« La Seine-Saint-Denis est une terre d’avenir »

Publié le 11/12/2019 - mis à jour le 12/12/2019 à 18H44

L’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie) fête ses 30 ans ! Née en 1989 en Seine-Saint-Denis (93), elle entend s’y développer fortement dans les années à venir. Matthias Avignon, directeur des opérations en Île-de-France, revient pour les Petites Affiches sur le fonctionnement et l’ambition de cette association encore trop peu connue, qui accompagne 30 000 porteurs de projets chaque année.

Les Petites Affiches : Pouvez-vous nous présenter l’Adie ?

Matthias Avignon : C’est une association nationale. Elle fut créée en Seine-Saint-Denis (93), il y a 30 ans par Maria Nowak, une économiste polonaise qui a amené le microcrédit en France. À ses débuts, l’association ne comptait que trois bénévoles. Elle a grandi peu à peu et compte aujourd’hui plus de 500 salariés et de 1 500 bénévoles. L’Adie a adapté le microcrédit, pratiqué dans les pays du Sud, à la France. Dans les pays du sud, ce système s’est développé car le réseau bancaire est peu développé, alors que le travail indépendant l’est énormément. Bien que la France soit un pays développé et industrialisé, le microcrédit y a également son utilité.  Dans notre pays aussi, des personnes qui auraient besoin de toutes petites sommes pour lancer leur activité n’ont pas accès au crédit bancaire. Pour des personnes en recherche d’emploi, la création d’entreprise est une manière de s’exprimer, de faire valoir leur savoir-faire, et de s’insérer. L’Adie aide environ 30 000 personnes chaque année.

LPA : Quel lien entretient l’association avec le département de Seine-Saint-Denis ?

M. A. : La Seine-Saint-Denis est, en France métropolitaine, le territoire sur lequel l’association est le plus implantée. Elle est présente dans les villes de Montreuil, Saint-Denis, Aubervilliers et Clichy, et sera bientôt également présente à Aulnay-sous-Bois, Bondy et Bobigny. Elle compte 16 salariés et plus de 50 bénévoles sur ce département. Il y a, en Seine-Saint-Denis, beaucoup de gens qui ont des talents, mais peu de moyens pour les exprimer. Ils manquent de formation, de maîtrise de la langue, d’argent. Notre ambition est de lutter pour que ces personnes talentueuses mais en situation de précarité puissent exprimer leur potentiel. Nous aidons chaque année entre 600 et 700 personnes à lancer ou à consolider leur activité. Nous intervenons à tous les stades. Il arrive souvent que les entrepreneurs aient besoin d’un nouveau prêt bien après le lancement, pour développer leur activité.

LPA : Ce département vous intéresse particulièrement…

M. A. : Notre travail prend tout son sens dans le 93. La Seine-Saint-Denis est un département qui concentre le plus de bénéficiaires du RSA. Il y a une surreprésentation des demandeurs d’emploi. Et pourtant, il y a là des personnes qui ont beaucoup à apporter à l’économie et à la société. Beaucoup de gens ont envie de s’en sortir. Le contexte socio-économique francilien est aujourd’hui favorable à la création d’entreprise. Il y a un essor économique global en Ile-de-France. Des grands travaux y ont lieu, des sièges de grandes entreprises s’y implantent. C’est un contexte dont peuvent profiter les créateurs d’entreprises. La plupart des entrepreneurs de Seine-Saint-Denis travaillent aussi dans les départements limitrophes.

LPA : Vous voulez d’ailleurs renforcer votre présence sur le 93…

M. A. : La Seine-Saint-Denis, qui est le berceau de l’Adie, est aussi pour nous une terre d’avenir. Nous avons l’ambition de nous y développer et venons de recruter 5 personnes pour cela. Nous bénéficions d’un soutien accru de la région. Il y a aussi les grands chantiers en cours, pour le Grand Paris et pour les Jeux olympiques. Pour le moment ils n’ont pas encore d’impact concret mais nous espérons qu’ils auront des retombées pour les petits entrepreneurs quand ils seront plus avancés. C’est d’ores et déjà un département qui a une identité forte, et une belle dynamique. Il concentre une multitude d’initiatives et de partenaires sur la création d’entreprises, les chantiers d’insertion…

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LPA : Quel est le profil des personnes que vous accompagnez ?

M. A. : Plus de la moitié d’entre elles sont bénéficiaires des minimums sociaux et vivent dans des quartiers prioritaires. 90 % d’entre eux sont demandeurs d’emplois. Au vu de ces chiffres, ce sont des personnes que l’on pourrait présenter comme des exclus. À l’Adie, nous souhaiterions cependant les présenter autrement, en mettant l’accent sur leurs talents et leurs savoir-faire. Les personnes que nous accompagnons ont souvent de grandes compétences, dans des domaines comme la cuisine, le bâtiment, la vente. La moitié sont des femmes. Elles sont surreprésentées à l’Adie, puisqu’au niveau national, la création d’entreprise concerne seulement 30 % d’entre elles.

