Hauts-de-Seine (92)

Travailler et produire en Île-de-France en 2040 : quelles perspectives ?

Publié le 30/04/2021 - mis à jour le 03/05/2021 à 9H48

Missionné par la région Île-de-France, l’Institut Paris Région a lancé un cycle de réflexions sur l’avenir du territoire à l’horizon 2040. Après la question de l’habitat, la deuxième rencontre en ligne qui a eu lieu le 30 mars dernier, s’est focalisée sur le travail et la production. Économie sociale et solidaire, impact du numérique, foncier, attractivité : les bouleversements du monde du travail, accélérés par la crise sanitaire, vont-ils s’intensifier ou changer de direction ?

Carine Dartiguepeyrou est prospectiviste, docteure en sciences politiques et secrétaire générale des Entretiens Albert-Kahn (Hauts-de-Seine). Ses travaux portent sur les grandes mutations mondiales et leurs impacts sur les organisations humaines. Son expertise est sollicitée aussi bien par les grandes entreprises que les institutions publiques. L’autrice de L’innovation publique, repères et retour d’expérience en territoire, publié en 2020, était invitée à ouvrir la discussion sur les enjeux de la région Île-de-France pour les 20 prochaines années. Surtout, comment ces changements que nous vivons peuvent-ils influencer la prise de décision ?

« Aujourd’hui, même s’il y a énormément d’interventions sur le monde d’après, on sait qu’un bon nombre d’évolutions sont déjà à l’œuvre », a-t-elle commencé. « Les tendances-clés au niveau mondial ont été impactées ou amplifiées par la crise du Covid ». Carine Dartiguepeyrou fait ici référence à la « reconfiguration sociale des organisations » qui tendent vers plus de transparence et « un équilibre des pouvoirs et des relations ». « Les jeunes ont envie de rejoindre un environnement de travail où ils se sentent bien ».

Dans cette « polycrise » (environnementale, sociale, économique), notre rapport au temps a également été bouleversé : « La contraction du temps est très visible dans le département des Hauts-de-Seine par exemple. 3 000 agents ont été équipés d’outils nomades en moins de trois mois. Cela a pu se faire parce que la stratégie était à l’œuvre, elle a été accélérée ».

Miser sur les ressources humaines à travers la formation

Parmi les évolutions, Carine Dartiguepeyrou liste donc les « nouvelles aspirations en termes de valeurs et de comportements autour de l’émancipation et de l’interdépendance ». L’impact majeur se situe au niveau du leadership, attendu comme « horizontal, partagé et collectif pour prendre en compte la complexité du monde ». « La collaboration n’est pas un effet de mode mais une nécessité pour trouver les solutions de demain », dit-elle. Cela se reflète dans la « nécessité de penser le recrutement en faveur de l’inclusion » dans une société qui a « l’exigence de prendre en compte l’individu dans sa globalité ». L’on ne pourra pas échapper à la diversité des profils et des parcours ni à la transformation des lieux de travail, même si « le bureau reste un incontournable pour toutes les générations et tous les métiers ». Là-dessus vient s’intégrer les développements technologiques (Big data, 5G, etc.), créant le risque de rendre rapidement obsolètes les compétences du présent.

Un sixième de la population active va devoir changer d’emploi selon les estimations. Alors que certaines entreprises souhaitaient recruter des talents spécifiques par le passé, la prospectiviste encourage à faire le pari de la formation en interne et à « investir sur les ressources humaines » : « L’éducation est hyper centrale et concerne tous les âges. L’éducation doit être populaire ».

Invitée à débattre, France Morot-Videlaine, directrice générale adjointe de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) Paris Île-de-France, la rejoint sur ce point : « En Île-de-France, des métiers perdent de la vitesse donc il faut créer des passerelles. La CCI Paris Île-de-France essaye d’y répondre et d’être au plus près des besoins futurs des entreprises ». Sébastien Chaillou, directeur de la Chambre régionale de l’économie sociale et solidaire (CRESS) Île-de-France, complète en appelant à transformer les compétences informelles dans les associations pour des parcours plus souples.

