Val-de-Marne (94)

Dans le Val-de-Marne, une première EITI qui réinsère par le travail indépendant

Publié le 24/01/2022 - mis à jour le 03/08/2022 à 12H07

Dans le Val-de-Marne, une première EITI qui réinsère par le travail indépendant

Depuis juin 2021, l’entreprise d’insertion par le travail indépendant (EITI), StaffMe, la première dans le Val-de-Marne, permet de réinsérer des personnes, tenues loin de l’emploi, grâce au travail indépendant. Accidents de la vie, de travail ou contraintes personnelles importantes, une quarantaine de personnes ont déjà retrouvé le chemin du travail.

« Pour moi, c’est un rêve qui se réalise », se satisfait Frédérique. Cette mère de 48 ans spécialisée en gestion administrative a enfin réussi à se lancer comme travailleuse indépendante. Habituée au salariat depuis le début de sa carrière, elle en avait envie depuis longtemps mais elle ne savait pas comment procéder ni par quoi commencer. « Mais après deux ans de chômage, j’ai voulu concrétiser ce projet », se souvient-elle. Sa mission locale la met alors en contact avec la plateforme de l’EITI StaffMe. Elle ne connaît alors pas du tout le dispositif de réinsertion par le travail indépendant. Elle a bien pu ressentir quelques réserves à franchir le pas, mais après quelques mois, la voilà comblée. « J’ai trouvé mon équilibre, je peux travailler quand je l’entends, j’ai davantage de temps pour mes trois filles et je m’y retrouve financièrement », résume-t-elle.

Faire rimer travail indépendant et réinsertion

Comme 38 autres personnes, Frédérique est suivie par un dispositif innovant, la première EITI du le Val-de-Marne. « Ce sont des personnes qui n’y arrivent pas ou plus dans le salariat », éclaire Norma Valteau, la directrice de la structure. En cause, très souvent, l’absence de flexibilité horaire, notamment pour les familles monoparentales et les personnes handicapées qui ont un parcours de soin chronophage, mais aussi les déçus du salariat, en rupture avec la hiérarchie ou en manque de reconnaissance. Parmi les personnes accompagnées, il faut compter 70 % de jeunes de moins de 26 ans et beaucoup de femmes qui « ont connu des accidents de la vie, des accidents de travail, du décrochage. Pour eux, la marche est très haute, il leur faut recommencer une activité à leur rythme », explique encore Norma Valteau. Pour sortir de l’impasse, « le travail indépendant est une possibilité comme une autre. Ils vont tester, ouvrir un réseau et pourront éventuellement retourner au salariat s’ils le souhaitent ».

L’EITI vient compléter l’arsenal de quatre dispositifs de réinsertion déjà existants : les entreprises de travail temporaire d’insertion, les entreprises d’insertion, les associations intermédiaires, les ateliers et chantiers d’insertion. Depuis 2018, l’EITI est en expérimentation introduite depuis l’adoption de la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel (L. n° 2018-771 du 5 septembre 2018) et le Conseil d’État vient de confirmer sa prolongation pour deux années supplémentaires. Ensuite, l’État dressera le bilan de cette expérimentation afin, peut-être, que l’EITI devienne un cinquième dispositif officiel.

Pour Norma Valteau, tout a commencé en 2018, alors qu’elle travaillait pour « Lulu dans ma rue », première EITI à avoir reçu son agrément de l’État pour faire de l’insertion par le travail indépendant. À cette occasion, elle rencontre les fondateurs de StaffMe, plateforme de mise en relation de jeunes freelance et d’entreprises pour des missions ponctuelles, aux moment où celle-ci cherchait alors à devenir une EITI. Bénéficiant de la force de frappe de la plateforme de StaffMe, l’idée émergea de développer un volet accompagnement de travailleurs éloignés de l’emploi. StaffMe conjugue donc aujourd’hui plusieurs facettes : plateforme de mise en relation, organisme de formation (à Marseille) et maintenant entité EITI. Séduite par la motivation des fondateurs de StaffMe, Normal Valteau décide de les rejoindre.