LPA : Avez-vous des critères de sélection ?

M. A. : Le seul critère réel est notre capacité d’intervention. Nous ne finançons qu’à hauteur de 10 000 € maximum, et nous nous positionnons donc sur des projets qui n’excèdent pas 20 000 € au total. Notre cœur de métier est d’accompagner de petits entrepreneurs, de leur permettre d’acheter le matériel, le stock ou le véhicule qui leur permettra de démarrer. Le prêt moyen est de 4 000 €.

On a souvent en tête que la création d’entreprise est une chose coûteuse et compliquée. Les personnes que nous accompagnons démontrent au contraire que c’est souvent possible, même avec peu d’argent au démarrage.

LPA : Dans quels secteurs exercent ces entrepreneurs ?

M. A. : Un tiers d’entre eux ont une activité de commerce ambulant ou sédentaire, dans la vente de vêtement, d’artisanat ou de nourriture. Ces domaines sont accessibles car ils nécessitent peu de capital et pas de formation au démarrage. Un quart d’entre eux a des activités de transport et de marchandise. C’est une activité en essor en Seine-Saint-Denis, où s’implantent des centres de tri. Enfin, un quart des créateurs se consacre à des activités de services liées au soin de la personne, dans le secteur du bien-être et de la beauté. Nous avons également quelques entrepreneurs dans le bâtiment.

LPA : Comment arrivent-ils jusqu’à vous ?

M. A. : Le premier levier est le bouche-à-oreille. Les entrepreneurs que nous avons aidés sont nos meilleurs ambassadeurs. Viennent ensuite nos partenaires dans l’écosystème de la création d’entreprise : Pôle emploi, les collectivités avec lesquelles nous travaillons. Les médias jouent un petit rôle, mais il est moindre. Nous estimons ne pas être assez connus. Nous aimerions qu’un plus grand nombre de porteurs de projets arrive jusqu’à nous.

LPA : En quoi consiste votre accompagnement ?

M. A. : L’accès au financement est le cœur de notre métier. Notre spécificité est le prêt de petites sommes. Nous allons dans un premier temps emprunter de grosses sommes que nous divisons ensuite en petits flux. Cela représente un travail conséquent de trésorerie. Cela dit, nous poursuivons l’accompagnement après le financement. Nous tenons à être aux côtés des porteurs de projets quand les problèmes entrepreneuriaux se posent. Nous proposons des services d’accompagnement dans les démarches juridiques et administratives. Nous avons mis en place une permanence d’avocats qui reçoivent nos porteurs de projets sur rendez-vous deux fois par mois et donnent gracieusement les premiers conseils sur ces problématiques. Nous proposons également des formations sur le développement commercial. Nous pensons ponctuellement d’autres types de partenariats. Nous avons par exemple travaillé avec la RATP, qui a mis à notre disposition un espace d’exposition et de vente dans le métro Châtelet. Pouvoir être visible dans un tel lieu de passage est évidemment très intéressant pour nos entrepreneurs.

LPA : Quels sont les résultats de l’action de l’Adie ?

M. A. : Les pouvoirs publics nous demandent des comptes, nous évaluons donc notre impact tous les 3 ans. Nous pouvons dire que 84 % des personnes que nous accompagnons ont vu leur situation s’améliorer en 3 ans. 64 % d’entre elles ont alors une entreprise qui fonctionne, et 20 % ont trouvé un emploi. Nous nous adressons à des personnes qui peuvent être au chômage depuis 10 ans. Elles vivent une perte de réseau, une perte de confiance. Créer une activité, même si celle-ci ne perdure pas, peut leur permettre de créer un réseau et de réamorcer une dynamique positive. Je pense à une couturière qui s’est lancée dans une entreprise de retouches et a finalement été recrutée par un grand magasin. Il existe des ponts possibles entre la création d’entreprise et le salariat. D’autant plus que cette activité est de plus en plus valorisée par les recruteurs.

LPA : La création d’entreprise est-elle une solution d’ampleur au problème du chômage, notamment dans les territoires fragiles ?

M. A. : C’est en tout cas un des leviers de la politique publique, qui est efficace et qui ne coûte pas trop cher. L’accompagnement par l’Adie revient à 2 000 € par personne aidée. Ce n’est peut-être pas la solution pour tout le monde. C’est adapté pour les gens qui ont à la fois l’envie et la bonne idée.

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Référence : LPA 11 Déc. 2019, n° 149r8, p.4

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