« On ne peut pas dissocier le juridique du financier »

Publié le 26/05/2016

À la fois avocate et analyste financière, Raphaëlle d’Ornano s’est fait une place à tout juste trente ans dans le domaine du conseil en transaction services. À la tête d’un cabinet de cinq personnes à Paris, cette jeune femme ambitieuse et entreprenante revendique sa polyvalence et se réjouit de l’entrée en vigueur de la loi Macron. Elle revient pour nous sur ses méthodes et son parcours atypique.

LPA – Vous êtes spécialisée en droit et en finance. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre activité ?

Raphaëlle d’Ornano – Je propose des services d’analyse financière et d’avocat conseil, principalement dans les fusions acquisitions et les restructurations d’entreprises. J’ai constitué une équipe polyvalente : j’ai, d’une part, dans mon cabinet, trois personnes avec un profil classique d’école de commerce, diplômées de grandes écoles parisiennes, et, d’autre part un élève avocat de l’EFB qui a un profil 100 % droit, et un intérêt très prononcé pour la finance. Ces approches sont complémentaires. Nous pouvons ensemble proposer une analyse complète au client. Par exemple, nous travaillons actuellement pour un fonds d’investissement qui veut racheter une application mobile de paiements électroniques entre particuliers. Notre client nous a mandaté pour vérifier que le dossier était « carré », tant sur le plan juridique que financier. Ceci implique par exemple de vérifier que la propriété intellectuelle est à jour, que les marques sont déposées, que le droit du travail est respecté, etc. Sur le plan financier, on analyse les comptes de manière à ce qu’ils soient lisibles et fassent sens pour un investisseur et on donne un avis éclairé sur le business plan. Notre maître mot, c’est la fiabilisation. Notre but est de permettre à l’investisseur de prendre la bonne décision en connaissance de cause.

LPA – Quel est l’intérêt d’avoir une double compétence chiffre et droit ?

R. d’O. – Nous avons pour objectif de pouvoir accompagner un client de A à Z, depuis l’étude du dossier jusqu’à la rédaction des actes, en passant par l’étude des risques. Et ces risques peuvent être aussi bien financiers que juridiques. Par exemple, nous accompagnons actuellement une PME dans le secteur de la prépresse dans une opération de croissance externe. Nous avons été mandatés pour effectuer l’audit d’acquisition juridique, financier, fiscal et social, mais également pour l’ensemble de l’accompagnement juridique dans l’opération. Ainsi, nous assistons le client dans la rédaction d’une lettre d’intention préliminaire, et si l’issue est favorable nous rédigerons le contrat de cession et le contrat de garantie de passif afférents. Quand on travaille sur des fusions acquisitions ou des restructurations, on ne peut pas dissocier ces deux volets. Si on analyse les chiffres sans les risques juridiques, on n’apporte pas un éclairage complet au client.

LPA – Pourtant votre approche polyvalente est rare… Pourquoi cette double approche n’est-elle pas plus développée ?

R. d’O. – J’ai, je pense, un profil assez rare. Je travaille dans un domaine très technique, cela crée une forme de sélection naturelle : on n’est pas si nombreux sur le marché in fine. J’ai un goût très prononcé pour les études : si je mets bout à bout toutes mes formations, j’ai l’équivalent d’un bac + 20 ! Je me suis formée chez les leaders de ce domaine de niche, en commençant par le cabinet Deloitte que j’ai rejoint dès ma sortie de l’ESSEC… j’ai vite senti qu’il y avait une lacune à ne proposer qu’un accompagnement financier, et il m’a paru intéressant de me former au droit.

LPA – Comment avez-vous acquis cette double compétence ?

R. d’O. – J’ai d’abord fait l’ESSEC puis j’ai travaillé pendant plusieurs années chez Deloitte. En 2010, j’ai passé le diplôme supérieur en comptabilité générale (DSCG), pour lequel j’ai dû acquérir quelques bases de droit. La matière m’a semblé passionnante et j’ai voulu poursuivre. Je me suis inscrite en licence 2 de droit à la Sorbonne, puis j’ai fait le cursus complet en cours du soir jusqu’au master 2 en droit des entreprises en difficulté, où j’ai étudié les procédures collectives et le restructuring sous l’égide du professeur François Xavier-Lucas. J’ai passé le CRFPA en 2013 et j’ai intégré l’EFB en 2014. Je travaillais la semaine et j’étudiais le soir et le week-end ! En 2013, j’ai quitté le cabinet de conseil financier dans lequel je travaillais afin de me convertir à 100 % au droit. À ce moment-là, j’ai réalisé que j’aimais trop les chiffres et que je ne pouvais tirer une croix sur tout ce que l’on m’avait appris. N’aimant pas choisir, je n’ai pas choisi et je fais maintenant les deux ! J’ai eu la chance que le changement législatif aille de pair avec mon évolution personnelle.

