La santé et l’entreprise : vers la fin d’un tabou ?

Publié le 04/09/2019

Comment les entreprises, devenues des actrices majeures de la société, peuvent-elles accompagner au mieux la santé de leurs salariés ? Alors que la loi Pacte a légiféré sur les entreprises comme objet social, Concilio, société d’accompagnement médical personnalisé au sein des entreprises, s’est emparée de la thématique. Elle a ainsi collecté des données chiffrées sur le rapport qu’entretiennent entreprises, DRH et salariés concernant leur santé. Florian Reinaud, ancien médecin, passé par douze ans dans le capital-risques (en investissant dans des start-up de santé) et cofondateur de Concilio, analyse en détail les résultats.

Les Petites Affiches

Avec Concilio, vous proposez de l’accompagnement médical personnalisé (consultations à distance, physiques, recommandation des meilleurs médecins…) au sein des entreprises. Pourquoi avoir voulu réaliser un sondage sur les salariés en entreprise et leur santé ?

Florian Reinaud

Nos clients, filiales de grands groupes comme PME, sont essentiellement des entreprises qui proposent nos services à leurs collaborateurs et à leurs familles, parce qu’elles y voient un intérêt, notamment sur leur marque employeur comme au niveau d’engagement que cela peut générer chez leurs collaborateurs. Bien sûr, chaque entreprise est différente. Mais la santé a une caractéristique essentielle, c’est qu’elle nous concerne tous ! En ce qui concerne l’entreprise, ce qui nous semblait intéressant, c’est que ce sujet a longtemps été tabou, car il relevait de la sphère privée. Pourtant, je n’ai jamais rencontré de DRH prétendant que la santé de ses salariés n’avait pas d’impact sur son entreprise.

Avec ce sondage, nous avons voulu mettre en lumière le ressenti des salariés par rapport à toutes leurs démarches de santé, quel impact elles ont sur eux et indirectement sur les entreprises, le temps que cela prend sur leur temps de travail… Résultat : 50 % des salariés trouvent que les démarches de santé sont plutôt stressantes, 3/4 qu’elles sont complexe, 78 % qu’ils manquent de temps. Un tiers d’entre eux prennent du temps sur leur temps de travail. Pour la première fois, nous avons réussi à chiffrer ce phénomène : les démarches de santé prennent quasiment deux jours par an et par salarié, ce qui équivaut à un coût de 8 à 9 milliards d’euros annuels. Les démarches de santé ont finalement un coût caché assez considérable. Et finalement, quand on demande aux salariés si cela les intéresse de voir leur entreprise mettre en œuvre des services de soin, ils répondent oui à une immense majorité (entre 80 et 90 %). La grande conclusion de cette enquête, à notre sens, c’est qu’il y a un champ des possibilités pour les entreprises, à la fois en matière de productivité mais aussi en matière d’engagement de leurs salariés. Si l’on pouvait accéder de façon optimale à l’ensemble de ce que notre système de santé offre, nous serions en mesure d’économiser sur le nombre de complications, pourrions réaliser des diagnostics plus précoces, moins d’opérations… Cela aurait un impact beaucoup plus important que toute la R&D dans le domaine du médicament, tout en économisant de l’argent. L’idée de Concilio a donc été d’utiliser le meilleur de ces nouveaux outils technologiques pour permettre un meilleur accès à la santé.

LPA

Comment gagner la confiance des salariés sur une question aussi intime – voire taboue – que la santé ? Comment éviter le côté « Big Brother » et la peur d’une entreprise trop intrusive ?

