Un pigiste du Canard enchainé devant les prud’hommes pour « harcèlement moral »

Publié le 09/10/2025 à 11h40

À quelques jours de la décision dans l’affaire des emplois fictifs (17 octobre), la direction du Canard enchaîné était assignée, mardi 7 octobre, devant le conseil des prud’hommes de Paris, par le journaliste Mathieu Perez. Ce pigiste demande une requalification de son contrat en CDI et plus de 100 000 euros d’indemnités.

Conseil de prud'hommes
Bruno Bleu/AdobeStock

 

Les pigistes se rebiffent contre le Palmipède : suite. Après Stéphanie M., qui demandait plus de 500 000 euros de dédommagement et un CDI (lire notre article ici), c’est le critique de Théâtre Mathieu Perez qui exige aussi un CDI et, pour sa part, environ 110 000 euros. Le CPH de Paris, examinait hier sa requête, dans une salle comblée par les soutiens syndicaux du pigiste, au premier rang desquels Christophe Nobili, à l’origine des révélations sur l’emploi fictif du Canard.

Pigiste régulier de la rubrique théâtre depuis 2015, Mathieu Perez prétend percevoir chaque mois une rémunération forfaitaire mensuelle d’un montant relativement stable et indépendant du nombre d’articles qu’il rédige (ses bulletins de paie indiquent un salaire forfaitaire mensuel et non une rémunération correspondant à un nombre de piges), cela prouvant qu’il n’est pas payé à la pige, c’est-à-dire à la tâche pour la fourniture d’un travail donné, contrairement à ce que la direction du journal soutient en défense. L’avocate du Canard a fourni tous les documents prouvant, selon elle, que les revenus du requérant étaient corrélés à son travail, contrairement à ce qu’il prétendait, et rappelé qu’il fournissait environ 25% du travail des journalistes en CDI, ce dont Mathieu Perez disconvient, puisque selon-lui, il travaille pour le canard à temps plein. D’ailleurs, 80% à 90% de ses revenus proviennent de son travail pour l’hebdomadaire. En réalité, les 25% correspondent au nombre de feuillets rendus chaque mois, et non au temps de travail effectif, difficilement quantifiable s’agissant d’un critique de théâtre.

Mathieu Perez soutient également qu’il ne bénéficie pas d’une totale liberté dans le choix des sujets, qu’il a toujours réalisé le travail confié et qu’il a fait preuve d’une constante disponibilité. En outre, il reçoit du courrier à la rédaction et est invité aux évènements du journal.

Mais il est maintenu comme pigiste et, à ce titre, perçoit en moyenne 1250 euros par mois, alors que s’il était en CDI, son salaire serait de 2575,44 euros, et c’est ce qu’il demande. Il réclame, entre autres, 48 689,15 euros à titre de rappel de salaires sur minima conventionnels, 14 993,93 euros à titre de rappel de salaires sur primes de 13ᵉ, 14ᵉ et 15ᵉ mois.

« Une mesure de rétorsion participant au harcèlement moral »

« En réalité, et comme cela a été reconnu par Monsieur Erik Emptaz (rédacteur en chef) auprès de Madame Anne-Sophie Mercier (journaliste permanent), plaide l’avocat de Mathieu Perez, la seule raison qui explique le refus de la Société de reconnaître à Monsieur Perez son statut de journaliste permanent est qu’il a décidé d’exercer ses droits devant le Conseil de Prud’hommes de Paris. Il s’agit donc d’une mesure de rétorsion participant au harcèlement moral dont il est par ailleurs également victime. »

La situation de Mathieu Perez se serait, en effet, dégradée brusquement après le 15 mars 2023. Ce jour-là, ils sont 21 journalistes du « Canard » à signer une lettre de soutien à Christophe Nobili, visé par un article signé par la direction du journal, dans l’affaire de l’emploi fictif (lire nos chroniques de ce procès ici, là et là). Mathieu Perez est l’un d’eux. S’en est ensuivi une période de trois semaines sans article publié, alors même que sa rémunération est maintenue (preuve selon lui qu’il n’est pas pigiste).

Il dénonce une dégradation de ses conditions de travail dont découlerait un harcèlement moral (qu’il souhaite voir indemnisé à hauteur de 30 000 euros). Selon lui, ses articles ne sont plus publiés régulièrement mais « de manière arbitraire, sans aucune récurrence » ; son supérieur hiérarchique, Jean-Luc Porquet, ne communique plus que par courriel et ne relit plus les articles qu’il rédige ; sa rémunération varie de manière arbitraire. On lui demande de rendre des articles le vendredi au lieu de dimanche, comme c’était le cas avant, ce qui est un obstacle insurmontable quand les premières de théâtre sont le vendredi ou le samedi. Pour lui, aucun doute que ce « harcèlement moral » est lié au soutien à la cause de Christophe Nobili. Le dessinateur Wozniak atteste que Monsieur Porquet lui a indiqué que Monsieur Perez est devenu « ennemi du journal » à la suite de sa signature. Sous anxiolytique, suivi par le psychologue du travail, Mathieu Perez estime avoir subi un préjudice psychologique du fait de ses conditions de travail.

« C’est un dossier extrêmement classique de pigiste »

Pas de harcèlement moral, selon la direction : « Parmi les signataires de la lettre, seul Mathieu Perez aurait été harcelé ? » objecte Hervé Liffran, pour la direction.

« On essaie de nous en faire quelque chose de plus important sur fond du litige qui a exposé Nobili à la société, c’est un dossier extrêmement classique de pigiste », plaide l’avocate du Canard. « Le fait de ne pas avoir été publié pendant trois numéros, c’est arrivé et ça arrivera encore. » Les pigistes sont rémunérés à la pige. « Il rédige 1,12 feuillet par semaine. Il n’est pas aux conférences de rédaction, n’a pas de bureau, il est invité à deux évènements par an, comme tous les pigistes. » L’argument massue : Perez signe ses papiers, ce que quasi aucun pigiste ne fait. « Il signe ses articles parce que c’est une critique, c’est un avis subjectif ; ce sont les seuls pigistes qui sont autorisés à le faire. » Ce qu’il perçoit correspond à environ 50% du salaire conventionnel ? Il fournit 1/4 de la moyenne des journalistes permanents », rétorque-t-elle.

Simple pigiste ou journaliste permanent ? L’enjeu est de taille pour Mathieu Perez, son salaire pouvant passer du simple au double. Le Conseil tranchera le 8 janvier.

 

 

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