Hugo à la une : un panorama d’illustrations juridiques par la caricature

Publié le 29/11/2018

La Maison de Victor Hugo à Paris expose jusqu’au 6 janvier 2019, un riche choix de caricatures de Victor Hugo dans les journaux de 1830 à 1885. L’exposition confirme combien l’art du dessin permet de représenter le droit et ses acteurs, mais témoigne aussi d’un XIXe siècle de censure(s) dont les caricaturistes souffrirent jusqu’à la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881.

L’exposition Caricatures. Hugo à la une aligne 180 caricatures choisies au sein d’une collection 5 fois plus riche1 par le commissaire de l’exposition Vincent Gille à la Maison de Victor Hugo. Si elles résonnent bien toutes avec l’origine italienne du mot caricature – caricare, c’est-à-dire « charger » −, elles ne sont pas toutes un « portrait ridicule en raison de l’exagération des traits »2, non plus qu’« un portrait qui s’affranchit du bon goût pour remplir une fonction parodique, que ce soit sur le mode burlesque ou grotesque ; l’exagération fonctionne alors à la manière du mot d’esprit qui permet de contourner la censure, d’utiliser l’ironie comme instrument de critique sociale et politique, en faisant appel au jugement et au débat »3.

Les caricatures publiées dans des journaux parfois éphémères qui se multiplient après la révolution de Juillet, comme le républicain Le Charivari, le conservateur Le Caricaturiste, ou l’anticlérical Le Grelot, mais aussi Le Bouffon, La Lune, L’Éclipse, sont l’expression illustrée des positions politiques de ces décennies mouvementées. Ces journaux s’attaqueront tous à l’ambitieux écrivain à compter de sa 28e année, tant dans le monde des lettres qu’en politique ; ils critiqueront ses évolutions, du royalisme au républicanisme en passant par le bonapartisme.

Si Daumier est, aux juristes qui le connaissent notamment pour ses caricatures sur les Gens de justice, le plus familier d’entre tous les caricaturistes, les dessins de Roubaud, Gill et Nadar – dont on oublie souvent qu’il fut un grand dessinateur avant d’être reconnu comme photographe – sont aussi importants pour fixer l’image publique d’Hugo. Ils reprennent tous les mêmes traits caractéristiques : large front, air renfrogné, bras croisés…

C’est après l’exil, durant lequel il était presque impossible pour la presse d’évoquer le proscrit depuis le décret du 9 janvier 1852 – il n’y eut guère que Nadar qui osa vraiment braver l’interdit en plaçant en tête Hugo de son grand Panthéon en 1854 – et parce qu’Hugo avait laissé pousser sa barbe lors de la publication des Misérables, que l’image publique d’Hugo se métamorphose : d’un personnage hautain, l’on passe abruptement à un vieil homme lumineux…

L’exposition offre trois types d’illustrations juridiques.

L’évocation de procès intentés à Hugo en est le premier. Ainsi, la caricature de Charles Jacque dans Le Charivari du 18 mars 1843 peint le dramaturge, l’affiche des Burgraves en main, courant pour échapper à une comédienne qui avait été remplacée par une autre et à un huissier. Le procès, qui eut réellement lieu, fut perdu par l’actrice.

Le second type permet d’illustrer le monde du droit, la peinture des caractères, des acteurs du droit, en l’occurrence exclusivement les représentants du pouvoir législatif dont Hugo faisait partie, puisqu’il fut Pair de France de 1845 à 1848, puis député de 1848 à 1851 et, après son exil de près de 20 ans, brièvement – 2 mois – député en 1871, et enfin sénateur de Paris de 1876 à sa mort en 1885. C’est la série des Représentants représentés de Daumier qui offre ainsi en 1849 l’un des portraits les plus connus de Hugo.

Le troisième type de caricatures qui vient rencontrer le droit est celui qui fait référence au processus législatif, comme la loi Falloux ou la loi sur la déportation auxquelles Hugo s’était opposé, ou à la loi de Jules Ferry sur l’enseignement supérieur qu’il avait soutenue. Les caricaturistes tournent les débats parlementaires en ridicule, dénoncent les espérances ministérielles, mais aussi la vacuité de certains événements comme le Congrès de la paix à Paris. C’est dans le discours d’ouverture du 21 août 1849 de ce Congrès, dont Victor Hugo était le président, qu’il prononça la fameuse expression des « États-Unis d’Europe » : « Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme (…) toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand Sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée législative est à la France ! (…) Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies ».