LPA – Vous étiez très jeune. Comment cela s’est-il passé ?

R. d’O. – Quand j’y repense, c’était osé. Heureusement que je n’ai pas trop réfléchi, sinon je ne l’aurais pas fait ! J’arrivais dans un milieu très concurrentiel, dans lequel il est difficile de s’implanter. Mes interlocuteurs sont des patrons de grandes entreprises, des directeurs de fonds d’investissement… Être une femme de 28 ans face à eux n’était pas toujours évident. J’ai parfois eu l’impression qu’on me laissait partir à l’aventure en attendant que je rentre dans le rang. Mais j’avais confiance en moi, en mes compétences et en mon projet. On tire notre épingle du jeu car pour un service équivalent on est moins chers que nos concurrents, non pas parce qu’on casse les prix, mais parce qu’on a une structure de coût plus agile. On est tous jeunes, on pratique des taux horaires raisonnables, on n’a pas de couche intermédiaire de management, on met tous la main à la pâte !

LPA – Votre jeunesse a-t-elle été un handicap ?

R. d’O. – Non seulement je suis jeune, mais mes collaborateurs le sont aussi : j’ai 30 ans, mon manager a 26 ans et mes autres collaborateurs, 24. Un jour, quelqu’un nous a appelés « le jardin d’enfants ! » Au tout début les clients étaient surpris, ils avaient à mon égard une attitude amusée et attendaient de voir. En même temps, quand ils débarquaient au cabinet, qu’ils voyaient que j’avais cinq collaborateurs et des locaux de 110 mètres carrés, ils comprenaient vite que l’on n’était pas dans l’amateurisme… Ma jeunesse a aussi été un avantage : étant une femme, jeune, j’ai bénéficié d’une certaine bienveillance de la part de mes pairs, qui n’ont jamais rechigné à me donner un conseil ou un coup de main. Aujourd’hui, quand j’ai à traiter une problématique très complexe, je vais chercher une expertise en externe auprès de confrères qui ont 30 ans d’expérience. C’est aussi pour cela que je n’ai pas eu besoin de recruter de senior management.

LPA – Quel est votre cœur de clientèle ?

R. d’O. – Je travaille surtout pour des entreprises qui ont un chiffre d’affaires compris entre 5 et 50 millions d’euros, ce qu’on appelle, dans notre jargon, le « small-mid cap market ». Ce sont des entreprises déjà conséquentes, qui ont des problématiques assez complexes. Mais au-delà, pour des plus grandes entreprises, mon approche pluridisciplinaire perd de son intérêt. Les très grands groupes, dont le chiffre d’affaires se chiffre en milliards d’euros, ont des cabinets dédiés pour chaque problématique.

LPA – Qu’est-ce que la loi Macron a changé pour vous ?

R. d’O. – Je peux désormais communiquer comme expert du chiffre et du droit, et mettre en avant cette double compétence que je pratiquais déjà avant, mais sans l’afficher. La loi Macron encourage l’interprofessionnalité, et permet à plusieurs professionnels de se regrouper sous une même entité. Ce n’est pas exactement mon cas, puisque moi je suis la seule personne à avoir une triple compétence. Mais je suis en adéquation avec l’esprit de cette loi, avec son inspiration. Le fait que cette loi existe m’offre aussi des perspectives intéressantes pour l’avenir. Je veux me développer et avoir une vraie structure interprofessionnelle.

LPA – Qu’est-ce que vous pourriez développer, par exemple ?

R. d’O. – La loi Macron permet de créer un nouveau marché. Je pourrais par exemple recruter un expert-comptable tout en étant inscrite au barreau. Cela ne rentre pas dans mes projets dans l’immédiat, mais c’est en tout cas désormais envisageable : peut-être que cela me sera utile un jour. À court terme, j’envisage également de me rapprocher d’administrateurs judiciaires, et de réunir une équipe qui puisse travailler sur les mandats ad hoc et les procédures de conciliation, en plein essor. Cela aurait du sens, et éviterait les collaborations entre plusieurs structures, qui sont toujours source de complications.

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Référence : LPA 26 Mai. 2016, n° 116p2, p.4

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