Seine-Saint-Denis (93)

« La société a besoin des compétences des réfugiés »

Publié le 19/10/2021 - mis à jour le 19/10/2021 à 11H06

Sa vie ressemble à un roman, mais il la dit banale. Nombre de demandeurs d’asile, assure-t-il, ont un parcours très semblable au sien. Après avoir fui la Colombie, passé un hiver dans la rue, Carlos Arbalaez est aujourd’hui chef d’entreprise. Passé par l’incubateur de la Ruche, à Montreuil en Seine-Saint-Denis (93), il dirige aujourd’hui une entreprise qui commercialise du café haut de gamme. Il a accepté de nous raconter ses multiples vies avec la gentillesse qui le caractérise.

Actu-juridique : Vous êtes arrivé en France en 2011. Pourquoi avez-vous dû quitter votre pays natal, la Colombie ?

Carlos Arbalaez : Étudiant en droit à l’université de Medellín, j’ai milité pendant deux ans auprès des victimes du conflit armé et plus particulièrement les victimes de crimes d’État. Nous étions un petit groupe d’étudiants en droit, en sociologie et en géographie. Nous recensions les crimes de l’armée contre les civils. C’était très dangereux. Nous étions constamment menacés, faisions l’objet d’attentats. La communauté internationale ne nous apportait aucun soutien, et, évidemment, l’État colombien non plus. Après avoir perdu plusieurs collègues dans un ultime attentat, ceux qui restaient de notre groupe ont dû quitter la Colombie du jour au lendemain.

AJ : Quelle était l’implication de l’État colombien dans ce conflit ?

C.A. : Les massacres du conflit colombien sont le fait d’un grand nombre d’acteurs, au premier rang desquels l’armée et les groupes paramilitaires. Ces derniers sont responsables de 70 % des tueries. Ils ont pour mission de provoquer le déplacement forcé des communautés entières pour préserver des intérêts économiques, permettre de récupérer des terres pour construire des tunnels, barrages, ou pour cultiver des feuilles de coca. Les civils se trouvent au milieu. Lorsque j’étais étudiant, en 2010, le pays était dans un contexte de guérilla, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) s’étaient repliées dans la forêt. Des accords passés avec les États-Unis permettaient au pays de bénéficier de financements pour acheter des armes. Mais il fallait, en contrepartie, justifier ces aides par des « résultats opérationnels », autrement dit des morts au combat. Des gamins de 18 ans devaient aller combattre des guerriers de 20 ans d’expérience. Je l’ai vu lorsque j’ai fait mon service militaire. L’armée avait du mal à remplir les objectifs. Elle a dû inventer les morts. Les militaires ont pris pour cible des gens très précaires : des SDF, des marginaux, qui n’avaient pas de familles et que personne n’allait chercher. Ils étaient amenés dans la forêt, habillés en Farc et tués. C’est ce qu’on a appelé le scandale des « faux positifs », ou des « exécutions extrajudiciaires ». J’essayais de trouver l’identité de ces personnes et de montrer qu’ils n’étaient pas morts au combat, mais bien assassinés. En faisant cela, je m’attaquais à des gens qui avaient beaucoup de pouvoir. Aujourd’hui, ces personnes font partie des chefs de l’État-Major des armées. Ni moi ni mes amis militants de l’époque ne pouvons désormais rentrer au pays.

AJ : Comment êtes-vous parti ?

C.A. : J’avais été invité à donner un cours de droit international humanitaire dans une université italienne. À l’époque, la Colombie était très stigmatisée en raison du trafic de drogue. On avait besoin d’un visa pour venir en Europe. J’ai sauté sur l’occasion, car c’était la seule façon pour moi d’avoir un visa facilement. Après quelques semaines en Italie, je suis venu à Paris.

AJ : Quels sont vos souvenirs de ces premiers jours à Paris ?

C.A. : Le ciel était trop bas, il y avait des nuages. À Medellín, la ville où je vivais en Colombie, il ne fait jamais moins de 20 degrés. Je n’avais jamais porté un pull en laine ou des gants. Je ne parlais ni français ni anglais. C’était une période de grande anxiété. En arrivant à la gare de Lyon, je savais juste que des associations prenaient en charge les personnes qui déposaient une demande d’asile. Je pensais que ces démarches seraient faciles. Pour financer mes études en Colombie, j’avais fait plein de petits boulots : fabriquer des ceintures en cuir, installer la fibre ou la télévision chez des particuliers, travailler comme soudeur. J’avais un savoir-faire dans différents domaines et je pensais trouver facilement un emploi qui me permettrait de commencer ma vie et mes études de droit dans la capitale. Je n’avais pas imaginé toutes les barrières que j’allais trouver sur mon chemin. La demande d’asile est très chronophage. Je dépensais 20 euros par nuit pour me loger dans une auberge de jeunesse dans le Ve arrondissement, au milieu des touristes. J’ai rapidement été à court d’argent. Je savais que j’allais finir dans la rue. J’ai quitté l’hôtel avec 200 euros que je gardais au cas où je tomberais malade. J’ai passé l’hiver 2011 à la rue. Cela a duré quatre mois.

