« On peut développer l’entrepreneuriat des quartiers en s’appuyant sur les grands groupes »

Publié le 25/08/2017

La quarantaine, Majid El Jarroudi a déjà accompagné des centaines d’entreprises en Ile-de-France et en Navarre. Depuis huit ans, il dirige l’Agence pour la diversité entrepreneuriale (Adive), association qui a pour mission de consolider l’entrepreneuriat en banlieue en mettant en relation les entrepreneurs des quartiers prioritaires avec les responsables des achats des grands groupes.

LPA – Comment avez-vous commencé à travailler dans les quartiers dits sensibles ?

Majid El Jarroudi – Contrairement à ce que pourraient penser des esprits chagrins, je ne suis pas issu de ces quartiers : je suis un pur Parisien du XIe arrondissement, de cet Est parisien qui était pendant mon enfance un bastion familial avec beaucoup de mixité. Un quartier de cols-bleus et de petits patrons. Je n’ai personnellement pas connu le racisme et la discrimination. Après une maîtrise en sciences de gestion et une maîtrise en information et communication puis un troisième cycle à Sciences-Po, j’ai monté un cabinet de conseil en entrepreneuriat. Mes premiers clients venaient des quartiers dits « sensibles ». Il n’y avait, à l’époque, pas beaucoup de conseils en création d’entreprise. Ces jeunes entrepreneurs avaient le même âge que moi, ils venaient plus facilement vers moi que vers une institution. Pour ma part, la première fois que je me suis rendu à Mantes-la-Jolie pour retrouver un client, cela a été une révélation. Je ne connaissais pas du tout cet univers dynamique, créatif, entreprenant…

Je me suis impliqué, alors, dans le milieu associatif, en fondant en 2002 avec deux entrepreneurs, amis du même âge, l’association Jeunes entrepreneurs de France (JEF). Nous avions tous les trois 25 ans. L’idée était de sensibiliser les jeunes, en particulier dans les quartiers, à l’entrepreneuriat.

Inutile de vous dire qu’à l’époque nous étions bien les seuls…

LPA – Pourquoi avez-vous créé l’Adive en 2009 ?

M. E. J. – La suite logique de notre action était d’aider ces néo-entrepreneurs à se développer. Tout est parti du constat qu’il avait été mis en place beaucoup de dispositifs d’aide à la création d’entreprise après les émeutes de 2005. Nous, JEF, étions à l’époque seuls sur le créneau de l’aide aux jeunes de quartiers pour qu’ils deviennent entrepreneurs. Après les « événements » de 2005 et 2006, pléthore d’acteurs institutionnels se sont positionnés sur le sujet mais aucun pour aider au développement de l’entreprise. Pourtant, l’entrepreneur, une fois qu’il a créé son entreprise, se retrouve assez seul. Il manquait un chaînon entre l’amorçage et le décollage de l’entreprise, et nous avons investi ce créneau. J’avais étudié le modèle américain, qui, par des dispositifs comme le « Small Business Act », réserve des marchés publics aux TPE-PME. Aujourd’hui, ce genre de dispositif est assez à la mode en France, de nombreux présidents de régions tentent de mettre en place des systèmes similaires ce qui est compliqué car l’Union européenne les considère comme anti-concurrentiels. Il y a dix ans en revanche, personne ne parlait de cela. Il me semblait compliqué de s’attaquer aux marchés publics, qui sont très normés. J’ai en revanche eu la conviction qu’il était possible de s’appuyer sur les grandes entreprises pour développer l’activité des petites entreprises.

LPA – Comment avez-vous procédé ?

M. E. J. – J’ai pris mon bâton de pèlerin et je suis allé voir les grands groupes pour leur proposer de développer l’entrepreneuriat dans les quartiers dits sensibles. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque : on était en 2008, trois ans après les émeutes de 2005, il y avait encore beaucoup de tensions dans des villes comme Clichy-sous-Bois ou Villiers-le-Bel. Les grands groupes s’interrogeaient beaucoup sur leur « responsabilité sociale » (RSE) et sur la nécessité de s’ouvrir à la diversité. Ils ne savaient pas bien ce qu’ils pouvaient mettre en place. À l’époque, on parlait beaucoup de la diversité au niveau des ressources humaines. La question était de savoir comment recruter la France d’aujourd’hui, avec toutes ses composantes, sa diversité.

J’ai pensé qu’en plus de promouvoir la diversité par le recrutement, on pouvait le faire par les achats. L’idée de base est simple : il y a beaucoup de chefs d’entreprises dans les quartiers dits sensibles, pourquoi ne pas aller se fournir auprès d’eux ? Et puis, il y avait un modèle économique. Pour avoir accès aux services de l’Adive, les grands groupes paieraient une cotisation annuelle, variable selon ce dont ils ont besoin. En revanche, ce serait totalement gratuit pour les entrepreneurs des quartiers.

