Seine-Saint-Denis (93)

Economie sociale et solidaire : « Nous voyons naître de belles histoires »

Publié le 28/10/2020 - mis à jour le 29/10/2020 à 12H26

En Seine Saint-Denis (93), l’association Garances accompagne les créateurs d’entreprise et cherche à développer le secteur de l’économie sociale et solidaire. Passionnée par son métier, Angélique Rose, sa présidente, détaille les outils d’accompagnement que propose l’association ainsi que ses plus belles réussites.

Les Petites Affiches : Pouvez-vous nous présenter l’association Garances ?

Angélique Rose : Garances est une association locale créée en 1998 par les acteurs du territoire, les associations de l’action sociale et les acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS), en lien avec le conseil départemental. Garances est un acronyme qui signifie « garantie communautaire pour les entrepreneurs sociaux ». Elle a pour but de créer un fonds de garantie au profit de ces entrepreneurs. L’association s’est vite rapprochée du réseau France active, un des premiers acteurs de la finance solidaire, qui collecte l’épargne salariale et les produits de la finance solidaire pour les mettre à disposition des entreprises de l’économie sociale et solidaire. Nous sommes aujourd’hui une des associations territoriales de ce réseau France active, parmi les 7 qui en font partie en Île-de-France : Garances est en effet en charge du financement des acteurs de la Seine-Saint-Denis. Nous intervenons sur trois axes : le financement, l’accompagnement et la mise en réseau. En termes de volumes, nous avons une équipe permanente de 7 salariés.

LPA : Quel est votre domaine d’intervention ?

A.R. : Nous intervenons sur deux volets. Le premier est celui de la création et de la reprise d’entreprises. Pour cela, nous facilitons l’accès bancaire dans de bonnes conditions. Nous accompagnons les demandeurs d’emploi, les bénéficiaires des minimas sociaux, les salariés précaires, les habitants des quartiers prioritaires de la ville. En fonction de leurs profils et de leur situation socio-économique, nous leur proposons des outils de garantie qui vont leur permettre d’obtenir un prêt. Nous sécurisons les porteurs de projets en excluant les cautions personnelles : nous partageons le risque avec la banque, en proposant à cette dernière une garantie de 80 % de l’emprunt, sur un montant de 50 000 € maximum. Une telle garantie facilite l’engagement de la banque aux côtés des créateurs d’entreprises. Nous sommes bien intégrés dans l’écosystème de la création d’entreprise. Nous sommes opérateurs depuis deux ans du dispositif d’accompagnement à la création d’entreprise de la CCI Paris Île-de-France, et également opérateurs du programme départemental pour l’insertion et l’emploi (PDIE) pour la Seine-Saint-Denis, dans le cadre duquel nous accompagnons des bénéficiaires du RSA. En plus de ce volet d’aide à la création d’entreprise classique, nous avons, pour les entreprises du secteur de l’économie sociale et solidaire, des outils de garantie beaucoup plus larges. Nous pouvons par exemple proposer des outils de prêts, des apports en quasi-fonds propres pour des associations, des prêts participatifs pour des entreprises sociales des zones urbaines sensibles. Nous allons pouvoir accompagner ces entreprises tout au long de leur vie, contre trois ans pour les créations et reprises d’entreprises classiques.

LPA : Vous intervenez en réseau…

A.R. : Nous travaillons aussi bien avec les chambres consulaires, les chambres des métiers et de commerce, qu’avec le Réseau entreprendre ou l’Association pour le droit à l’initiative économique (Adie). Nous sommes très bien identifiés. Nous intervenons également avec Inser’Eco 93, un groupement de structures qui fait de l’insertion, avec la Fédération des œuvres laïques 93, qui porte en Seine-Saint-Denis le dispositif local d’accompagnement (DLA) qui a pour objectif de soutenir les structures de l’économie sociale et solidaire.

Nous intervenons souvent tous les trois en complémentarité. Par exemple, si une structure vient nous voir avec un besoin de financement et que nous identifions des difficultés autour de la gouvernance et de l’organisation, nous allons pouvoir l’orienter vers le dispositif local d’accompagnement qui apporte un diagnostic approfondi et gratuit aux entreprises de l’ESS. Le réseau Inser’Eco peut, lui, diffuser nos outils auprès des entreprises qui le composent. Inversement, nous nous appuyons sur eux quand une structure vient nous voir pour une demande de financement d’une structure d’insertion par l’activité économique. Nous renvoyons vers les acteurs les plus pertinents en fonction du projet de l’entrepreneur. Nous avons également, dans notre association, un réseau d’appui : quelques avocats, spécialisés dans l’ESS ou connaissant bien le Centre d’information sur la prévention des difficultés des entreprises (CIP). Nous veillons à bien nous entourer car cela fait partie de notre rôle que de pointer avec eux des difficultés à venir.