Car sur l’enjeu de la formation et des métiers, il est impossible de prévoir de quoi demain sera fait, insiste Bernard Barbier, directeur de Défis-Métiers. « Les métiers de demain, c’est quoi ? Personne ne le sait. Ce ne sont que des projections du présent. L’important n’est pas les métiers de demain, mais ce que l’on fait aujourd’hui. Personne n’avait prévu cette année de confinement alternatif. Le monde est fait pour apprendre et faire avec ». Nous apprenons ainsi que « le numérique est utile », mais surtout « le manque de l’humain, du contact, du physique, de se sentir, de se toucher et de se rencontrer ». Bernard Barbier explique : « Le métier est une dynamique identitaire de la personne. Ce n’est pas une dynamique d’entreprise. L’intérêt de la personne est fondamental quand on parle de formation ». C’est pourquoi selon lui, l’avenir pour l’Île-de-France est basé sur l’éducation et la formation, sans forcément que ce soit au service de l’entreprise.

Cette dynamique s’envisagera au niveau de la région, et non pas en termes de bassins d’emploi. Mais, dit-il, ce sera « un choix à faire pour demain : il faut choisir l’apprentissage, le développement à travers la formation. Tout le monde a une intelligence à développer ».

Nouvelles formes de collaboration

Durant les échanges, la « proximité » a été l’un des points centraux pour envisager l’avenir. La crise l’a démontré en termes de services de santé, mais aussi au niveau du commerce local, de la livraison et des secteurs particulièrement touchés comme le tourisme et la culture. « On a tout de même une amplification de quelque chose à l’œuvre avec la concentration autour des plateformes GAFAM », précise Carine Dartiguepeyrou. « Mais on a vu à travers cette crise que l’innovation et la coopération interinstitutionnelles étaient là. Toutes ces expérimentations, le fait de se connaître, de se repérer, a un rôle extrêmement important ». Cette coopération est selon elle majeure et à prendre en compte par les décideurs, qui devront aussi « réduire les incertitudes dès que possible » et « entrer dans une culture de la responsabilité ».

Dans la transition qui s’opère dans le monde du travail, Sébastien Chaillou qualifie les statuts d’auto et micro-entreprises de « bombes à retardement ». L’économie sociale et solidaire (ESS) a prouvé sa résilience tandis que les indépendants sont « des gens sans protections sociales et qui peuvent sombrer dans la précarité du jour au lendemain ». Pour le directeur du CRESS Île-de-France, « l’ESS est un modèle qui permet de désamorcer ce risque. Les collectifs de travailleurs permettent de mobiliser une communauté et d’aller chercher par cette structure une forme de sécurité du contrat de travail ». Mais il faudrait maintenant « accepter le coût de la coopération, de ce temps consacré à la rencontre pour être plus efficace et en confiance ».

Bernard Barbier en est convaincu : « L’Île-de-France est bien placée pour proposer une axiologie différente qui se construit dès maintenant dans le travail visible et le collectif. L’enjeu est de recréer de la relation », confirme-t-il.

Le foncier : investir et préserver

Le télétravail est apparu comme un élément-clé de la transformation du travail et de la production en Île-de-France. Tendance de fond depuis plus de dix ans, il a trouvé sa pleine expression dans la crise sanitaire. Il implique de rechercher un équilibre et une juste échelle entre relocalisation, globalisation, emplois nomades et sédentaires. « Le numérique apporte une complexité mais est aussi la source qui permet de relier les acteurs entre eux », précise Carine Dartiguepeyrou.

