Seine-et-Marne (77)

Le laboratoire Lability interroge le télétravail et la mobilité en Île-de-France

Publié le 28/05/2021 - mis à jour le 04/06/2021 à 9H56

Anne Aguilera est directrice adjointe du département aménagement-mobilité-environnement (AME) de l’université Gustave Eiffel, née de la fusion de l’université Paris-Est Marne-la-Vallée et de l’IFSTTAR. Ingénieure de formation et chercheuse au Laboratoire ville mobilité transport (LVMT), son domaine est la socio-économie des pratiques de mobilité. Depuis février dernier, elle co-encadre deux chercheuses au sein du laboratoire éphémère et pluridisciplinaire d’innovation Lability, premier lauréat de l’appel à projets « Smart Lab Paris Région » porté par la région Île-de-France.

Les Petites Affiches : Quelle est la genèse de Lability ?

Anne Aguilera : Il découle d’un appel à projet de la région Île-de-France lancé durant l’été 2020, auquel il fallait répondre assez rapidement. Il y a eu une consultation auprès des laboratoires franciliens déjà existants pour proposer de monter un projet de laboratoire sur deux ans dans le but d’aider à mieux analyser et anticiper les mutations et les enjeux politiques qui allaient faire suite à la crise sanitaire dans le domaine des transports et de la mobilité. L’idée intéressante c’est que ce sont de jeunes chercheurs qui travaillent en réseau, avec une animation scientifique mais aussi des partenaires extérieurs. Pour la partie qui me concerne, les partenaires sont la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, le cabinet d’architecture PCA-STREAM, Maplab (solutions mobilités pour les entreprises) et Steelcase (solutions de mobilier de bureau). L’université Gustave Eiffel a monté un consortium avec ses laboratoires.

LPA : Comment s’organise ce consortium ?

A.A. : En tout, ce sont 9 jeunes chercheurs qui développent des projets au sein de Lability. Je me situe davantage au niveau des sciences humaines. Chaque post-doctorant travaille essentiellement dans le laboratoire de son encadrant mais participe aussi à une structure, qui reste virtuelle, d’animation et de mise en relation pour qu’ils ne soient pas des individus isolés. C’est tout un écosystème qui a été monté autour d’eux, avec partage de résultats, des méthodes, des données… Nous avons commencé notre travail en février 2021. Il y aura différentes temporalités mais avec des allers-retours permanents pour co-construire les enjeux, les bonnes pratiques et les méthodologies.

LPA : Pourquoi ce nom, Lability ?

A.A. : C’est l’ensemble du consortium qui représente le laboratoire éphémère Lability. Labile, en français, signifie précaire, c’est l’idée de changement. C’est un laboratoire qui s’intéresse aux changements qui interviennent dans une crise majeure imprévue et sans équivalent. Cela se rapporte à l’idée de quelque chose qui change et qui s’adapte, qui est très réactif. C’est une structure multiforme, agile et flexible.

LPA : Vous encadrez deux chercheuses, sur quoi travaillent-elles ?

A.A. : Je suis encadrante de deux jeunes chercheuses, Julie Perrin et Éléonore Pigalle qui vont travailler pendant deux ans sur deux thèmes autour du télétravail, avec comme co-encadrants Laurent Terral et Leslie Belton-Chevallier. Le premier thème sur lequel travaille Julie Perrin sont les recompositions des lieux de travail dans le cadre du développement du travail à distance, notamment du télétravail. Le deuxième, celui sur lequel travaille Éléonore, s’intéresse aux évolutions des modes de vie et des pratiques de mobilité des télétravailleurs franciliens.

LPA : Pourquoi avoir choisi le télétravail comme axe de recherche ?

A.A. : On avait déjà travaillé là-dessus il y a quelques années autour de la question de la mobilité. Si on fait travailler les gens chez eux ou dans des télécentres, est-ce que cela résout les problèmes de congestion? La réponse était plutôt non parce qu’on constatait des effets rebond inattendus. On a trouvé intéressant de remobiliser ce savoir sur le cas du télétravail post-crise. Comment va-t-on travailler demain ? Quel sera l’impact sur les réseaux de transport ? On pose la question des stratégies des acteurs économiques : diminuer des surfaces, déplacer des localisation, cela va-t-il produire des reconfigurations ? Le télétravail n’est plus celui qu’on a étudié : la visioconférence était embryonnaire, ce qui a depuis modifié les déplacements pour les réunions à l’intérieur de l’agglomération. Il y a en plus un contexte nouveau qui rend les transports en commun moins désirables. Tout cela remodifie les questions déjà posées mais on bénéficiait déjà d’une bonne base.