LPA – Comment ont réagi les entreprises ?

M. E. J. – On partait de loin ! Il y avait, dans un premier temps, beaucoup d’idées reçues à faire tomber. La plupart des responsables achats des grands groupes n’imaginaient même pas qu’il y ait des chefs d’entreprise en banlieue. Pourtant, le département le plus créateur d’entreprises en France est la Seine-Saint-Denis : il y a deux fois plus de créations d’entreprises, et malheureusement deux fois plus d’échecs aussi. L’évolution des mentalités a pris du temps. L’approche était plus compliquée avec les entreprises françaises qu’avec les Américains et les Britanniques, déjà très familiers de ces problématiques. Il y a dans leur pays depuis longtemps des programmes de « diversité des fournisseurs », destinés à favoriser tous les entrepreneurs quelles que soient leurs origines. Dans les entreprises anglo-saxonnes, vous avez des personnes dont la mission est uniquement de faire du sourcing pour identifier les entrepreneurs issus de la diversité.

LPA – Sur quelles entreprises avez-vous pu vous appuyer au départ ?

M. E. J. – KPMG et Airbus ont été les deux premières grandes entreprises à nous suivre. De manière générale, aujourd’hui, les trois quarts des entreprises du CAC 40 ont bénéficié de notre programme. Elles y ont tout intérêt, car notre dispositif rentre dans les programmes d’achat responsables, qui incitent tous les grands groupes à mieux connaître leurs fournisseurs et à être plus soucieux de leur écosystème. En s’engageant avec nous, les grandes entreprises ont un impact sur les zones fortement touchées par le chômage. En effet, elles peuvent à travers leurs achats impacter durablement un territoire car elles ont des volumes d’achat très important.

LPA – Quelle est précisément la mission de l’Adive ?

M. E. J. – Nous avons aujourd’hui deux métiers. Notre premier métier est de mettre en relation des entrepreneurs installés dans les quartiers dits sensibles et des acheteurs travaillant pour des grands groupes. Nous faisons pour cela du « match making » entre les besoins de ces grandes entreprises et les ressources dont nous avons connaissance dans les quartiers. Par exemple, si un grand groupe nous appelle et nous dit qu’il a besoin de quelqu’un pour lui développer un site internet, nous allons identifier cette compétence dans son bassin d’emploi. Par ailleurs, nous faisons depuis 2014 du renforcement de compétence sur le métier de chef d’entreprise.

LPA – Comment identifiez-vous les différents acteurs ?

M. E. J. – Nous avons constitué notre base de données petit à petit. À l’origine, nous nous déplacions sur le terrain, dans les quartiers où il y avait des pépinières d’entreprises et des incubateurs, et nous leur faisions remplir des fiches de qualification un par à un. C’était assez artisanal. La notoriété aidant, les entrepreneurs viennent désormais à nous, et s’inscrivent sur internet. On s’est peu à peu fait connaître par les entreprises et par les acteurs de terrain. Nous avons aujourd’hui plus de quatre cents prescripteurs en Île-de-France : des missions locales, des structures de financement, des experts de l’amorçage… Tous les acteurs qui reçoivent l’entreprise, notamment au démarrage, les orientent vers nous. En plus de la mise en relation, il nous arrive de faire du « push », c’est-à-dire de présenter des entreprises aux grands groupes avant même que ces derniers aient exprimé une demande. C’est intéressant, car les entreprises ont parfois des besoins dont elles n’ont pas conscience.

LPA – Vous avez adapté le concept du « speed dating » à l’entrepreneuriat. En quoi cela consiste-t-il ?

M. E. J. – Nous organisons des « speed business meeting », qui sont effectivement une sorte de déclinaison du concept de speed dating. Ce sont des rendez-vous au cours desquels les entrepreneurs viennent « pitcher » leur produit ou service devant des acteurs publics et privés. Le responsable achat d’un grand groupe, ou un acteur public, se rend disponible pendant une matinée et rencontre plusieurs fournisseurs de son domaine d’activité. Nous avons organisé six événements de ce genre l’an dernier réunissant quarante grands comptes privés ou institutions publiques et près de quatre cents entrepreneurs. Nous avons également monté un autre type d’événement similaire : une audition devant un jury de responsables des achats. L’entrepreneur vient présenter son offre de service devant un jury composé de plusieurs acheteurs de secteurs différents, qui n’ont pas forcément de besoin à court terme mais profitent de ce moment pour identifier des prestataires potentiels.