Côté pile du télétravail, il y a ces bureaux inoccupés, côté face, le logement des salariés. Les mètres carrés nécessaires se déplacent. D’autant que le tertiaire représente 85,7 % des emplois en Île-de-France (Insee, 2018). « Lors du premier confinement, 40 % des Franciliens ont travaillé de chez eux », détaille France Morot-Videlaine. « Il faut avoir à l’esprit que parmi ces travailleurs, 85 % des salariés ont conservé cette hybridation. Il y a une interrogation sur les espaces à disposition et la gestion de ces espaces. » Il s’agit d’anticiper la possibilité de rendre les « immeubles réversibles » sans « balayer ce qui existe ». D’après les projections de la CCI, les quartiers d’affaires et La Défense continueront en effet d’avoir un « effet vitrine ». Les nouveaux espaces construits seront des lieux de vie mixtes mélangeant services, commerces et intermodalité pour « capitaliser sur le foncier déjà artificialisé » tout en conservant l’objectif de zéro artificialisation nette.

Lionel Grotto, directeur général de Choose Paris Région, abonde en invitant les décideurs à plus de clarté si le choix est d’attirer de nouveaux investisseurs, notamment de l’étranger.

« Nos interlocuteurs ne savent pas forcément à qui s’adresser », dit-il. Dans les Hauts-de-Seine, un opérateur immobilier actif sur la zone de La Défense trouvait complexe de faire des projets en Île-de-France entre le département, la préfecture, la région, la mairie et les éventuelles intercommunales… ». Il recommande de « partir du terrain » : identifier les friches et les terrains et réfléchir en termes de foncier disponible pour la reconversion, en travaillant à nouveau en collectif.

Pour Stéphanie Galiègue, directrice générale adjointe de l’Institut de l’épargne immobilière et foncière (IEIF), il est encore très difficile de se positionner sur l’impact réel de la crise économique et « les entreprises sont en position d’attente dans leurs stratégies immobilières » même si l’on perçoit des « perspectives de diminution de surface avec des vigilances en matière de coût ». Du temps sera nécessaire pour définir et décliner les aménagements et la surface des futurs lieux de travail.

Selon les estimations de l’IEIF, « sur les 54,5 millions de mètres carrés sur le tertiaire en Île-de-France, 1,5 jour par semaine de télétravail représentent 2,6 millions de mètres carrés non-utilisés sur site pour les emplois de bureau, soit 10 % de surface gagnées pour les entreprises concernées ». Les zones attractives le resteront, affirme-t-elle. Les enjeux seront plutôt du côté de la qualité du bâti et de l’empreinte environnementale, alliant développement économique et transition écologique.

Télétravail
AR/AdobeStock

Quid de l’avenir de la production ?

La prospectiviste Carine Dartiguepeyrou prédit un développement de l’innovation frugale, « faire mieux avec moins, au service du vivant ». Dans les écueils à éviter, la chercheuse invite à « ne pas oublier l’humain et le vivant dans cette politique d’avenir ou ce plan de relance » et à « ramener la question technologique à une question éthique ». Dans cette optique, elle préconise de laisser plus d’espace à une vision et des imaginaires qu’on veut faire advenir.

Carine Dartiguepeyrou retient deux choses de cette session d’intelligence collective : « Il s’agit moins de chercher à réfléchir au modèle d’attractivité de l’Île-de-France, que de redéconstruire et réinterroger les fondements de la politique économique de la région ». Elle conclut : « Nous avons déjà des modèles innovants, des choses qui émergent, mais finalement, il y a quelque chose à discuter : la politique économique qu’on veut faire aboutir. Quel imaginaire la région veut-elle porter pour 2040 ? Certains systèmes sont-ils prioritaires ? Une région écologique qui laisse la place à la décarbonation n’est pas la même chose que la région qui révèle les talents d’une communauté d’acteurs à valoriser. On peut imaginer une Île-de-France qui vise la compétitivité et l’attractivité, ou qui relève plutôt de la survie, de la protection sociale. La question est celle du passage à l’action et de la qualité décisionnelle. C’est un courage éminemment politique qui agirait ici et maintenant, pour une vision à plus long terme ».

X