LPA : Pourquoi avoir travaillé sur ce sujet avant la crise ?

A.A. : La question du télétravail est un peu un serpent de mer depuis les années 1970, comme la solution miracle aux problèmes de transport. À chaque progrès technologique, on se dit que c’est enfin possible. Des enquêtes annuelles disent que les gens sont pour. Alors pourquoi est-il si peu pratiqué en France ? On voyait des choses contre-intuitives. À l’époque, le télétravail n’était pas forcément en défaveur de la voiture non plus. On se déplace plus pour d’autres activités.

LPA : La région Île-de-France était-elle concernée ?

A.A. : Le télétravail était effectivement francilien, voire parisien. Le territoire s’y prêtait mieux. On l’a vu pendant la crise également.

LPA : L’appel à projet est celui de la région, ce qui explique la limitation du territoire pour votre recherche. Y-a-t-il un autre intérêt scientifique à cette zone géographique ?

A.A. : L’Île-de-France est emblématique de ce qui pourrait se passer dans les grandes métropoles européennes ou internationales. Parmi les questions qu’il reste à peaufiner, nous nous interrogeons sur ce que le télétravail va produire quant à la centralité, à Paris mais aussi aux grands quartiers d’affaires, aux banlieues. Cela va-t-il modifier les localisations d’emploi ou la façon de vivre dans ces territoires avec un redéploiement de la vie quotidienne ? Cela va-t-il jouer en faveur de la périurbanisation ? Que vont devenir les projets du Grand Paris ? Que va devenir l’immobilier d’entreprise ? Est-ce que l’impact sera fort ou non ? Tout cela semble particulièrement pertinent.

LPA : Quelles sont vos premières hypothèses ?

A.A. : Nous affinons encore les questionnements. Nous avons commencé à interroger des professionnels des secteurs immobiliers ou des chercheurs dans le domaine pour comprendre comment le marché immobilier a évolué. Notre hypothèse est que des choses existaient avant la crise et que celle-ci va accélérer les mouvements plutôt que de provoquer une transformation profonde. Pour l’étude sur les ménages, nous allons constituer un échantillon représentatif d’actifs franciliens avec des questions sur la réorganisation de la vie quotidienne, la vente de voiture, les projets immobiliers (déménagement, achat, etc.). Pour l’immobilier de bureaux, nous allons regarder cela sous l’angle de la localisation des entreprises et l’impact sur les systèmes de transports, comme les heures de pointe. L’objectif est de comprendre la réorganisation des villes et comment cela va impacter les usages et les pratiques.

LPA : Avez-vous des pistes ?

A.A. : Concernant les lieux d’emploi, on observe plutôt une convergence en faveur de la centralité parisienne. Sur la banlieue et la grande couronne, nous n’avons pas encore d’hypothèses. Durant les travaux antérieurs, le télétravail ne réduisait pas les déplacements mais provoquait des changements de logements. Les travailleurs prennent des risques en s’éloignant de l’entreprise : difficile d’avoir une promotion, de changer de poste, etc. Même si on peut travailler à court terme à distance, quid de l’évolution de la carrière ? Il est difficile pour le moment de savoir. Se greffe également le contexte sanitaire qui n’existait pas avant.

D’autres questions se posent : quelles sont les répercussions sur les personnes qui ne travaillent pas ? Si on vit dans des endroits avec des services à proximité, il peut y avoir une réduction de la mobilité, mais si la localité est mal desservie, il peut ne pas y avoir d’effets positifs.

LPA : Qu’est-ce qui a vraiment changé quant au télétravail entre vos premières recherches et aujourd’hui ?

A.A. : Ce qui m’intéresse vraiment et ce qui est nouveau, c’est la visioconférence. On est tous devant notre ordinateur. Cela va forcément réduire la mobilité. Certains chercheurs pensent que c’est cela qui sera réduit : la mobilité liée aux réunions. Il y a plein de choses que nous acceptons de faire à distance. Nous arbitrons autrement nos déplacements. Les entreprises aussi y réfléchissent puisqu’elles ont vu qu’il y avait des économies de coûts de déplacement et des réductions des frais. Il n’est pas évident de retrouver les mêmes effets qu’avant. Dans ce nouveau système, tout le monde a intégré l’idée qu’on ne pourra plus se déplacer de la même façon. Les entreprises l’intègrent dans leurs plans de mobilité. Nous avons tout de même vécu grandeur nature une expérience impressionnante.

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