Extinction de vote ?

Publié le 17/06/2022 - mis à jour le 17/06/2022 à 10H22
Election, France, vote, urne, enveloppe
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T. Haute et V. Tiberj (ss. dir.), Extinction de vote ?, 2022, PUF, 108 p., 9 €

L’élection présidentielle de 2022 a été marquée par une forte abstention, atteignant 28,01 % des inscrits au second tour. Si elle n’atteint pas le record absolu de 1969 (31,1 %), elle dépasse celle enregistrée lors de l’ensemble des autres seconds tours sous la Ve République, ce qui relance les conjectures quant à l’attachement des Français à cet acte pourtant fondamental de la démocratie représentative.

Et, de fait, une telle situation ne peut manquer d’interroger, voire d’inquiéter. Au-delà des éléments conjoncturels, qu’il ne faut pas négliger, comme le fait que de nombreux électeurs ne se reconnaissaient dans aucun des candidats présents au second tour, il faut aussi analyser les ressorts plus profonds du vote, si l’on veut comprendre dans sa complexité ce qui se joue dans cette progression de l’abstention.

C’est ce à quoi nous invitent Tristan Haute et Vincent Tiberj, nous incitant à « mettre au second plan l’analyse des choix électoraux pour étudier les rapports qu’entretiennent les citoyen.ne.s avec le vote lui-même et de ce que ces rapports nous disent de leurs liens à la démocratie et à la citoyenneté »1. Cela implique de penser la dimension historique de l’acte de voter, qui s’inscrit dans une longue histoire de substitution du vote à d’autres manifestations de volonté populaire, en particulier les soulèvements. Cela conduit également à en penser toutes les facettes symboliques, jusque dans la matérialité de l’acte de voter, avec le passage dans l’isoloir ou le fameux « a voté ! » qui solennisent l’opération électorale.

Pour y parvenir, Yves Déloye nous invite, dans un premier chapitre intitulé « Le vote entre édification et naturalisation ou les apports d’une approche sociohistorique »2, à explorer les mécanismes d’électoralisation du politique, c’est-à-dire de la manière progressive dont, depuis la Révolution française, le fait de voter est devenu le mode d’expression par excellence de la volonté populaire. De fait, en se ritualisant, en se pacifiant, l’opération électorale a délégitimé la violence et a produit de la stabilité, au point de donner raison à Louis Blanc lorsqu’il affirmait que « le suffrage universel est un instrument d’ordre (…) il est l’instrument d’ordre par excellence »3.

Et ce sont précisément ces rites qu’étudie Florence Faucher dans le cas de la France. Soulignant que ceux-ci ont été en grande part institués sous la IIIe République, dans une logique inspirée par l’Église catholique, « institution alors en concurrence directe avec le régime politique en construction par sa prétention à gouverner les personnes (et leurs esprits) »4, elle en constate l’érosion. Celle-ci apparaît imputable à l’individualisation de nos sociétés, qui conduit à celle du geste électoral. Or, lorsqu’il ne s’inscrit plus dans un processus collectif, le fait de voter se réduit à un geste et non plus à un rituel. Sans doute aussi avons-nous désormais du mal à identifier ces éléments rituels, créés il y a plus d’un siècle, pour ce qu’ils sont. Trop éloignés de nos repères contemporains, ils ne produisent plus de sens. Or il y a fort à parier que cette érosion de l’aspect rituel contribue à faire reculer la participation, car le fait de voter se trouve réduit à une dimension utilitaire, bien plus pauvre. Dès lors, l’idée de rendre le vote plus simple, à tous les sens du terme, pour inciter à participer, peut s’avérer contre-productive.

