Île-de-France

Prisons en Île-de-France : le casse-tête de la pandémie

Publié le 01/10/2020 - mis à jour le 10/11/2020 à 8H30

Ils ont vécu un confinement dans le confinement. Les 10 500 détenus des 17 centres pénitentiaires, maisons d’arrêt et autres prisons d’Île-de-France envisagent le retour de l’épidémie avec crainte.

Dès le début de l’épidémie, en mars dernier, les détenus du centre pénitentiaire de Fresnes et des maisons d’arrêt de Fleury-Mérogis, de Villepinte ou de Nanterre se sont trouvés privés du peu de libertés qu’ils avaient. Plus de travail, des promenades moins longues et en demi-groupe, plus de parloir, d’autorisations de sorties ou de visites conjugales ou familiales… Les portes des prisons n’ont jamais été aussi lourdes et l’angoisse aussi tenace. Par ces mesures drastiques, l’objectif de la direction interrégionale pénitentiaire était simple : éviter une situation de cluster généralisée. Alors que le directeur indiquait, six semaines après le début du confinement, que la situation était « sous contrôle » et si ces mesures ont permis de ne pas faire flamber le nombre de morts – un homme de 74 est décédé à Fresnes des suites de complications liées au Covid-19 –, elles n’ont pas été sans risque pour la santé mentale et physique des détenus.

« Il faut comprendre que les détenus se sont retrouvés pour la plupart sans informations, privés de parloir, avec BFMTV qui tournait en boucle. Cette situation était particulièrement anxiogène, ils se sont retrouvés à vivre un confinement dans le confinement », souligne François Bes, coordinateur du pôle enquête de l’Observatoire international des prisons (OIP), qui a consacré en mai dernier un numéro de sa revue Dedans-Dehors à la question. Pour prévenir le sentiment d’isolement lié à la fin des parloirs, la direction interrégionale avait mis à disposition la télévision gratuite, un crédit de téléphone de 40 € par détenu, un système de messagerie personnelle et des programmes de sports. Mais cela n’a pas suffi à calmer les inquiétudes des détenus, souligne le spécialiste : « beaucoup s’inquiétaient car il n’y avait pas de désinfection des téléphones dans les coursives. Et pour les détenus sourds et muets, la situation a été très dure : cela fait plusieurs années que nous demandons qu’ils puissent faire des appels en visio mais ce n’est toujours pas d’actualité » !

L’OIP, comme d’autres associations d’aide aux détenus et à leurs familles, a donc beaucoup travaillé pendant la période du confinement. « On a fait une permanence téléphonique toute la journée (au lieu de la plage habituelle de 14h-17h) et ça a été la folie. Le sentiment que je garde de tout ça, c’est une angoisse chez tout le monde, une peur d’être contaminé chez les détenus ou chez les familles de contaminer à la reprise des parloirs, les gens ruminaient ça en boucle. Et sans réseaux sociaux pour créer du lien ni d’internet pour chercher des informations, c’est d’autant plus anxiogène ».

Si contrairement à l’Italie, l’angoisse n’a pas poussé les détenus à l’émeute, les privations ont créé quelques mouvements de protestations, à Bois-d’Arcy, Fleury-Mérogis ou à la Santé, des détenus ont refusé de regagner leurs cellules après la promenade. Dès l’annonce des dispositions liées au Covid-19, 8 des 17 établissements d’Île-de-France ont connu des mouvements de protestation. « Les détenus impliqués dans ces mouvements voulaient obtenir des informations mais c’était une période de flottement car l’administration n’avait pas d’informations non plus. Mais il y a eu de belles choses : à Fleury-Mérogis, par exemple, les soignants et la pénitentiaire ont fait des cessions d’informations en allant au-devant des détenus dans la cour de promenade. La direction et les médecins sont venus répondre aux questions et cela a été pacificateur car perçu comme une marque de respect pour les personnes détenues ». L’Observatoire espère que cette démarche de communication perdurera.

Photo : ©Aquatarkus/AdobeStock

Des mesures barrières compliquées à faire respecter

Depuis la fin du confinement, les choses ont peu à peu repris, à cadence mesurée, dans les centres pénitentiaires. Les mesures barrières ont changé les horaires de travail, de promenade. Les masques quant à eux sont réservés aux déambulations à l’extérieur de la cellule, le gel hydroalcoolique reste interdit… ce qui constitue un problème selon François Bes. « La promiscuité en cellule c’est très compliqué : nous recevons beaucoup d’appels de détenus qui veulent porter des masques car ils partagent leurs cellules, ils nous indiquent aussi que les mesures de protection sont très peu respectés pendant les promenades, qu’il y a une grande promiscuité dans les sas… La justification pour ne pas fournir des masques en dehors du parloir est économique, c’est pourquoi les détenus ont demandé à ce qu’il soit possible de les acheter à la cantine, mais ce n’est pas encore possible. Cela peut sembler aberrant, surtout pour les détenus qui ont fabriqué des masques dans les ateliers de la prison. De même, on leur a proposé du savon en lieu et place du gel hydroalcoolique, mais les points d’eau ne sont pas systématiques dans la cour de promenade. Et même si les surveillants ont accès aux gels, il y a beaucoup d’inquiétude sur la désinfection des nombreuses grilles, barres et portes qu’il faut toucher pour y accéder ».