LPA : Les entreprises vous connaissent-elles ?

A.R. : Nous faisons de l’animation territoriale à l’occasion d’événements locaux. Je viens de faire une intervention à l’université de Paris VIII sur la finance solidaire verte. Nous sommes présents sur les revues de projets des différents établissements publics territoriaux. Nous y présentons l’ESS, la finance solidaire, les outils de financement de la création d’entreprise. Nous essayons d’être au plus près des publics qui ont peu accès à ces informations. Nous allons au cœur des territoires, dans les maisons de l’emploi, dans certains quartiers politiques de la ville, pour présenter les outils de financements.

LPA : Qui peut bénéficier de vos services ?

A.R. : Nos outils ont pour vocation de faciliter l’implantation d’entreprises et de créer du développement économique là où les besoins sont les plus criants. Sur le volet création d’entreprise, nos outils sont prioritairement destinés aux demandeurs d’emploi. Nous allons moduler nos outils en fonction des profils des personnes et du niveau d’engagement des projets. Quelqu’un qui est au RSA ou au chômage longue durée pourra bénéficier de conditions plus protectrices qu’un salarié. On a d’ailleurs peu de garanties pour les salariés, à moins qu’ils ne soient précaires ou résidant dans un quartier prioritaire de la ville ou bien qu’ils aient un projet avec un fort niveau d’engagement. Ce dernier élément compte beaucoup. Pour prendre un exemple concret, un porteur de projet qui va vouloir créer une boulangerie peut bénéficier d’une garantie pouvant aller jusqu’à 65 % de son prêt bancaire. Une personne qui va ouvrir une boulangerie bio en circuit court, aura une garantie un peu plus importante. Et si un collectif de personnes veut monter une boulangerie bio sous forme d’entreprise d’insertion, elle aura une garantie encore plus forte, avec un montant d’encours maximum encore plus important.

LPA : Y a-t-il des zones particulièrement ciblées ?

A.R. : Nous nous appuyons sur la politique de la ville et les quartiers prioritaires. Il y en a beaucoup en Seine-Saint-Denis. Nous sommes liés avec l’établissement public territorial (EPT) Est Ensemble, acteur historique de l’économie sociale et solidaire. Nous travaillons aussi très bien avec l’EPT Plaine Commune, qui mène une politique assez ancienne, dans laquelle nous sommes également très impliqués. Quant à la création d’entreprises classiques, nous intervenons de manière homogène sur les 4 EPT du territoire. Nous avons des efforts à faire pour être plus présents sur le territoire Paris Grand Est. Nous essayons de diffuser davantage d’informations pour être mieux identifiés, mieux connus, et accompagner davantage d’entreprises sur le territoire.

LPA : Les créateurs d’entreprises en Seine-Saint-Denis ont de nombreux partenaires vers lesquels se tourner…

A.R. : Il y a en effet un beau maillage sur ce département, beaucoup d’acteurs, et surtout une belle complémentarité de ces acteurs. Certains financiers arguent d’ailleurs que nous sommes trop nombreux pour faire de l’accompagnement d’entreprises. Cependant, quand on se connaît mieux, on se rend compte que chacun intervient pour des besoins spécifiques. Regardez les acteurs qui travaillent sur le financement : L’ADIE fait du microcrédit sur des plans de financement qui n’excèdent pas les 10 000 €, et prioritairement pour des personnes qui n’ont pas accès au prêt bancaire ; le réseau France active accompagne avec des outils de garantie bancaire pour favoriser l’accès au prêt bancaire et s’appuie, quand cela est nécessaire, sur le réseau Initiative France. Injecté dans l’entreprise, ce prêt va permettre de répondre aux besoins de financement qui ne sont pas couverts par la banque. Le Réseau entreprendre France, peut également apporter un prêt donneur d’un volume plus important. Chacun apporte quelque chose en fonction des besoins de financement et des profils. Chez Garances, nous menons des actions d’intermédiations bancaires. Pour cela, nous avons des partenariats pertinents et assez forts avec les banques. Il y a une vraie complémentarité de ces acteurs.

LPA : La réalité entrepreneuriale du département montre aussi que cet accompagnement est une nécessité…

A.R. : La Seine-Saint-Denis est le deuxième département d’Île-de-France en termes de création d’entreprise, après les Hauts-de-Seine. C’est aussi celui où il y a le plus de défaillances. Paradoxalement, les créateurs sont peu accompagnés. Il y a un vrai enjeu à informer et à accompagner les chefs d’entreprise. Les structures que nous suivons ont un taux de pérennité remarquable par rapport à la moyenne départementale.

LPA : Quels sont vos résultats ?