Le volet EITI repose sur trois piliers : la création et la gestion de microentreprise pour les personnes accompagnées (déclarations, paiement des cotisations sociales,….), l’accompagnement socio-professionnel, grâce aux chargés d’insertion qui ont pour mission de lever tous les freins à l’emploi (logement, endettement, mobilité…) et enfin l’accès aux activités, par le biais d’un accompagnement commercial. Majoritairement, le type d’activité proposée correspond à des missions ponctuelles qui ne nécessitent pas de formation comme de la petite manutention, le dépôt de cartons pour le compte d’entreprises ou de l’évènementiel, de l’animation commerciale ; mais aussi de la saisie de données réalisable en télétravail et de l’aide administrative, missions qui nécessitent un peu plus de formation.

La valeur de l’accompagnement sur-mesure

Pour Norma Valteau, les avantages de cette EITI sont nombreux, à commencer par l’accompagnement sur-mesure qui est proposé aux bénéficiaires. Après avoir été mis en contact avec la structure, le premier rendez-vous d’intégration permet de faire le diagnostic socio-professionnel du bénéficiaire et de définir son projet personnalisé d’accompagnement, afin de créer son compte et son entreprise. Les personnes concernées sont ravies de cet accompagnement. « Les membres de l’EITI sont très à l’écoute. Nous avons eu accès à la formation tremplin lors de laquelle on nous a donné les bases du fonctionnement du travail indépendant et où des formateurs nous ont présentés leur travail », se satisfait Lorenzo, 23 ans, qui apprécie également les rendez-vous réguliers (mensuels ou tous les deux mois) avec sa chargée d’activité ou d’insertion. Frédérique, elle, se réjouit de gagner en compétences sur le côté administratif de son activité. « Quand j’ai des factures à générer, un souci avec l’Urssaf, je peux leur poser des questions ».

Gérer son emploi du temps avec ses contraintes ou ses envies

De son côté, Maud, ancienne préparatrice de commandes, est suivie depuis 6 mois. La quinquagénaire a connu un accident du travail qui l’a laissée handicapée. Elle n’a pas supporté le licenciement qui en a découlé, et pendant deux ans est restée au chômage. Grâce à la Maison départementale pour les personnes handicapées (MDPH), elle a suivi une reconversion qualifiante d’adjoint administratif et d’accueil puis a effectué une mission de 17 mois qui ne s’est malheureusement pas concrétisée par un emploi pérenne. Sa confiance en elle, déjà malmenée, a été de nouveau ébranlée. Quand sa conseillère du plan local pour l’insertion et l’emploi (Plie) la dirige vers l’EITI StaffMe, elle ne connaît pas du tout la structure. Mais elle confie s’être sentie bien accueillie, et a continué à réaliser des missions à son compte.

Les bénéficiaires parlent d’une même voix : les encadrants techniques peuvent facilement identifier les missions adaptées à leurs attentes et à leurs envies. « L’équipe a très vite trouvé les missions qui me conviennent », raconte Frédérique. Elle, qui télétravaille, reconnaît ne pas tout regretter la vie de bureau et la pression de la hiérarchie. Si jamais elle rencontre un impératif, comme un rendez-vous médical, elle apprécie la flexibilité de son statut. « C’est très motivant au quotidien ». Elle ne se sent pourtant pas seule, grâce à l’accompagnement dont elle bénéficie et les contacts réguliers avec l’équipe de l’EITI, mais aussi par le recours aux outils numériques qui permettent les visioconférences avec ses collaborateurs, les outils de travail collaboratif comme Slack, sans oublier quelques passages au siège de son entreprise en présentiel.

Lorenzo a arrêté l’école à 16 ans. Il n’a pas été convaincu par ses différents postes (assistant d’un professeur de tennis, animateur périscolaire, informatique…). Pour lutter contre son manque de motivation, il se rend à un salon de l’entrepreneuriat à Champigny-sur-Marne (Déconfin’Action). C’est là qu’il rencontre les membres de StaffMe. « Je l’ai bien senti, on a fait le rendez-vous et en une semaine, je travaillais », se rappelle-t-il. Après quelques mois, il ne voit pas de point négatif à son expérience en tant que travailleur indépendant, aimant « le fait de ne pas être coincé dans un CDD ou un CDI. Avec l’EITI, je sais quels horaires précis je fais, pour combien d’argent, j’ai le choix des missions. Et j’ai plus de temps pour réfléchir à mes projets professionnels et mes activités personnelles. On se sent beaucoup plus récompensé de bien travailler », estime-t-il.

