Confinement : « Si on arrive à faire certaines choses à distance, d’autres sont impossibles à faire »

Publié le 06/05/2020 - mis à jour le 07/05/2020 à 11H43

Le télétravail s’est imposé à un grand nombre de salariés depuis le début du confinement. S’il permet de réaliser certaines tâches, il n’en reste pas moins une solution imparfaite. Certains métiers et populations ne peuvent en bénéficier. Gilles Dowek, chercheur en informatique à l’Inria, et enseignant à l’École normale de Paris-Saclay, a publié récemment une tribune dans le journal Le Monde pour évoquer les insuffisances du télétravail, mises en exergue par la situation actuelle.

Les Petites Affiches : Dans votre tribune, datée du 27 mars 2020, vous indiquez que le confinement révèle les limites du télétravail. Quelles sont ces limites ?

Gilles Dowek : Ce n’est pas tant le confinement qui est concerné. Jusqu’à présent nous avions surtout expérimenté un télétravail assez partiel. Des salariés exerçaient leur activité professionnelle à distance une fois par semaine ou quand ils étaient malades mais jamais de façon contrainte et intégrale comme c’est le cas avec le confinement actuel. Pour beaucoup de personnes, les 152 heures de travail mensuel vont se réaliser, le temps du confinement, en télétravail. Or si on arrive à faire certaines choses à distance, d’autres sont impossibles à réaliser.

Premièrement, même s’il y a une très grande augmentation du nombre de personnes dont le travail consiste à manipuler de l’information, il y a toujours une part importante de travailleurs qui manipulent de la matière et de l’énergie et qui ne peuvent pas, en conséquence, télétravailler. Ce sont beaucoup de personnes qui étaient invisibilisées, très peu considérées. Tout d’un coup on s’aperçoit que ce sont des métiers essentiels. Je pense par exemple aux déménageurs, cantonniers, et infirmiers. On se rend compte aussi que les transformations entamées dans certains domaines, comme celui du métier de « caisse » dans les supermarchés où les personnes sont remplacées par des machines, est loin d’être achevée. Tout cela ne sera pas sans incidence car on s’aperçoit que l’aspect « matériel » est encore très important dans beaucoup de secteurs.

Autre limite, liée cette fois-ci aux professions qui manipulent de l’information, c’est le lien entre espace et travail qui n’a pas totalement disparu. Bien qu’un professeur puisse corriger un paquet de copies sur son canapé, ou un avocat écrire une plaidoirie chez soi, certaines manipulations de l’information exigent encore un déplacement, par exemple pour aller plaider au tribunal. C’est ce qui rend la réflexion menée actuellement sur la possibilité de rendre un jugement en dehors d’un tribunal très intéressante. On se demande si un juge peut rendre un jugement ailleurs que dans un tribunal pour les plus petits délits. C’est-à-dire depuis chez lui, dans son canapé, après avoir entendu les deux parties en visioconférence. Est-ce envisageable ? Certains diront oui, d’autres non et pensent que même dans le cas d’un excès de vitesse, le rituel du passage au tribunal est très important, qu’il faut le préserver. Ce qui est intéressant pour un informaticien comme moi c’est que le débat soit ouvert.

LPA : Vous évoquez aussi la problématique de la faible qualité des équipements informatiques. C’est une limite encore d’actualité ?

G. D. : J’ai visité il y a quelques temps un laboratoire qui développe des outils de téléconférence. C’était impressionnant, il y avait des haut-parleurs partout et on arrivait à créer l’illusion que quelqu’un parlait d’un certain endroit de la pièce, c’était comme dans le système de son d’une salle de cinéma. La réalité est cependant bien différente. Je viens de faire passer un oral à un étudiant. Si j’avais une tablette raisonnable et une connexion de qualité, ce n’était pas son cas. On a eu pas mal de difficultés à communiquer et ça s’est avéré compliqué, même si on a finalement réussi. À travers cet exemple on voit également que nos espaces domestiques n’ont pas du tout été pensés et réalisés pour que nous puissions y travailler.

LPA : Le confinement c’est donc un test majeur pour le télétravail ?

G. D. : Il est vrai que l’on a été plus ou moins forcé de faire une expérience à grande échelle. On avait auparavant des expériences de laboratoire où l’on testait le télétravail dans des situations quelque peu artificielles et partielles. Mais désormais, pour la première fois, on a des millions de personnes qui télétravaillent. Il est difficile, en sciences humaines, de faire des expériences. Cette situation est, de ce point de vue-là, très intéressante.

LPA : Le travail au « bureau », classique, sera-t-il revalorisé après le confinement ou est-ce le télétravail qui se verra renforcé pour l’après Covid-19 ?

G. D. : Difficile de répondre. Vraisemblablement, certaines incapacités connues du télétravail seront levées. Si on reprend l’exemple du tribunal, on s’aperçoit qu’il est possible de changer le droit, dans certains cas, de manière à favoriser le télétravail. Peut-être on décidera aussi d’avoir des outils de communication de meilleure qualité dans sa poche, dans son cartable ou à la maison de manière à mieux travailler à distance. Les espaces domestiques pourraient être eux aussi réorganisés pour réserver une pièce dédiée au bureau et qui soit raisonnablement insonorisée et coupée du reste de la maison. À l’instar des médecins du XIXe siècle qui recevaient principalement leurs patients chez eux dans leur salon, et qui ont progressivement compris qu’il valait mieux avoir un cabinet, quoique attenant à la maison pour distinguer leur espace professionnel de leur espace domestique. L’expérience que nous vivons aujourd’hui nous mènera probablement dans ces trois directions pour rendre le télétravail plus facile à la fois sur un plan juridique et technique.

Cependant, il est également probable qu’on prenne conscience qu’il y a un certain nombre de tâches pour lesquelles le contact présentiel est important. Ces activités seront alors sûrement revalorisées, de même que les travailleurs de l’ombre comme les déménageurs ou les caissières de supermarché. Reste à savoir s’ils arriveront à jouer là-dessus pour rehausser leurs salaires et leur statut social. Rien ne peut être sûr, mais cette possibilité existe.

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Référence : LPA 06 Mai. 2020, n° 153g0, p.3

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