« Nous représenterons l’ensemble de la profession »

Publié le 26/12/2016

Si l’on s’en tient aux apparences, tout semble les opposer. D’un naturel discret, elle travaille dans un gros cabinet d’affaires, cherche parfois ses mots, se met peu en avant. Connu pour son éloquence, il est pénaliste, ancien secrétaire général de la Conférence du stage, beau parleur, bon communicant. De leurs différences, Marie-Aimée Peyron et Basile Ader assurent tirer leur force. Complémentaires sur la forme et d’accord sur le fond, ils se présentent comme un véritable tandem, et entendent, à eux deux, rassembler l’ensemble de la profession. Pendant des semaines, ils ont mené une campagne dynamique et originale, mettant régulièrement en ligne, sous forme de vidéos, des saynètes traitant de la vie quotidienne et des problématiques des avocats, jouées par leurs soutiens. « Un vrai travail d’équipe », souligne la nouvelle bâtonnière, troisième femme seulement à accéder à ce statut. « Cette communication était différente, moderne, à l’image de ce que nous voulons faire au barreau. Nous voulons faire bouger les lignes ».

Marie-Aimée Peyron et Basile Ader se sont posés en candidats du changement, promettant de moderniser La profession d’avocat. Ils prendront leurs fonctions en janvier 2018. Pour les Petites Affiches, ils reviennent sur les grandes lignes de leur programme.

Les Petites Affiches – Votre slogan de campagne était « Une voix pour tous les avocats ». Que cela veut-il dire pour vous ?

Marie-Aimée Peyron – Trop d’avocats ne se reconnaissent pas dans les institutions censées porter leurs voix. La forte abstention du scrutin a confirmé la défiance de nombreux confrères à l’égard de l’Ordre (10 279 avocats ont voté au deuxième tour de l’élection, ndlr). Aujourd’hui, les petites structures se sentent délaissées par les institutions, tandis que les avocats d’affaires ne se sentent pas suffisamment concernés. Basile Ader vient d’une structure pénaliste moyenne, et moi d’un cabinet international. Nous espérons que nos profils permettront de ramener vers des institutions des avocats qui ne se sentaient pas représentés.

Basile Ader – Une voix pour tous les avocats, cela signifie aussi retrouver une unité dans la profession. Il y a aujourd’hui un fossé entre un barreau d’affaires qui vit bien, et un barreau qui souffre, qui court les affaires pour vivre. Il est grand temps de réunifier le barreau, de lui redonner de la confraternité. Un confrère n’est pas juste un concurrent, encore moins un ennemi à abattre, c’est avant tout un confrère. Il est indispensable que la profession parle d’une seule voix pour se faire entendre. De nombreux défis nous attendent. Nous allons vivre le déménagement aux Batignolles, et il faudra notamment que notre profession trouve toute sa place dans le nouveau tribunal. La profession doit aussi faire face à un contexte de changement qui est déstabilisant. Nous sommes réalistes quant aux défis qui nous attendent, mais portés par un grand optimisme, une grande énergie.

LPA – Votre manifeste de campagne commençait par ces mots : « le barreau est inquiet ». Quels sont les sujets d’inquiétudes de vos confrères ?

M.-A. P. – Beaucoup de choses inquiètent les avocats aujourd’hui : les plates-formes numériques, la situation économique qui n’est pas bonne et qui affecte l’activité des cabinets, l’arrivée de nouveaux confrères dans un barreau qui compte déjà près de 30 000 avocats… la conjoncture actuelle bouleverse la profession. Face à cela, nous invitons nos confrères à ne pas céder à l’inquiétude, mais au contraire à aller de l’avant. Emparons-nous des nouveaux marchés, des plates-formes numériques, développons-nous à l’international, misons sur la jeunesse et la diversité de notre barreau pour prendre le tournant qui attend notre profession.