F. R.

Nous avons choisi de réaliser ce sondage par le biais d’Opinionway, garantie de sérieux et de confiance. Environ 1 000 personnes ont répondu, le panel est donc représentatif. Et s’il y a un biais, il est plus pour minimiser l’impact des recherches de santé réalisées sur le lieu de travail que l’inverse. Je suis un ancien médecin, donc je connais cette situation, quand des patients venaient me consulter en me disant « J’ai un problème de santé, mais il est hors de question que mon employeur soit au courant ». Alors que l’on sait bien en tant que médecin que cela va, à un moment ou un autre, impacter l’entreprise. Heureusement en France, il existe des garde-fous réglementaires, quasiment les plus stricts au monde : nos services ne fonctionnent que s’ils sont totalement confidentiels. Avant l’étude, nous pensions qu’il y aurait des réticences de la part des salariés (sur la confidentialité des données, leur exploitation…) mais honnêtement, vu notre taux d’usage, ce n’est pas le cas. Dans le sondage, on voit que plus des 3/4 des salariés aimeraient justement des services comme cela proposés par les entreprises. Mais cela ne veut pas dire que l’entreprise doit devenir l’opérateur du service ! Quand il s’agit d’un tiers de confiance, indépendant, comme nous, cette idée passe très bien.

LPA

L’entreprise est-elle vouée à devenir de plus en plus une prolongation de notre vie personnelle ? Votre enquête montre-t-elle une réconciliation entre deux mondes, celui de l’entreprise et celui de la santé ?

F. R.

La santé est un espace légitime pour que les entreprises puissent agir, bien sûr dans le respect de la confidentialité. L’objectif est d’en faire prendre conscience à des directions des ressources humaines, comme des directions générales, mais aussi du côté des salariés. Nous comparons très souvent notre démarche à ce qu’il s’est passé avec les crèches d’entreprises. Il y a quinze ans, les salariés se demandaient en quoi cela les concernait, alors qu’aujourd’hui, toutes les entreprises d’une certaine taille ont ouvert ce type de crèches. Il a bien fallu des entreprises visionnaires pour lancer le mouvement ! Grâce à elles, les entreprises ont bénéficié d’une amélioration de leur marque entreprise, et aujourd’hui les salariés les réclament si elles n’existent pas dans leur entreprise. Nous pensons que de la même manière l’entreprise va mettre en place un certain nombre de choses les dix-quinze prochaines années dans le secteur de la santé. Pas dans une optique de « Big Brother », mais parce que c’est dans leur intérêt économique. Une meilleure santé implique des retombées indirectes majeures, avec des salariés qui souhaitent de plus en plus un environnement plus équilibré et qui ont besoin de voir que l’entreprise s’engage en faveur de cet équilibre. Avec le développement des nouvelles technologies, il est légitime, puisque l’entreprise vient prendre du côté de la vie privée, qu’elle puisse faciliter la vie des salariés d’un autre côté.

LPA

Concrètement, comment vos services se mettent-ils en place dans une entreprise ?

F. R.

L’entreprise contractualise avec nous, elle paie un forfait annuel par salarié, dépendant de sa taille, du nombre de salariés, des ayants droit (enfant, conjoint et parents, beaux-parents). Toute la famille est ainsi couverte car cela impacte sur la productivité. Nous travaillons aussi avec les entreprises pour mettre en place une communication personnalisée, qui correspond à leurs grands enjeux stratégiques, nous expliquons aux salariés pourquoi elles font ce choix, nous tentons de lever les freins et d’encourager les salariés à s’inscrire, avec une adresse mail personnelle et non celle du travail, pour bien scinder les choses. Une fois inscrits, ils réalisent leurs demandes de rendez-vous médicaux de façon digitale. Pour les accompagner au mieux, nous comptons une équipe médicale qui rappelle les patients au besoin, afin de bien comprendre la demande, et s’assurer que la bonne solution (télé consultation, rendez-vous physique…) est mise en place.

LPA

Cela signifie-t-il qu’il faut abandonner le médecin de famille ?

F. R.

Non, pas forcément. Si vous avez un très bon médecin traitant, vous ne ferez sans doute pas appel à nos services en tant que salarié. Mais quand vous êtes en déplacement, que vous avez déménagé ou pas trouvé la bonne réponse à votre souci médical, le système français permet cette liberté de chercher des avis complémentaires. Le salarié n’a aucune obligation de passer par le service, mais nous constatons beaucoup de récurrences, puisque les salariés utilisent entre trois et quatre fois par an l’un de nos services. 70 % des éligibles s’inscrivent et utilisent le service de façon multiple.

