Seine-Saint-Denis (93)

« Nous voulons donner aux jeunes du 93 les codes de l’entreprise »

Publié le 09/04/2021 - mis à jour le 04/06/2021 à 10H05
« Nous voulons donner aux jeunes du 93 les codes de l’entreprise »
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La grande famille, c’est celle qu’entend créer le cabinet Cohen Amir-Aslani en aidant des jeunes des IUT de Seine-Saint-Denis (93) à trouver leur place dans le monde de l’entreprise. Ségolène Dugué, directrice générale du cabinet, est revenue sur la genèse de ce projet.

Les Petites Affiches : Comment est né ce projet du cabinet ?

Ségolène Dugué : Nous sommes un cabinet de droit des affaires. Nous faisons des fusions-acquisitions, du corporate, du contentieux international, du conseil aux États. Les associés voulaient créer un prix étudiant. Deux façons de faire s’offraient à nous : nous pouvions aller vers des étudiants de filières prestigieuses, type HEC ou Dauphine, ou aller vers des étudiants de l’ombre mais tout aussi méritants. Nous avons choisi cette deuxième option, en nous tournant vers des populations éloignées du cabinet. Plutôt que de récompenser l’excellence, avec un prix qui viendrait couronner un parcours accompli, nous avons eu envie de la susciter. J’ai été mise en relation avec les directeurs des IUT de Seine-Saint-Denis. Je leur ai dit que nous souhaitions accompagner les plus méritants de leurs étudiants. L’accueil a d’abord été prudent. Ils avaient déjà été contactés par des entreprises qui étaient venues les voir et n’avaient pas fait grand-chose ensuite. Qu’un cabinet d’affaires parisien s’intéresse à eux, ils n’y croyaient pas trop. En me voyant revenir à plusieurs reprises, ils ont fini par me faire confiance. En 2013, nous avons pu créer un partenariat avec les IUT de gestion des entreprises et des administrations (GEA) de Bobigny et de Saint-Denis ainsi que celui de carrières juridiques de Villetaneuse.

LPA : En quoi consiste le parrainage ?

S.D. : À chaque rentrée, nous allons présenter le projet aux étudiants de ces trois IUT. Nous demandons à ceux que cela intéresse de nous faire parvenir une candidature, sous forme d’une vidéo de 3 minutes. Celle-ci doit nous donner envie de les accompagner pendant deux ans. Nous présélectionnons de cette manière 10 étudiants qui vont passer devant un jury. En tout, nous sélectionnons cinq étudiants chaque année. Un membre du cabinet se charge d’accompagner chacun de ces lauréats. Ils reçoivent également une bourse de 2 000 €, versée en quatre fois.

Nous leur ouvrons notre réseau, les envoyons en stage chez nos clients. C’est donc un investissement important. À 18 ans, ils ne se rendent pas compte de ce qu’est un réseau. Je dois leur expliquer qu’il faut une vie pour le construire, et quelques instants pour le démolir ! Nous nous mettons en dette vis-à-vis de nombre de nos clients pour eux. Ils doivent être à la hauteur. Ils le sont. Les clients adorent nos lauréats et sont contents de participer à leur évolution.

LPA : Quelle est votre ambition pour eux ?

S.D. : Notre ambition première est de leur donner tous les codes du monde de l’entreprise. Cela implique de savoir-faire un CV, d’accuser réception des mails, mais aussi d’avoir une tenue vestimentaire appropriée, d’avoir de la culture générale, de savoir quoi dire en société, de bien dire bonjour et merci. Au début, ils ne savent pas comment ou dans quelles circonstances remercier, du coup il arrive qu’ils ne le fassent pas du tout !

Le deuxième volet concerne plus directement leurs études. Il s’agit de leur donner des conseils de méthodologie.

Enfin, nous les incitons à pousser leurs ambitions. Souvent, ils ont l’idée de chercher du travail à l’issue de leur IUT. Nous les encourageons au contraire à poursuivre jusqu’à l’obtention d’un master. Ces jeunes ne partent pas de zéro, nos lauréats ont en commun d’avoir des parents fantastiques, qui ont déjà eu de l’ambition pour eux, les ont poussés pour qu’ils en arrivent là où nous les avons rencontrés. Nous leur donnons des modèles. Chaque promotion a un parrain d’honneur, un homme ou une femme au parcours inspirant, qu’ils peuvent suivre comme l’étoile du Nord. C’est particulièrement intéressant quand nous trouvons des personnes qui ont des trajectoires similaires à la leur. Youssef Badr, parrain de la promotion 2018, magistrat et alors porte-parole du ministère de la Justice, était lui-même un ancien de l’IUT de Villetaneuse. Nous nous appuyons également sur les lauréats des promotions précédentes, auxquels ils peuvent s’identifier.