B. A. – Face à cette nouvelle donne, le discours que l’on entend souvent consiste à tenter de nous replier sur un modèle qui date du début du siècle dernier. Nous pensons au contraire que l’avocat doit évoluer, et s’emparer de tous les domaines du droit. Car le droit est partout, c’est notre chance ! Cela fait par exemple plusieurs années que j’incite les avocats à exercer le métier d’agent d’artiste. Ce métier est actuellement exercé par des personnes qui ne sont pas des juristes, alors que leur activité est faite à 85 % de négociation et de rédaction de contrats. L’avocat est très adaptable, tout à fait capable de se saisir de ces nouveaux métiers qui s’offrent à lui. L’avocat en entreprise est également une place que nous pouvons prendre. Nous devons nous emparer des nouveaux marchés.

LPA – Que préconisez-vous vis-à-vis des legaltechs ?

M.-A. P. – Ces plates-formes délivrent des prestations de conseils. Or, les seuls qui ont des règles déontologiques, la responsabilité professionnelle et sont assurés pour cela sont des avocats. Il faut donc aider les cabinets d’avocats à se munir de leur propre plate-forme. La réforme Macron autorise les avocats à exercer une activité commerciale à titre accessoire. Nous pouvons désormais nous saisir de ce décret pour lever des fonds, faire appel à des ingénieurs, à des geeks, et lancer nos propres plates-formes en veillant à être majoritaires. Profitons de cette opportunité !

B. A. – Les avocats doivent en effet s’emparer de ces legaltechs. Il faut qu’ils soient derrière ces structures, pour que les prestations rendues soient de qualité, et que les clients s’y retrouvent. Nous n’allons pas être les chauffeurs Uber de grandes plates-formes qui tireront les bénéfices de notre activité !

LPA – Comment allez-vous défendre le statut du collaborateur ?

M.-A. P. – En tant qu’ancienne présidente de l’UJA, la défense des jeunes avocats est un sujet qui m’est familier. Nous voulons défendre le modèle de la collaboration libérale, important pour la profession, et protéger le statut des collaborateurs, de sorte que cette activité soit gagnante-gagnante. Nous allons pour cela créer un référent collaboration, qui recensera les manquements graves commis contre les collaborateurs, et les collaboratrices. Il est encore trop fréquent que des jeunes femmes soient remerciées lorsqu’elles annoncent leur grossesse. Aujourd’hui, les femmes victimes de ces pratiques peuvent les dénoncer à la commission discrimination de l’ordre. Le litige fait alors généralement l’objet d’une conciliation. Nous souhaitons aller plus loin et que ces manquements soient réellement sanctionnés.

B. A. – Il faut en effet un signal fort dans ce sens. Il faut non seulement dénoncer ces manquements, mais aussi faire savoir au reste de la profession qu’ils ont eu lieu. Nous ferons connaître ces poursuites. Cette transparence devrait permettre de dissuader ceux qui envisagent de se livrer à de telles pratiques.

LPA – La défense des femmes et de la parité était d’ailleurs un de vos principaux objectifs de campagne. Quel bilan faites-vous de la situation ?

M.-A. P. – La parité est une grande préoccupation, tant pour moi-même que pour Basile Ader. Notre barreau compte 57 % de femmes, mais elles sont loin d’avoir la place qu’elles méritent. Elles sont sous-représentées dans les institutions, elles pâtissent d’un plafond de verre dans l’exercice de leur métier, et sont beaucoup plus souvent collaboratrices qu’associées. Leurs revenus moyens sont également deux fois plus faibles : les revenus annuels moyens des hommes sont de 110 000 euros, et ceux des femmes de 60 000 euros. Pour cela, la candidature d’une femme au bâtonnat nous semblait très importante. Basile Ader aurait pu briguer le poste de bâtonnier et moi celui de vice-bâtonnière, mais symboliquement, cela nous semblait beaucoup plus fort que ce soit l’inverse.

B. A. – Cela n’a d’ailleurs jamais fait l’objet de discussion entre nous. Pour moi, il était évident que notre tandem devait s’organiser comme cela, et ne soit pas, comme cela se voit trop souvent encore, un tandem paritaire de façade, avec un homme aux commandes et une femme sur le porte-bagages. Marie-Aimée est la troisième femme à accéder à ce poste en deux cents ans. Il faudrait qu’un bâtonnier sur deux soit une femme pour que l’on puisse réellement parler d’égalité !

