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Yves Burfin : « Pour chaque entreprise à céder il y a, en moyenne en Île-de-France, entre 5 et 10 repreneurs intéressés » !

Publié le 29/12/2022 - mis à jour le 29/12/2022 à 11H19

Inadéquation entre cédants et repreneurs, dirigeants bientôt à la retraite ou encore manque de préparation à la transmission, l’enjeu des cessions-acquisitions concernera, durant les 10 prochaines années, plus de 800 000 emplois en Île-de-France, estime dans une étude le Centre régional d’observation du commerce, de l’industrie et des services (CROCIS) de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Paris Île-de-France. « Il y a un décalage entre la volonté d’acquisition et la réalité, entre l’offre et la demande en d’autres termes », précise Yves Burfin, responsable d’étude au CROCIS, et intervenant lors du salon Transfair, organisé récemment par la CCI Paris Île-de-France. Il revient pour Actu-Juridique sur les enseignements de cette étude.

Actu-Juridique : Quel est l’état des lieux du segment des cessions-acquisitions en Île-de-France ?

Yves Burfin : Nous avons observé, logiquement, un ralentissement du nombre de transactions pendant la pandémie. Néanmoins, les fondamentaux du marché sont restés les mêmes : les profils des cédants ou des repreneurs n’ont ainsi pas changé, la surreprésentation des entreprises du service non plus, la place du marché dit « caché » reste prépondérante ainsi que le déséquilibre entre le nombre de repreneurs et de cédants. Les deux années passées, marquées par la crise sanitaire, n’ont donc pas révolutionné le secteur de la cession-reprise même si ce dernier a été affecté à l’instar du reste de l’économie francilienne.

Actu-Juridique : D’après votre étude, près d’une entreprise sur trois en Île-de-France est dirigée par une personne de 55 ans ou plus. Toutes ces entités trouveront-elles un repreneur dans les années à venir ?

Yves Burfin : Pour chaque entreprise à céder il y a, en moyenne en Île-de-France, entre 5 et 10 repreneurs intéressés ! Nous pourrions donc supposer que toutes les entreprises qui seront à céder dans un avenir proche, pour motif de départ à la retraite notamment, trouveront un nouveau dirigeant. Pour autant, nous savons très bien qu’il y a un décalage entre la volonté d’acquisition et la réalité, entre l’offre et la demande en d’autres termes.

En clair, les repreneurs souhaitent, pour la plupart, racheter des entreprises avec un fort potentiel de croissance, avec un minimum de 10 salariés et plus d’un million d’euros de chiffre d’affaires. Or le marché des entreprises à céder est bien différent. Seules 10 % des sociétés présentes sur le marché « ouvert » correspondent à la demande des repreneurs. Ainsi, les deux-tiers des entreprises dont le dirigeant est âgé de 55 ans ou plus ne disposent pas de salariés et ne reposent que sur l’activité du dirigeant lui-même. Les régimes d’auto-entrepreneur puis du micro-entrepreneur ont accéléré les créations de sociétés ces dernières années. Nous estimons, par exemple, que 279 000 entrepreneurs indépendants atteindront l’âge de la retraite d’ici 10 ans. Aussi, n’oublions pas que certaines entreprises ne cherchent tout simplement pas de repreneurs car elles seront cédées à un salarié directement ou à un membre de la famille.

Actu-Juridique : Quel est le profil type d’une entreprise francilienne qui est à transmettre ?

Yves Burfin : Sur le marché « ouvert » nous avons surtout à faire à des entreprises qui comptent entre 0 et 10 salariés exerçant dans le secteur des services (71 %). Concernant le marché « caché », où se réalise environ 60 % des transactions, nous disposons logiquement de moins d’informations, mais nous savons néanmoins qu’il s’agit généralement d’entreprises en bonne santé économique et qui n’ont donc pas besoin de rendre publique leur cessibilité. C’est le cas par exemple des transmissions familiales ou des transmissions effectuées via un réseau économique, une connaissance, etc.

Actu-Juridique : Qu’est-ce que le marché « caché » dont vous parlez ? S’agit-il de cessions-acquisitions réalisées dans l’économie souterraine ?

Yves Burfin : Non absolument pas, il n’y a rien d’illégal à céder ou à acquérir une entreprise sur le marché « caché ». Le terme « caché » fait référence au fait que le cédant et le repreneur ne passent pas par une bourse d’opportunité pour effectuer leur transaction. C’est sur ce segment « caché » que se réalisent les meilleures affaires. De fait, le cédant n’a pas besoin de chercher un repreneur, soit parce qu’il transmet sa société à une connaissance, soit parce que celle-ci représente une aubaine et qu’il est donc inutile de communiquer tant la demande est importante. Aussi, les dirigeants préfèrent le marché nommé « caché » pour éviter que l’information de la cession ne se répande auprès des fournisseurs, clients ou salariés. Cela peut entraîner en effet des conséquences négatives sur l’activité ou engendrer des problèmes pour le recrutement de nouveaux salariés ou l’élaboration de nouveaux projets. Logiquement, sur le marché dit « ouvert » nous retrouvons souvent des structures beaucoup plus modestes et qui représentent, a priori, une opportunité de reprise moindre.

Actu-Juridique : S’ils ne trouvent pas de repreneurs, 807 000 emplois, précisément, sont menacés de disparaître d’ici 10 ans selon vos données. Le pire est-il donc à craindre sur le marché de l’emploi francilien ?

Yves Burfin : C’est un enjeu majeur, en effet, pour l’emploi en l’Île-de-France. Précisons que ce chiffre de 807 000 concerne le nombre de salariés qui travaillent pour des entreprises de moins de 50 salariés dont le dirigeant a 55 ans ou plus. Pour les grandes entreprises, il n’y a pas d’inquiétude particulière puisqu’un dirigeant qui cesse son activité ou qui part à la retraite est très aisément remplacé par un autre. Pour celles qui comptent un ou deux salariés en revanche, rien n’est acquis. Tout dépend du niveau de l’activité de l’entreprise, du secteur dans lequel elle évolue, de la volonté des salariés encore en activité, de l’état du marché au moment de la transaction, et de toute une série d’autres éléments. C’est aussi pour cela que la CCI Paris Île-de-France appelle chacun à se préparer à cette étape-clé et complexe. Une transmission se met en place sur plusieurs années, trois à cinq ans environ, à l’aide d’experts comme les experts-comptables ou les commissaires aux comptes. D’expérience, nous savons que plus tôt une société prépare sa cession, plus elle a de chance d’être cédée rapidement et pour un montant élevé.

Aussi, nous faisons partie de « Transentreprise », un réseau qui favorise le lien entre cédant et potentiels repreneurs, essentiellement sur le marché ouvert. Nous aidons chacune des parties à préparer leur projet de transmission ou d’acquisition, à élaborer un diagnostic de l’affaire à céder ou encore à définir le bon mode de cession. Le sujet de la transmission est structurant pour l’économie de la région.

Enfin, l’Île-de-France reste une région extrêmement dynamique. Beaucoup d’entrepreneurs privilégient aujourd’hui la création de leur entreprise plutôt que le rachat d’une plus ancienne.

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