Le plus souvent, l’entreprise propose ces services à la totalité de ses salariés, mais parfois cela ne concerne qu’une population particulière, par exemple, des expatriés. Notre objectif est de démocratiser l’accès à l’accompagnement médical, et le meilleur moyen que nous avons trouvé, c’est de passer par les entreprises. Car finalement, si vous couvrez les salariés et leurs ayants droit, vous couvrez une très grande partie de la population française.

LPA

Du côté de l’entreprise, comment perçoivent-elles ce système, en termes de gains, d’image de marque… ?

F. R.

C’est très variable selon les entreprises et cela dépend de leurs problématiques particulières. Quand on est expatrié, en général, on bénéficie d’un « assister », pour vous rapatrier en cas de gros pépin, mais finalement, pour le reste, comme trouver des médecins localement ou des médecins pour ses parents restés en France, on se retrouve démunis. Par ailleurs, concernant les expatriés, une population qui coûte déjà cher à l’entreprise, le coût marginal est absolument minime. Pour une population plus large, les motivations sont un peu différentes. Beaucoup d’entreprises le mettent en place dans une optique de marque employeur, elles ont envie de montrer qu’elles se préoccupent de leurs employés. C’est d’ailleurs un argument pour rester plus longtemps dans l’entreprise qui convainc 80 % des répondants du sondage. Pour les équipes RH, ce qu’on note, c’est qu’elles apprécient d’être soulagées de sujets extrêmement délicats à traiter. Car souvent, l’entreprise n’est pas au courant qu’il y a un pépin de santé. Si l’information remonte, cela se fait du côté des équipes RH, qui se retrouvent à gérer des situations très sensibles, qui ne font pas partie de leurs prérogatives ou de leurs compétences. Car même quand il y a un service de médecine du travail, le médecin n’a pas le droit de prescrire, sa pratique est très encadrée. Alors quand il y a une solution toute prête, les RH l’accueillent avec soulagement.

LPA

Mais cela ne coupe-t-il pas les DRH de certaines réalités ?

F. R.

Non, car nous leur faisons un retour anonymisé, sur les taux d’inscription, d’utilisation, et cela nous permet de tracer si tout un coup nous constatons un pic de demandes sur une problématique particulière, nous pouvons leur dire : « Attention, il y a peut-être là quelque chose dont vous devriez vous préoccuper ». Cela peut être du burn-out, des problèmes musculo-squelettiques qu’on peut mesurer. Ainsi le DRH peut regarder les chiffres sur son dashboard, cela est plus efficace qu’un questionnaire envoyé annuellement, peut-être avec certains biais. Là, il a de la donnée brute, mais anonymisée.

Pour des populations expatriées, nous avons déjà vu des pics de consultations sur des maladies infectieuses. Concernant les risques de burn-out, pour l’instant, nous n’y avons pas encore été confrontés, mais cela ne fait que 18 mois que nous sommes déployés. Seule certitude, avec notre taux d’utilisation, si c’était le cas, nous devrions être en mesure de le voir et d’offrir des solutions complémentaires à un numéro vert inscrit dans la cafétéria. Car le traitement d’un problème de santé est forcément multi-outils.

LPA

Quels avantages pour le salarié qui se met à utiliser Concilio ?

F. R.

Téléconsultation, consultation physique téléguidée par l’équipe médicale, outils de prévention, réalisation d’un bilan pour commencer, les alternatives sont multiples. Ce que nous permettons, c’est un suivi complet. Enfin, certes, nous n’avons pas d’accès privilégié aux spécialistes, mais les temps de prise de rendez-vous sont réduits. Nous avons en effet 20 000 médecins dans la base, sur telle ou telle problématique. L’équipe médicale prend contact avec le secrétariat du médecin, peut bénéficier des créneaux d’annulation, car elle rappelle régulièrement. Parfois, avoir une consultation dans deux mois, c’est très angoissant pour le patient. Si le rendez-vous est dans longtemps, nous proposons une téléconsultation dans les 48 heures, lors de laquelle le salarié peut poser ses questions et obtenir les ordonnances pour les examens complémentaires nécessaires, afin d’arriver avec les résultats en main lors du rendez-vous avec le spécialiste. Le stress du délai d’attente peut être réduit grâce à des réponses virtuelles.

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Référence : LPA 04 Sep. 2019, n° 145r3, p.3

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