C’est à un autre phénomène que Jérémie Moualek nous invite à nous intéresser : celui du vote blanc ou nul. C’est d’autant plus intéressant que ces comportements électoraux ont été peu étudiés, ce que leur progression constante rend intenable. Ce qui apparaît fondamental dans la compréhension de ce phénomène et, en particulier, de son accentuation alors même que ce vote ne produit pas d’effets concrets, c’est qu’il revêt une pluralité de significations. En d’autres termes, « le vote blanc n’est plus seulement un simple substitut matériel à l’abstention (…), il est devenu un non-choix sophistiqué »5. On peut par exemple l’utiliser parce que l’on ne se reconnaît dans aucune offre, mais que l’on refuse de renoncer au vote, par fidélité ou sens du devoir. Mais on peut aussi ériger ce non-choix en acte, en contre-usage du vote, destiné à faire entendre sa voix et non plus à la donner. Ici encore donc, le vote dépasse un simple acte de choix pour revêtir une pluralité de significations, parfois symboliques.

Revenant à l’abstention stricto sensu, Vincent Tiberj s’intéresse pour sa part à la manière dont le renouvellement générationnel modifie le lien au vote. Partant du constat que l’abstention systématique est finalement assez peu répandue, il pointe le développement d’un vote intermittent. Or celui-ci touche particulièrement les nouvelles générations, tandis que les plus âgées perpétuent une tradition de vote à chaque scrutin. Il en résulte que la surreprésentation des séniors est particulièrement importante lors de certaines élections jugées à plus faible enjeu par les jeunes générations, en particulier celles nées après le baby-boom. Cela conduit donc à une fragilisation de la démocratie, par affaiblissement de la légitimité des élus issus de ces consultations.

Autres facteurs importants traités cette fois par Tristan Haute : le travail et l’emploi. Sans surprise, on constate une surmobilisation des couches supérieures du salariat et des salariés du secteur public, tandis que la précarité éloigne des urnes. Moins souvent évoquée, la nature même du travail entre aussi en ligne de compte pour influencer la participation : un travail répétitif semble facteur d’abstention, comme s’il y avait « contamination de la passivité imposée au travail vers le champ civique »6.

Baptiste Coulmont se penche pour sa part sur le vote par procuration. Celui-ci, en progression constante, ne saurait cependant être considéré comme un remède à l’abstention. Il concerne en effet essentiellement des personnes qui participent déjà beaucoup et n’y ont recours que dans une situation particulière, où il leur est impossible de voter. Cela ne peut donc être une réponse à l’abstention structurelle. On peut même faire l’hypothèse que le vote par procuration, notamment chez les jeunes adultes, constituerait une première étape de retrait du vote, que l’on commence par déléguer avant de l’abandonner.

Dernier point évoqué par l’ouvrage, celui du vote électronique, que traite Marie Neihouser. Celui-ci fait l’objet d’une forte utilisation dans plusieurs pays, les plus emblématiques étant la Suisse et l’Estonie, avec un passage de 2 à 30 % des votes entre 2005 et 2015 pour ce dernier pays. L’idée qu’il puisse constituer un moyen de lutter contre l’abstention mérite donc d’être étudiée. De fait, il semble qu’il puisse y contribuer, mais à destination de groupes bien précis. Ce sont, sans surprise, ceux qui sont familiers d’internet, en particulier les digital natives. Ici encore donc, la solution apparaît au mieux partielle et circonscrite.

Finalement, il apparaît bien que si l’abstention progresse, les solutions à apporter pour réduire ce phénomène sont complexes et ne peuvent, en aucun cas, se limiter à des dispositions techniques. Sans doute faut-il élargir le champ de la réflexion au rapport à la politique en général et au fonctionnement de la démocratie en particulier.

Notes de bas de pages

  • 1.
    « Introduction. Le vote est nu », p. 6.
  • 2.
    P. 13.
  • 3.
    L. Blanc, « Le suffrage universel. Discours à l’Assemblée Nationale (4 juin 1874) », in Discours politiques (1847–1881), 1882, Librairie Germer-Bailliére et Cie, p. 182.
  • 4.
    P. 29.
  • 5.
    J. Moualek, « Le vote blanc et nul : de “voix perdues” à nouvelles voies ? » in T. Haute et V. Tiberj (ss. dir.), Extinction de vote, p. 41.
  • 6.
    T. Coutrot, « Chapitre 9. De la démocratie au travail et vice et versa », in Libérer le travail, 2018, Seuil, p. 237.
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