LPA : Comment faire pour transmettre les codes ?

S.D. : Ils les acquièrent beaucoup par mimétisme. Nous les emmenons dans des cocktails, ils nous accompagnent aux rendez-vous avec nos clients. Un de nos associés, à la pointe de la mode masculine, les emmène faire du shopping. Il leur montre les différents nœuds de cravates qui existent, ou comment porter une pochette. Hors crise sanitaire, nous organisons également des sorties au théâtre, au musée, au cinéma, des visites de monuments, des conférences sur des sujets de culture générale. Ils en manquent, surtout de culture historique. Ils lisent peu, certains ne connaissent pas le nom du Premier ministre !

LPA : Quels sont les résultats ?

S.D. : Le parrainage dure deux ans mais le lien qui se crée est très fort et dure toute la vie. Nous avons aujourd’hui 45 anciens lauréats. Chacun va à son rythme. Le parcours classique pour les étudiants des IUT de GEA est de poursuivre en école de commerce. Ceux de l’IUT de carrières juridiques de Villetaneuse poursuivent leurs études à la faculté de droit. Beaucoup s’inscrivent à l’université Paris 2 Panthéon-Assas. Nous les accompagnons, car la transition n’est pas évidente. Les codes ne sont pas les mêmes. Cela dit, l’idée n’est pas d’en faire des clones des étudiants d’Assas. Ils ont des personnalités riches, ce serait regrettable qu’ils s’en défassent.

LPA : Pourquoi avoir choisi ce nom de « grande famille » ?

S.D. : J’ai proposé ce nom, qui dans un premier temps n’a pas fait l’unanimité parmi les associés. Pour moi, il disait la manière dont fonctionne notre cabinet, qui est très convivial. Nous sommes proches les uns des autres. Nous avons au cabinet une grande cuisine ouverte dans laquelle nous avons l’habitude de nous retrouver pour déjeuner. Cette proximité caractérise également la relation avec nos clients : nous passons beaucoup de temps avec eux, même en dehors du temps de travail. Ce nom met en valeur les liens que l’on peut tisser dans sa vie, en dehors des liens biologiques. Aujourd’hui, les lauréats parlent de notre « grande famille » comme de leur seconde famille. Je continue à les voir une fois le parrainage terminé. J’organise un brunch chez moi le premier dimanche de chaque mois, avec cinq lauréats de différentes promotions. Les étudiants m’invitent parfois en week-end, il nous arrive même de partir en vacances ensemble. Je suis très attachée à eux et j’ai beaucoup de plaisir à voir la manière dont ils évoluent.

LPA : Vous parlez d’un « enrichissement réciproque ». Que vous apporte cette relation ?

S.D. : Nous avons tous tendance à vivre entourés de personnes qui nous ressemblent, issues de notre génération et de notre milieu. C’est dommage ! Ayant peu de jeunes adultes dans mon entourage, j’étais, à titre personnel, déconnectée de la jeunesse. Les lauréats m’ont aidé à me reconnecter avec ses aspirations. Sortir de notre milieu a été un choc salutaire pour le cabinet. Nous avions des préjugés. Au début, on m’a déconseillé d’aller à Bobigny en voiture, de peur qu’elle ne soit vandalisée. Côtoyer les lauréats nous a amenés à voir ces territoires autrement, à en voir la richesse. J’ai ensuite été sollicitée par une association pour intervenir auprès des jeunes de Neuilly-sur-Seine. Ils avaient tout et m’avaient semblé « rassasiés », quand nos lauréats ont de l’appétit pour tout ce qu’on leur propose. Ils sont touchants car ils ont également beaucoup de doutes. Une fois qu’on leur dit qu’ils sont en droit de frapper à toutes les portes, ils font preuve d’opiniâtreté, de courage, et ont une grande capacité de rebond. Ils ont tous un job étudiant, certains sont déjà soutiens de famille. Cela nous met une claque ! Cela dit, je ne veux pas qu’ils se sentent obligés de nous impressionner. Si l’un d’entre eux redouble une année, nous dédramatisons. Je leur dis qu’il y a toujours à apprendre d’un échec, et pour cette raison, je leur souhaite même d’échouer régulièrement !

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