« Même si les mentalités ont évolué, nous, femmes entrepreneures, ne devons pas se laisser faire »

Publié le 16/11/2020

Entreprendre se conjugue aussi au féminin. C’est l’objectif de l’association « Créactives » basée à Montigny-le-Bretonneux, dans les Yvelines (78). Créée en 2003, son objectif était d’accompagner les femmes dans entrepreneuriat. Aujourd’hui, elle recense 150 adhérentes venant de toute l’Île-de-France, qui s’entraident à travers des événements ponctuels de l’association. Si les mentalités ont évolué, les dirigeantes d’entreprise subissent encore des différences avec les hommes entrepreneurs. Actu-Juridique a rencontré les coprésidentes des « Créactives », Sabine Bataillet et Emmanuelle Putaux.

Actu-juridique : Quel est le rôle de l’association « Créactives » ?

Emmanuelle Putaux : L’objet initial de l’association, c’est d’aider les femmes à entreprendre. La question aujourd’hui c’est de savoir si c’est toujours d’actualité parce que les choses ont évolué. Sauf que la typologie des femmes, qui entreprennent en France, est différente de celle des hommes. Aujourd’hui, les femmes créent juste leur emploi. Elles ne vont pas lancer une entreprise avec des salariés. Elles ont très peu recours au financement : microfinancement, business angel ou prêt d’honneur pour la création d’entreprise. Puis, les femmes se mettent parfois elles-mêmes des barrières. « Créactives » est là pour les conseiller, se donner le droit de rêver à plus grand. Les adhérentes se rencontrent, échangent et créent un réseau entre elles. Certaines ont des relations commerciales ou se sont mêmes associées.

« Les femmes créent juste leur emploi. Elles ne vont pas lancer une entreprise avec des salariés »

Sabine Bataillet : Le rôle de l’association est multiple. Pour moi, sa plus grande particularité est l’entraide. Toutes les adhérentes vont se retrouver régulièrement pour échanger autour de thématiques. On propose des formations, des ateliers de découverte de métiers, des rencontres. Grâce à tous ces moyens, on se sent moins seule, en tant qu’entrepreneure. On peut échanger facilement grâce à un système naturel de marrainage. Des femmes, qui ont entre six mois et un an d’ancienneté, sont aidées par d’autres, qui ont huit à dix ans d’expérience. C’est intéressant de rompre l’isolement de l’autoentrepreneure pour aborder différentes problématiques comme la question de la comptabilité avec un logiciel spécifique pour les factures, par exemples. Les membres peuvent échanger sur ce sujet à travers l’expérience de chacune.  Ce peut être aussi la thématique des réseaux sociaux. J’ai fait des ateliers à ce propos. J’ai donné des conseils sur la présentation de ces outils et une adhérente a présenté un logiciel, qui permet de faire des visuels pour ce type de page.

AJ : Pourquoi une association exclusivement composée de femmes ?

E.P. : C’est l’objet historique de l’association : aider les femmes à entreprendre. Sa création a été initiée par la Maison de l’entreprise de Saint-Quentin-en-Yvelines et le Centre d’information des droits de la femme et de la famille. Il y a plus de quinze ans, c’était plus compliqué pour une femme de créer son entreprise. L’autoentreprise a facilité la création d’entreprise, en parallèle d’une autre activité ou pour se tester. Puis, on n’a pas les mêmes relations entre les adhérentes de notre association par rapport à un autre réseau mixte où on va faire attention au paraître professionnel. Au sein de « Créactives », l’objectif est de partager, de s’entraider avec une dimension bienveillante, qui va être plus simple entre femmes. Quand on se retrouve c’est vraiment entre bonnes copines.

« Dans les associations mixtes, on a parfois besoin de plus prouver son savoir-faire que les hommes parce qu’on est une femme »

S.B. : Je fais aussi partie d’associations où on est autant d’hommes que de femmes. C’est vrai que le rapport n’est pas le même entre les personnes. Dans les associations mixtes, on a parfois besoin de plus prouver son savoir-faire que les hommes parce qu’on est une femme. Par exemple, pour ma part, je ne vais pas choisir un collaborateur ou un prestataire par rapport à son sexe. Pour moi, c’est un chef d’entreprise qui travaille bien ou pas et avec qui j’ai un bon feeling ou pas. Malheureusement, je pense qu’il y a encore une génération d’entrepreneurs, peut-être un peu plus âgée, qui a des difficultés avec les femmes entrepreneures. Par exemple, on m’a demandé trois fois que je passe mon responsable. Je lui ai expliqué que c’était moi la responsable. La personne a insisté : « Oui, mais il y a bien quelqu’un au-dessus de vous ? ». Je lui ai répondu : « Non, c’est moi ! ». Et j’ai dû insister. Même si les mentalités ont évolué, nous, femmes entrepreneures, ne devons pas se laisser faire.