Ce discours idéaliste, copieusement raillé par Daumier4, n’était pourtant guère de circonstance, puisque l’on retrouve la même conviction et la même originalité dans plusieurs écrits antérieurs notamment sa préface du 25 mars 1843 aux Burgraves, où il décline sa conviction de l’existence d’une nationalité européenne comme il y avait au temps d’Eschyle une nationalité grecque !

Enfin, l’exposition dépeint implicitement et transversalement un siècle de censure à l’encontre de la presse. La multiplication de lois extrêmement liberticides ne laisse finalement que des périodes de liberté très restreintes. La censure est récurrente et par moments très poussée. Si bien que certains dessins présentés dans l’exposition n’ont pas été publiés dès leur création car interdits – comme une caricature de Gill de 1874, publiée dans L’Éclipse en 1875 −, et ce d’ailleurs sans obligation de motivation de la part du censeur ; d’autres ont fait l’objet d’amendes, comme en témoigne la supplique d’Alfred Le Petit en 1878 auprès d’Hugo pour obtenir du ministre une réduction, à la suite d’un dessin féroce contre Napoléon III, aigle enchaîné et marqué au fer rouge par un Hugo « justicier » ! En outre, les dessinateurs devaient demander l’autorisation préalable non pas à l’autorité administrative, mais à la personnalité caricaturée pour avoir le droit de publier.

Hugo n’a jamais refusé les autorisations demandées, à la fois parce que les caricatures permettaient de parler de lui – comme il le reconnut – mais aussi parce qu’il eut lui-même à subir la censure à plusieurs reprises contre son théâtre. La pièce Marion Delorme est ainsi censurée en 1829 – et finalement représentée deux ans plus tard – ; en novembre 1832 après sa première représentation au théâtre français, Le Roi s’amuse est interdite, ce qui pousse Hugo à déposer un recours devant le tribunal de commerce devant lequel il tint à prendre la parole après son avocat : « je n’aurais rien à dire si je ne croyais de mon devoir de ne pas laisser passer sans une protestation solennelle et sévère l’acte hardi et coupable qui a violé tout notre droit public dans ma personne (…). Cette cause, messieurs, n’est pas une cause ordinaire. Il semble à quelques personnes, au premier aspect, que ce n’est qu’une simple action commerciale, (…) que le procès d’un auteur à un théâtre. Non, messieurs, c’est plus que cela, c’est le procès d’un citoyen à un gouvernement. (…) La liberté de la pensée, dans tous ses modes de publication, par le théâtre comme par la presse, par la chaire comme par la tribune, c’est là, messieurs, une des principales bases de notre droit public ». Le tribunal se déclara incompétent en janvier 1833 et l’affaire en resta là, Hugo renonçant à la pension qui lui avait été octroyée par Louis XVIII.

Une énigme demeure au terme de ce panorama exhaustif de représentations d’Hugo : l’absence de caricature5 faisant référence au combat de toute sa vie – littéraire et politique – celui de l’abolition de la peine de mort, alors qu’Hugo lui-même a peint plusieurs encres magnifiques qu’il a toute sa vie gardées auprès de lui, en particulier Ecce lex – réalisée après la pendaison à Guernesey d’un homme dont il avait sans succès essayé d’obtenir la grâce en 1854. Il ne s’agit certainement pas de la crainte de la censure6, car tant La Lune que L’Éclipse, Le Grelot ou Le Triboulet ont affiché en une, dans la seconde moitié du XIXe, des caricatures utilisant en première page des guillotines sanguinolentes…

Honoré Daumier, « Souvenirs du Congrès de la Paix », Le Charivari, 6-10 septembre 1849.

Carole Rabourdin/Maisons de Victor Hugo/Roger-Viollet

Notes de bas de pages

  • 1.
    La collection d’un millier de dessins a été entièrement numérisée : http://parismuseescollections.paris.fr.
  • 2.
    Rey A., Dictionnaire historique de la langue française, 2012, Le Robert.
  • 3.
    TGI Paris, 17e ch., 22 mars 2007, nos 0621308076 et 0620808086, Sté des Habous et des lieux saints de l’Islam et UOIF c/ P. Val.
  • 4.
    V. l’illustration du présent article.
  • 5.
    À peine une allusion en légende d’un dessin de Quillembois de 1850 et une très implicite d’Alfred Le Petit en 1872.
  • 6.
    Charles Hugo avait cependant été condamné à six mois de prison – en dépit de la défense assurée par son père – en 1851 pour un article dans L’Évènement contestant une exécution.
  • 7.
LPA 29 Nov. 2018, n° 140v8, p.14

Référence : LPA 29 Nov. 2018, n° 140v8, p.14

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