LPA – Comment, concrètement, pouvez-vous favoriser cette parité ?

M.-A. P. – Nous allons créer un référent égalité qui aura pour mission de faire appliquer la norme AFNOR Égalité. Il faut également que les élèves avocats soient formés à la parité dès leurs études à l’EFB. Enfin, nous allons mettre en place des mesures pour aider les femmes à concilier vie privée et vie professionnelle. Nous avons ainsi pour projet de mettre en place une halte-garderie à proximité de la maison du barreau. Nous avons également l’ambition d’aider les petites structures, pour qui un congé maternité peut être difficile à gérer. L’Ordre fera ainsi à ceux qui le demandent les avances des indemnités de maternité, comme le font certaines entreprises. Nous comptons également mettre en place un pool de collaborateurs et collaboratrices qui pourront remplacer les consœurs en congés maternité. Nous avons évoqué les sanctions tout à l’heure, mais nous souhaitons également et avant tout accompagner les cabinets pour prévenir les situations difficiles.

LPA – Vous voulez également réformer la formation des avocats… en quoi pose-t-elle problème ?

M.-A. P. – La formation des avocats est beaucoup trop théorique. Nous souhaitons voir supprimer les cours magistraux à l’EFB et en faire une vraie école professionnalisante. Il faut que les connaissances et les aptitudes professionnelles des élèves soient vérifiées avant leur entrée à l’école, pour qu’ils n’aient ensuite plus qu’une formation pratique. Nous souhaitons ainsi favoriser les enseignements in situ. Nous envisageons par exemple des entraînements à la plaidoirie au palais de justice avec des auditeurs de justice, ou une formation à la déontologie très concrète, en faisant participer nos futurs confrères aux commissions de déontologie, ou même aux audiences disciplinaires.

B. A. – La formation actuelle est absurde. C’est une année très désespérante pour de nombreux étudiants. Ils arrivent à l’EFB bardés de très beaux diplômes, beaucoup d’entre eux ont suivi des formations extrêmement prestigieuses à l’étranger, et ils se retrouvent à réapprendre du droit, parfois en moins bien. Il faut considérer que cette partie théorique est acquise, et leur apprendre des choses très concrètes : plaider, gérer le stress, tenir une comptabilité, gérer du personnel… Toutes ces choses qui leur manquent cruellement quand ils entrent dans la vie professionnelle.

LPA – Enfin, vous entendez également redire clairement l’importance des droits de la défense. Comment allez-vous faire ?

B. A. – Les droits de la défense sont attaqués de toute part car on ne sait plus à quoi ils correspondent. La lutte contre le terrorisme et la proclamation de l’État d’urgence ont justifié que l’on empiète sur les libertés publiques et individuelles. Dans ce cadre, le secret professionnel qui fonde notre profession est aujourd’hui mis en cause. Ce n’est pourtant pas un privilège de l’avocat, mais un devoir. Tout le monde peut devenir justiciable un jour. Le secret des communications entre un avocat et son client est donc un droit fondamental du citoyen. Cela concerne tout le monde. Nous allons tout faire pour défendre ce droit.

M.-A. P. – Nous suggérons d’adopter le même système qu’aux États-Unis, où les numéros des avocats sont recensés par la police, de sorte que les enregistrements de conversation sont automatiquement interrompus lorsqu’il s’agit d’un échange entre un avocat et son client. De par son activité, Basile Ader est plus compétent que moi sur ces questions et sera donc à la manœuvre sur ce point. C’est aussi une nouveauté de notre binôme : nous afficherons clairement les missions de chacun de nous, nos confrères sauront qui fait quoi.

Basile Ader et Marie-Aimée Peyron

Juan Lozano pour l’Ordre des avocats de Paris

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Référence : LPA 26 Déc. 2016, n° 122w6, p.4

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