Les parloirs, eux aussi, ont repris avec quelques aménagements. Des séparations en plexiglas ont été installées dans les pièces – comme c’est le cas dans les EPHAD – et des rubans ont été installés pour empêcher tout contact physique. Une situation difficile pour les familles, qui craignent de contaminer leurs proches tout en ressentant le besoin de les retrouver. « La distance de sécurité imposée est source de tensions car les enfants ne comprennent pas forcément ce dispositif, les détenus sont frustrés après trois mois sans parloirs d’autant plus que s’il y a infraction, la sanction est une interdiction de parloir et un confinement de 14 jours », explique François Bes. Les unités de vie familiale, les fameuses UVF, ont elles aussi pu reprendre mais imposent aux détenus qui en profitent un confinement de 14 jours… ce qui implique une interruption de travail de 14 jours. « J’ai été saisi par un détenu qui travaille en prison et qui craint de perdre son boulot à cause de la quarantaine. Et s’il perd son boulot il ne peut cantiner pour acheter de quoi faire vivre sa famille pendant l’UVF (ce qui est obligatoire, NDLR) ».

En ce mois de septembre où l’Île-de-France fait partie des régions où le virus circule le plus facilement, les détenus de Fleury-Mérogis – plus grande prison d’Europe – ou ceux de Fresne – la plus délabrée de la région – se préparent à la deuxième vague, alors même que certains dysfonctionnements dans l’organisation médicale pénitentiaire restent à combler. « Toute l’organisation des soins a été centrée sur le Covid-19 et le personnel soignant des hôpitaux pénitentiaires ont été touchés et/ou mobilisés dans leurs hôpitaux de rattachement. Pendant toute cette période, comme ce fut le cas au-dehors, il n’y a pas eu de suivis, de dépistages, de soins courants ou de consultations de prévention… Nous avons recueilli de nombreux témoignages où les ordonnances ont été renouvelées automatiquement. Le manque de consultations en psychiatrie a été criant. Il faut à présent rattraper le temps perdu pour que certaines pathologies ne s’aggravent pas ». Selon François Bes, « la situation reste compliquée dans les établissements d’Île-de-France, c’est très dur à vivre. Ce qu’on voit arriver régulièrement ce sont des cas de Covid-19 ou de suspicion de Covid-19 qui restent souvent introduits par les surveillants et les soignants ».

Une pandémie qui met un coup d’accélérateur à la lutte contre de la surpopulation

Malgré ce bilan en demi-teinte, la crise a eu aussi des effets bénéfiques. La surpopulation est l’un des points noirs des prisons en France, et particulièrement dans un contexte où la distanciation sociale devient capitale : les dernières statistiques (datant de novembre 2019) montraient un taux de 130 % d’occupation sur les établissements gérés par la direction interrégionale de Paris. Dès le 25 mars dernier, une ordonnance a donc été prise pour permettre une meilleure prise en charge du virus : des personnes ont bénéficié de remises de peine ce qui a permis la libération de plus de 11 500 places et un taux global de 100 % d’occupation au niveau national, s’était félicitée Nicole Belloubet, ancienne ministre de la Justice.

Grâce à ce dispositif, la population carcérale francilienne est passée de 13 500 détenus à 10 500. Un très grand pas, selon François Bes, qui tient tout de même à rappeler que plusieurs établissements franciliens sont toujours concernés par la surpopulation, Villepinte et Meaux-Choconin en particulier. Selon lui, cette crise ne fait que refléter le manque de volonté politique à lutter contre la surpopulation carcérale. Le gouvernement avait délivré en octobre 2018 une carte des prisons qui montre que de nombreuses d’entre elles seront construites en Île-de-France (et 15 000 places sur le territoire français). Quatre maisons d’arrêt seront construites d’ici 2027, elles ouvriront au total 2 600 places de prison supplémentaires. La nouvelle prison de Melun accueillera 700 places, tout comme celle de Noiseau, dans le Val-de-Marne, et celle de Tremblay-en-France en Seine-Saint-Denis. Enfin, la dernière maison d’arrêt d’Île-de-France verra le jour dans le Val-d’Oise mais son lieu définitif n’est pas encore déterminé. Elle comptera, quant à elle, 600 places. Seront-elles suffisantes pour réduire la surpopulation ?

François Bes en doute et se dit également inquiet des conséquences de l’application de la réforme de la justice, qui pourrait mettre de nombreuses personnes sous les verrous : « Avec la fin des aménagements de peines pour les peines de plus d’un an, ça va mener à faire potentiellement faire entrer un grand nombre de détenus dans les prisons franciliennes plus peuplées que les autres ».

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Référence : LPA 01 Oct. 2020, n° 156q5, p.7

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