A.R. : Nous finançons en moyenne 50 TPE avec des outils de garantie bancaire, ainsi qu’une trentaine d’entreprises de l’ESS chaque année. En termes de taux de pérennité, quatre entreprises sur cinq perdurent au-delà de trois ans. Nous avons une relation privilégiée avec les entreprises car nous ne sommes ni des banques, ni des institutions. Ce lien de confiance peut être bénéfique par la suite. Nous mettons en place des recommandations. Par exemple, pour faciliter le démarrage d’une activité avec des personnes qui ont peu de compétences en gestion, nous avons mis en place un partenariat avec l’IUT de gestion de Bobigny et fait intervenir des groupes d’étudiants pour aider les entreprises à mettre en place des plans de trésoreries. Des choses simples mais reléguées au second plan par des entrepreneurs qui démarrent et sont pris par d’autres sujets.

LPA : Quelles sont les entreprises du secteur de l’économie sociale et solidaire que vous avez accompagnées ?

A.R. : Nous voyons naître beaucoup de belles histoires ! Nous avons par exemple accompagné la société Apij bat , un acteur de l’écoconstruction. Nous lui avons donné accès à des prêts de la finance solidaire à sa création ainsi qu’à d’autres moments de son développement, pour des besoins d’investissement ou de fonds de roulement. Récemment encore, nous l’avons accompagné sur une étape de changement d’échelle. C’est un acteur de l’insertion par l’activité économique, très innovant, qui utilise la paille comme matériau de construction et intervient pour la construction de collèges et de bâtiments sur le territoire.

Autre exemple : nous avons accompagné un jeune homme formé par son père au métier de couvreur. Nous sommes intervenus au cours de la deuxième année d’activité de son entreprise, alors qu’il n’avait que 26 ans. Il dirige aujourd’hui une entreprise qui a recruté 4 salariés. C’est une belle histoire de transmission. Je pourrais vous citer également l’aventure de « Confiture rebelle », une entreprise d’insertion créée en Seine-Saint-Denis, qui récupère les fruits invendus dans les supermarchés. Ses produits sont aujourd’hui vendus dans les Monoprix, non pas au rayon des confitures et conserves, mais dans celui des fruits et légumes, pour mettre en avant le circuit court. Les deux créatrices à la tête de ce projet ont déjà déménagé deux fois car leurs locaux étaient devenus trop petits. Il y a également Catherine Montant, une femme qui a constaté, après une dure expérience liée à un cancer, qu’il manquait un espace de remise en forme. Elle a monté ce centre de soin au Blanc-Mesnil.

Je pourrais continuer longtemps, il y a tant de belles réussites. Ces porteurs de projets arrivent avec des doutes quant à leurs capacités à créer une entreprise. Les banques leur ferment leurs portes parce qu’ils n’ont ni les codes, ni les moyens pour demander un prêt. Trois ans plus tard, ces personnes ont réussi à monter des entreprises dans de bonnes conditions et même à les développer et à créer des emplois.

LPA : Le confinement a-t-il eu un impact sur votre activité ?

A.R. : Nous avons été très mobilisés. D’abord, nous avons dû évaluer l’impact de la crise sur l’activité et les finances des entreprises de notre portefeuille. Nous avons renforcé le fonds d’avance remboursable doté par la Seine-Saint-Denis. Le conseil départemental a remis 400 000 € pour répondre à des besoins d’urgence. On a mis en place un outil de financement, le prêt relance solidaire, qui est un outil de prêt à court terme. Nous avons communiqué avec nos partenaires institutionnels pour leur faire remonter les difficultés que l’on observait chez les entreprises que l’on soutenait. Nous avons notamment pu faire entendre qu’il fallait arrêter les outils de prêt. Les structures arrivent à un niveau d’endettement qui ne va plus être soutenable, entre le prêt garanti par l’État, les prêts rebond, le prêt résilience de la région Île-de-France et ceux que nous avons nous-mêmes proposés. Ces prêts sont une bouffée d’oxygène mais il faudra les rembourser, et cela pèsera longtemps sur les finances de ces structures. Conscient que ces prêts n’étaient pas l’unique solution à apporter, Est Ensemble a lancé son plan de relance avec des outils de subventions. Le département a également mis en la place le « plan rebond », avec des subventions pour répondre aux besoins de restructuration et de développement des entreprises. Enfin, nous avons pendant le confinement travaillé à un programme « relance transition » avec la fondation JP Morgan. Ce programme d’envergure permet d’apporter des outils de financement et d’accompagnement. Malgré tous ces dispositifs, le premier semestre 2021 nous inquiète. Nous travaillons d’ores et déjà avec le Centre d’information sur la prévention des difficultés des entreprises, ainsi qu’avec des avocats de permanence, pour préparer cette période.

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Référence : LPA 28 Oct. 2020, n° 157j5, p.3

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