AJ : Aujourd’hui, qu’est-ce qu’être une femme entrepreneure ?

S.B. : Être une femme, ce n’est pas toujours simple parce qu’il y en a beaucoup qui ont à gérer la vie de la maison. La répartition du temps de travail professionnel et du temps vie personnelle est compliquée pour certaines. Je le vois bien. Elles disparaissent de nos écrans de radar. Elles ont autre chose à faire à la maison. Je ne veux pas tomber dans les clichés mais privilégier sa vie de famille, plutôt que sa vie professionnelle est un phénomène qui existe encore, en 2020.

E.P. : Sans faire de raccourcis, les femmes aujourd’hui ont plusieurs casquettes. C’est difficile de tout mener de front pour certaines. Puis, elles vont avoir des difficultés à créer leur entreprise, plus pour une question de confiance en elle, la crainte de prendre des risques et d’avoir une possibilité d’échec. Elles vont se mettre des freins. Les femmes créent de moins grandes entreprises, sans salariés et empruntent beaucoup moins, voire quasiment pas. D’après les chiffres, elles entreprennent dans le secteur du bien-être. Être une femme entrepreneure, c’est prendre son avenir en main. C’est aussi vrai pour un homme. L’idée c’est de faire l’activité professionnelle qu’on n’a pas réussi à trouver en tant que salarié, de sentir un épanouissement particulier à partir de sa création d’entreprise.

Tierney / AdobeStock (photo d’illustration)

AJ : Comment a évolué l’entrepreneuriat des femmes ?

E.P. : Je pense que le régime de l’autoentreprise a donné la possibilité de tester et d’avoir une petite activité pour commencer. Sans abandonner l’activité salariée, vous pouvez envisager, rêver à une autre façon de gagner sa vie. Avant, ce n’était pas possible. Il fallait créer son entreprise, mettre de l’argent sur la table et c’était, juridiquement, plus lourd et plus engageant. L’autoentreprise permet de tester, doucement mais sûrement, de prendre moins de risques, d’avancer à son rythme et de pouvoir développer quand on en a la possibilité, sans obligation.

« Le régime de l’autoentreprise a donné la possibilité de tester et d’avoir une petite activité pour commencer »

S.B. : Je vais dans le même sens qu’Emmanuelle. Le statut d’autoentrepreneur a vraiment aidé. Beaucoup d’adhérentes de « Créactives » le sont. C’est la simplicité des démarches. Il n’y a pas de lourdeur administrative. En quelques clics vous pouvez créer votre micro-entreprise. Des femmes se sont donc lancées car c’était plus simple et il y avait moins de risques. Puis je parlerai d’un autre phénomène : l’exemplarité en voyant la réussite de plusieurs femmes. Les témoignages peuvent donner envie à d’autres de se lancer, en se disant pourquoi pas moi.

AJ : Quels dispositifs ou mesures pourraient-être mis en œuvre pour développer entrepreneuriat des femmes ?

E.P. :  Il y a beaucoup de mesures déjà proposées. Il y en a presque trop. Je pense que c’est plus un problème de communication. Par exemple, certaines adhérentes ne connaissent pas forcément des dispositifs, qui vont leur permettre d’avoir un prêt à taux zéro, un microcrédit ou un accompagnement bénévole, quand elles sont dans l’étape du projet pour faire leur business plan. Il a plusieurs structures associatives, qui sont financées par des subventions de l’État. Je pense que les créatrices d’entreprises n’ont pas forcément connaissance de l’existence de ces associations, qui pourraient les aider à créer et à développer leur société. « Créactives » fait en sorte d’en parler localement. Par exemple, le système de couveuse, qui permet de tester avant même de créer son entreprise, en utilisant une structure existante.

AJ : Pendant la crise sanitaire et économique, comment votre association soutient ses adhérentes ?

E.P. : On a continué nos rendez-vous et nos événements en visioconférence. En parallèle, le groupe Facebook permet aux adhérentes de poursuivre leurs relations et les échanges. Pendant le confinement, on transmet les informations sur les prêts et les dispositifs d’aide qui peuvent s’appliquer aux indépendantes. Puis, on va faire intervenir des experts pour aider nos adhérentes à faire face à cette crise. On essaye de conserver ce lien virtuel.

S.B. : Les événements en visioconférence ont du succès. Les femmes ont besoin de ce lien pendant la crise sanitaire et économique. Par exemple, on a le « Café Créactives ». Un mercredi par mois, on se réunit pour boire un café et échanger sur une thématique. Je l’ai fait via Zoom et on s’est retrouvé avec une soixantaine de membres de l’association. Le fait de se dire qu’on pouvait continuer à s’appeler, à se voir, permet de ne pas rester isolée. On a aussi donné des conseils notamment pour mettre les sites internet à jour, faire connaissance entre membres « Créactives » ou suivre des webinaires.

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