. Au total, l’interruption aura duré moins de 10 jours.

Nous avons pu mettre en place une cinquantaine de cours, presque tous enregistrés pour permettre aux élèves de les suivre soit en direct, soit en cas de difficultés techniques en rediffusion. Nous entrons maintenant dans la deuxième étape, avec pour objectif de permettre à tous les élèves d’effectuer leurs exercices pratiques, notamment leurs plaidoiries, à distance. Cela représente près de 900 séances entre mai et juin ! Nous sommes prêts à relever ce défi. Ensuite, la deuxième partie de la promotion actuellement en projet pédagogique individuel, autrement dit en M2 ou en stage en entreprise ou en juridiction, fera sa rentrée elle aussi à distance avec les cours du tronc commun, en effectifs larges. Nous ne comptons reprendre les cours en présentiel qu’à la rentrée de septembre. 

Le premier président de la cour d’appel de Paris Jean-Michel Hayat lors de la rentrée 2020 de l’EFB (Photo : ©O. Dufour)

Actu-Juridique : Comment cela se passe-t-il en pratique ? 

PB : Bien je crois. Nous sommes parvenus à limiter le temps perdu. Les retours des élèves laissent penser qu’ils sont satisfaits de la continuité d’activité, des cours à distance, et du fait que leurs exercices pratiques se dérouleront selon le calendrier prévu. L’un des effets positifs de la crise c’est que nous sommes en train de monter en compétence sur la formation à distance. L’école est totalement fermée donc tous les cours sont dispensés par les enseignants depuis leur lieu de confinement. A part quelques difficultés techniques et malheureusement aussi des personnes atteintes par le virus, tout a bien fonctionné. 

Actu-Juridique : Si les élèves  peuvent poursuivre leur scolarité, en revanche, il semble que la situation soit plus compliquée pour ceux qui étaient en stage au moment du confinement ?

PB : En effet nous avons rencontré des difficultés car certains cabinets se sont mis à l’arrêt, d’autres ont réduit considérablement leur activité et un certain nombre d’entre eux nous ont annoncé qu’ils ne pouvaient plus assurer l’accueil de stagiaires. On comprend qu’avec la crise des cabinets particulièrement affectés ne le puissent plus. Au début toutefois, nous avons dû opérer des mises au point auprès de certains cabinets car il y en a qui ont été très prompts à nous annoncer rompre les conventions de stage dès l’annonce du confinement. J‘ai écrit aux maîtres de stage pour leur demander de ne pas rompre mais plutôt de suspendre s’il ne leur était pas possible d’accueillir nos stagiaires. Certains ont pris cela comme un encouragement à suspendre : ce n’était évidemment pas mon objectif. Les bâtonniers, notamment de Paris et des Hauts-de-Seine, ont dû intervenir pour rappeler les règles. Une fois ce moment difficile passé, nous avons réussi à limiter autant que possible les difficultés. Nous avons environ 1850 élèves de la promotion 2019 en stage final en cabinet et 900 de la promotion 2020 en stage en entreprise ou en juridiction, soit un total de plus de 2700 stagiaires.

A l’arrivée seuls environ 200 d’entre eux, soit moins de 10%, sont concernés par une suspension ou une rupture. C’est pour eux la double peine car en plus ils perdent la gratification du stage. Le minimum est fixé à environ 900 euros par mois, mais certains cabinets et certaines entreprises versent davantage. Pour les élèves en difficulté financière, nous avons mis en place un mécanisme de soutien, pour les aider à passer ce moment très dur. Les élèves qui ont eu à subir une suspension ou une rupture sont aussi inquiets à l’idée que leur stage ne soit pas validé. Il convient de les rassurer. Le CNB est saisi de la question et travaille à une solution. Un décret a résolu le problème pour l’ENM en permettant d’adapter la durée de la formation. Le même pragmatisme doit prévaloir pour les élèves avocats. Il s’agit d’une situation exceptionnelle, nous devons en tenir compte, ça ne doit pas les empêcher de passer le CAPA.

Actu-Juridique : Et qu’en est-il pour ceux qui vont faire leur stage dans les mois à venir ? 

PB : La promotion 2019 est en stage cabinet, c’est ce que nous sommes en train de gérer, quant à la promotion 2020, elle ne le sera qu’en janvier 2021, ce qui nous laisse le temps de voir venir. L’inquiétude la plus immédiate concerne les stages PPI en juridiction ou en entreprise du second semestre. En raison de la crise, les recrutements sont bien sûr réduits.Mais nous ne sommes pas encore très en retard par rapport à une année normale. Les chiffres ne sont pas trop mauvais, et la reprise de l’activité s’annonce donc je veux croire que nous pourrons faire en sorte que tous aient un stage. Je voudrais souligner à ce sujet que nous allons entrer dans une phase de reconstruction dans laquelle nous aurons besoin de tout le monde, il ne faut pas négliger les forces vives à venir. Il faut prendre des stagiaires, ils sont motivés et peuvent prêter main forte dans la relance de l’activité. 

Manifestation des avocats place de l’opéra le 3 février 2020 (Photo : P. Cluzeau)

Actu-Juridique : La promotion 2020 intègre la profession dans une période difficile. Entre la réforme des retraites, la crise sanitaire et les bouleversements profonds auxquels il faut s’attendre tant dans le fonctionnement de la justice que dans le métier d’avocat, comment vivent-ils cette situation ?

PB : Ils sont inquiets, ce qui les rend parfois un peu épidermiques, et c’est bien normal. Ils ont besoin de sentir qu’on est présent, or le passage à la formation à distance nous a demandé beaucoup d’investissement en temps et en énergie et nous n’avons pas toujours été aussi disponibles qu’on l’aurait souhaité. On savait que ce serait difficile, même avant la grève et le confinement, et notre objectif était déjà de les former à s’adapter, à développer des nouveaux marchés, à investir des secteurs moins traditionnels. Je veux rester optimiste, on sait que ce sera difficile économiquement, mais la période qui s’ouvre va nécessiter de la sécurité, une application intelligente de la réglementation, le juriste y aura toute sa place. A nous de les former pour les mettre en capacité de relever ces défis. En réalité cette crise ne fait qu’accélérer de façon très violente des évolutions qui étaient déjà amorcées avant qu’elle ne survienne et que nous avions intégrées dans leur formation. La reconfiguration secoue très fort, mais j’ai la conviction que demain on aura plus que jamais besoin d’avocats. 

Actu-Juridique : En termes pédagogiques, c’est un sacré défi…

PB : Et une opportunité ! Nous sommes en train de nous perfectionner en distanciel. Etonnamment, nous avons beaucoup de demandes en formation continue. Il y a une soif de formations variées, une vrai bouillonnement, et donc on travaille à développer ces formations, on invente des formats inédits. Beaucoup d’avocats nous disent : surtout n’arrêtez pas la formation à distance après la crise. Et on les comprend. Une formation de deux heures à distance, c’est juste deux heures, il ne faut pas y ajouter le déplacement et les impondérables. La période nous force à innover, à créer des nouveaux modèles. Nous préparons l’après pour que d’un mal sorte un bien. 

Propos recueillis par Olivia Dufour

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