Reprendre confiance

Pour beaucoup de ses bénéficiaires, l’EITI est aussi un espace où la confiance se reconstruit. Lorenzo se souvient de l’angoisse ressentie avant sa première mission, de la mise en rayon dans un magasin. « Mais finalement, je n’avais pas besoin d’expérience. On apprend sur le tas, c’est hyper simple. Le feeling passe avec les clients, ça donne de la motivation ». À son compteur, quelques mandats dont il est particulièrement fier, comme une mission de ménage pour le défilé Dior, « un univers que les gens connaissent peu ». Cette plongée dans le « travail monstrueux nécessaire pour 20 minutes de défilé » l’a enchanté.« C’est vachement mieux que de travailler chez McDonald’s ! ».

Après chaque prestation, les personnes suivies bénéficient de rendez-vous qui reviennent sur les prestations réalisées. Cela peut être l’occasion d’aborder les problèmes qui ont été rencontrés, mais c’est surtout l’opportunité d’affiner un projet professionnel. « Cela permet de savoir le type de missions que l’on a envie de refaire ou pas, ou de se dire que tel métier n’est pas pour soi », explique Maud, « les entreprises de leur côté font un retour, c’est important que les clients soient satisfaits. Les employeurs disent toujours quand ça ne va pas, mais jamais quand ça va ». Ne pas travailler en tant que salariée lui redonne du pouvoir. « Le rapport avec les clients n’est pas du tout le même. Je me sens à égalité, car mon employeur a autant besoin de moi que moi de lui ». Satisfaits de son travail, deux clients ont déjà proposé à Maud un CDI en saisie de données. Elle a décliné pour le moment car elle se sent « bien à faire des missions ponctuelles, cela me donne le choix de mes clients. Grand avantage, je peux travailler et continuer mon parcours de soin », plusieurs rendez-vous de kinésithérapie par semaine qu’elle a sacrifiés pendant trop longtemps. Elle veut encore reprendre davantage confiance en elle et peaufiner les compétences acquises, se perfectionner dans ses nouvelles tâches, en combinant des horaires flexibles qui lui permettent de prendre soin de sa santé.

Lorenzo aime également le sentiment du travail bien fait. « On a des retours, en positif ou en négatif, dans les deux cas, c’est constructif et encourageant », estime le jeune homme.

Il est aussi très valorisant de mieux s’en sortir financièrement, comme c’est le cas pour Maud qui n’a plus besoin d’associations alimentaires pour pouvoir manger correctement. Frédérique elle aussi gagne mieux sa vie et profite d’un certain « confort de vie ». Elle peut sortir, prévoir des loisirs et des activités.

Prévoir la sortie du dispositif

Au bout de 24 mois maximum, s’organise la « sortie dynamique » du dispositif de deux manières : soit en décrochant un CDD ou un CDI, soit en restant travailleurs indépendants.

Grâce à ses multiples expériences, Lorenzo a désormais quelques idées de métiers qui pourraient lui plaire, comme régisseur dans le cinéma, un métier qu’il a découvert lors d’une mission qui a été l’occasion d’en rencontrer un membre de la profession et de lui poser des questions. « Je découvre des métiers que je ne connaissais même pas ». Sinon, il a un projet entrepreneurial avec un ami, pour lequel il pourrait bénéficier du suivi de l’EITI. « Nous sommes en train de travailler afin de pouvoir présenter quelque chose et derrière, ils pourront peut-être nous mettre en contact avec des gens susceptibles de nous aider à monter notre entreprise ».

Sur les 40 personnes suivies depuis le début, 3 ou 4 sont sorties avec un CDD, un CDI ou une formation qualifiante. « Elles ont réalisé quelque 5 000 heures de travail, soit 40 % d’un temps plein en moyenne, 80 % des personnes ont bénéficié d’une formation et ont ainsi pu développer leur employabilité » et ont généré 75 000 euros de chiffres d’affaire. Il y a une vraie dynamique dans le Val-de-Marne. Le dispositif est encore assez peu médiatisé et nous avons à coeur de leur faire connaître aux professionnels de l’insertion comme au public que nous visons », s’enthousiasme Normal Valteau.

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