LPA – Pouvez-vous nous parler de votre nouvelle activité d’accompagnement des chefs d’entreprise ?

M. E. J. – Nous avons lancé en 2014 le dispositif CréaRif Développement initié par la région Ile-de-France. Nous avons développé cette activité après nous être rendu compte que beaucoup d’entrepreneurs n’étaient pas au clair avec leur stratégie développement, ou méconnaissaient les organisations des grands groupes. Nous accompagnons une centaine d’entreprises par an, dans tous les secteurs : les services généraux, l’événementiel, la sécurité, le transport de biens et de personnes… La plupart des entreprises que nous suivons sont basées en Seine-Saint-Denis, mais certaines sont à Paris. En effet, la capitale compte aussi des quartiers sensibles, dans le nord-est en particulier. L’Île-de-France compte vingt-cinq pour cent des quartiers sensibles du pays, nous avons de quoi faire ici !

LPA – Voyez-vous dans l’entrepreneuriat une solution au chômage de masse ?

M. E. J. – Je voulais, dès le départ, avoir une approche systémique qui permette de lutter contre le chômage de masse. On ne peut pas demander aux grands groupes d’embaucher tous les jeunes des quartiers. En revanche, on peut favoriser le développement de petites entreprises locales pour qu’elles embauchent. Pour cela, il faut qu’elles aient accès à des contrats. Il y a 10 ans, dans les quartiers, ni les pouvoirs publics ni les habitants n’y croyaient. Pourtant une génération de chefs d’entreprises a émergé, et tient aujourd’hui pour lieu de modèle. Cela dit, créer son entreprise est très compliqué. Je suis assez sceptique lorsque j’entends dire que la solution pour sortir du chômage est de créer son emploi. Ce discours est à mon sens dangereux, car il risque de précariser des gens déjà précaires. Cela reste plus simple d’envoyer des CV que de monter une boîte. Si l’on regarde de plus près les profils des créateurs d’entreprise dans les quartiers, on s’aperçoit que ce sont des gens d’environ 35 ans, avec au minimum un BAC +2, et au moins une première expérience professionnelle dans le domaine qu’ils choisissent pour créer leur entreprise. On ne crée pas son entreprise par hasard.

LPA – Quelles sont les difficultés auxquelles doivent faire face les créateurs d’entreprise en banlieue ?

M. E. J. – On a du mal, en France, à faire émerger les champions de demain (hors du sport) et à créer de l’emploi. C’est vrai dans les quartiers et hors quartiers. Les entrepreneurs de banlieue rencontrent les mêmes problèmes que tous les chefs d’entreprise, mais avec une intensité plus forte. Ils ont difficilement accès au marché et ont du mal à identifier de nouveaux prospects. Ils pâtissent aussi d’une forme d’auto-censure. Certains entrepreneurs s’empêchent d’aller voir de grands groupes car ils sont persuadés que ce n’est pas pour eux… Il faut lutter contre cette tendance à l’autodépréciation et convaincre les grands groupes concomitamment qu’ils sont les relais de croissance.

Ils ont, par ailleurs, des difficultés indéniables à accéder aux financements (banques ou investisseurs). Il y a beaucoup de discrimination dans le domaine du financement. Un jeune, qui habite dans un quartier sensible, qui n’a pas de patrimoine et qui s’appelle Mohammed, Mamadou, Mehmet ou Paolo a généralement du mal à obtenir un prêt.

LPA – Pensez-vous que l’organisation des Jeux olympiques puisse doper les entreprises des quartiers d’Île-de-France ?

M. E. J. – Nous le souhaitons évidemment. J’ai rencontré le Comité olympique français dernièrement, auprès duquel j’ai fait valoir l’idée que les entreprises locales devaient prendre leur part de marchés liés à l’organisation des Jeux olympiques, tels que l’accueil, la sécurité, la construction d’infrastructures. De sorte que les quartiers bénéficient de l’accueil des Jeux. Vous imaginez quelle richesse en termes d’ouverture au monde, à la mixité… Et puis dans le 9-3, on parle les langues du monde entier… Les TPE et PME des quartiers ne sont évidemment pas en mesure de construire des stades, mais ils peuvent être chargés de prestations comme la restauration ou la sécurité. L’État pourrait poser comme condition à l’obtention des marchés la sous-traitance de certaines activités aux entrepreneurs locaux. L’organisation de l’Euro 2016 n’avait eu que peu de retombées locales. Nous espérons vraiment qu’il en ira différemment cette fois-ci.

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Référence : LPA 25 Août. 2017, n° 127z7, p.3

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