Question de rhétorique : l’art de la répartie dans La Vérité de Clouzot

Publié le 14/09/2020 - mis à jour le 14/09/2020 à 13H21

Jamais sans doute l’art du discours n’avait connu un tel succès auprès du grand public. Actu-Juridique a décidé d’y consacrer une rubrique. Régulièrement,  un spécialiste de rhétorique décryptera une figure de style ou de sens  à travers l’analyse d’un propos public ou l’extrait d’une œuvre.

François Martineau, avocat à la Cour et auteur du « Petit Traité d’argumentation judiciaire et de plaidoirie » * débute cette rubrique par l’examen d’une répartie fameuse tirée  de « La Vérité » d’Henri-Georges Clouzot.

Il y a dans « La Vérité » de Henri Georges Clouzot des scènes d’audience qui sont autant de morceaux d’anthologie que des leçons de rhétorique : celle-ci en est une (à partir de 2:06).

Les acteurs, Paul Meurisse et Charles Vanel y servent un dialogue étincelant dont chacune des réparties illustre les procédés oratoires classiques.

Jugez plutôt : lorsque l’avocat de l’accusé, Charles Vanel, après une succession d’échanges vifs avec son confrère reprend la parole pour réinterpréter et contextualiser les faits dont est accusée sa cliente, Brigitte Bardot, le président l’interrompt :

« — Maître, vous plaidez… ça n’est pas le moment !

—  Pas le moment ? Parce que vous pensez qu’il y a un moment pour la justice ! » rétorque l’avocat.

La répartie, une forme de réfutation

Le propos de Charles Vanel constitue en premier lieu une répartie ; dans l’ordre oratoire la répartie se rattache à la réfutation. Au cours d’une audience, ou à l’occasion d’un échange avec un magistrat, il arrive que l’allégation de son contradicteur puisse être réfutée, non point de façon substantielle mais d’une seule phrase dont l’effet, même s’il est temporaire, peut affaiblir une position, déstabiliser durablement ou faire taire celui qui la prononce ; c’est le cas dans cet exemple.

L’art de la répartie lorsqu’il est intégré à l’échange dialectique suscite, depuis longtemps, l’intérêt des philosophes et notamment celui des Socratiques qui, Cyniques ou Sceptiques, s’exerçaient à « l’Eristique » , c’est-à-dire l’art de réfuter tout discours par un discours contraire….

Il est vrai que l’échange oratoire peut s’apparenter à une sorte de combat, de joute, où chaque orateur doit être capable lors de son discours argumentatif de décocher traits acérés ou piques  spirituelles contre son adversaire.

La bonne répartie, celle de Charles Vanel, obéit à trois critères :

– la rapidité,

– l’adéquation avec le discours de son contradicteur,

– et, bien, sûr « le bel esprit ».

La répartie est d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur une évidence. C’est le cas en l’espèce puisque le propos de Charles Vanel sous-tend une vérité  incontestable, presque un truisme : le procès constitue toujours le temps de la justice.

Apostrophe, rétorsion et métalepse

Cette répartie s’analyse en deuxième lieu comme une apostrophe. L’apostrophe consiste à s’adresser directement aux magistrats qui composent un tribunal ; il ne s’agit pas à proprement parler de se livrer à une attaque personnelle en pleine audience, mais seulement de souligner que l’attitude ou le propos d’un juge au cours des débats peut dénoter un préjugé ou un manque d’objectivité, qu’il convient alors de mettre en lumière pour le réfuter. La répartie y contribue !

Cette répartie en troisième lieu constitue un argument de rétorsion dans la mesure où l’avocat a saisi au bond la formule au bond du magistrat ( « ce n’est pas le moment ») pour la retourner partiellement contre lui avec les mêmes mots, mais une conclusion différente.

Enfin, signalons pour le plaisir que la répartie de Charles Vanel  pourrait illustrer une figure de sens … la métalepse, qui consiste à nommer l’effet lorsqu’il n’a été question que de la cause : le président évoquait la plaidoirie, Charles Vanel l’assimile à la justice ; cette figure de sens véhiculant, en sous-jacent, que la plaidoirie est bien le temps de la justice…

Quelle réplique ! Quel film !

 

  • Dalloz, 8 ème édition 2019.

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