AJ : Comment avez-vous traversé cela ?

C.A. : La rue, c’est une société parallèle avec ses codes, ses langages, ses habitudes, ses dangers. On ne peut pas laisser venir la nuit sans savoir où dormir au chaud. Tous les jours, c’est une course contre la montre pour trouver où dormir. Il faut appeler le 115, mais il y a systématiquement trois heures d’attente et, dehors, quand il fait froid, le téléphone se décharge en 20 minutes. Parfois, quand je trouvais une cabine publique, j’arrivais à les joindre. Il faut aussi savoir où aller manger, prendre une douche, laver les affaires. C’est presque un boulot à plein temps de subvenir à ces besoins basiques. Je passais mon temps dans les transports parce que ces services sont aux quatre coins de la ville. C’est très dur de faire le tour de Paris sans papiers, sans ticket de métro, avec la peur de croiser les contrôleurs. Je dormais souvent dans le métro. La nuit, quand tout ferme, c’est un infra-monde très violent, où l’on croise des gens très malades, d’autres qui ont de gros problèmes d’alcool ou de drogue. J’ai commencé à aller dans les hôpitaux, je m’abritais dans les salles d’urgence pour dormir au chaud quelques jours, jusqu’à ce que le vigile me chasse. Une fois, j’ai trouvé refuge dans la salle d’urgence de la maternité. Les infirmiers croyaient que j’attendais ma femme. Quand ils ont compris, ils m’ont laissé rester à condition que je ne m’allonge pas. Je dormais assis, mais je me rappelle de ces infirmiers de la Pitié Salpêtrière. Ce sont les premiers à m’avoir regardé.

AJ : Comment êtes-vous finalement sorti de la rue ?

C.A. : Un journaliste de Direct 8 faisait un reportage sur les gens à la rue. Il m’a demandé de témoigner. Une famille, après m’avoir vu à la télévision, a contacté le journaliste pour proposer son aide. J’ai débarqué à Bourg-la-Reine, où ils m’ont prêté un studio. Ils n’étaient pas particulièrement politisés, le père avait un cabinet de droit des affaires, mais ils avaient déjà accueilli, avant moi, un Camerounais arrivé comme mineur isolé, qui aujourd’hui est ingénieur et marié. J’ai vécu deux ans chez eux. Je crois qu’on a beaucoup appris les uns des autres. Ils ne connaissaient de la Colombie rien d’autre que les Farc et les trafiquants de drogue. J’ai obtenu le statut de réfugié. À la rentrée 2012, je suis rentré à la Sorbonne. Ils m’ont accompagné pour m’inscrire à l’université et m’ont permis, pour la première fois de ma vie, d’étudier sans avoir à travailler à côté. Les cours étaient durs mais j’ai validé la première année en droit et sciences politiques. J’ai ensuite fait un Master en sécurité internationale à Sciences-Po et trouvé un emploi au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). J’ai alors commencé à travailler sur des projets d’insertion. J’étais bénévole à Singa, une association basée à Montreuil qui accompagne les entrepreneurs réfugiés et les entrepreneurs locaux avec des projets à impact social. J’y étais arrivé avec le projet de créer une carte interactive en plusieurs langues pour les demandeurs d’asile, qui recenserait les lieux d’aide et les démarches à faire. Je suis devenu président de l’association en 2015. On a créé un programme qui mettait en relation les demandeurs d’asile avec des personnes pouvant les accueillir. J’avais co-fondé Espero, une association pour permettre l’intégration des personnes réfugiées dans les métiers de l’agriculture et de l’environnement.

AJ : Quelle était l’ambition d’Espero ?

C.A. : Le projet Espero est né pour mettre en valeur les compétences en agriculture et écologie de personnes réfugiées, afin qu’elles puissent s’insérer en Europe et aider notre société à recréer une agriculture respectueuse de l’environnement. Les pays d’Europe ont développé à fond l’agriculture industrielle, oubliant au passage les techniques anciennes et traditionnelles de culture. Dans certaines régions d’où viennent les réfugiés, ces techniques n’ont jamais été perdues. En Colombie, on pratique la permaculture : on cultive côte à côte des espèces qui se protègent entre elles, ce qui réduit considérablement le besoin de pesticides. En Afghanistan, les paysans savent cultiver efficacement avec très peu d’eau. La France a besoin de ces compétences, des personnes venues d’autres pays les ont. C’est notre travail en tant qu’association de les mettre en relation. À peine l’association créée, nous avons été contactés par Ibrahim Karout, un réfugié Syrien de près de 70 ans, ingénieur et maître apiculteur. Il a appris l’apiculture à plein d’habitants de son village et voulait transmettre cela aux Parisiens. Cela a marché : beaucoup de gens sont venus prendre des cours. Pour moi, l’accueil doit être un processus d’apport réciproque. Les arrivants apprennent la langue, les codes culturels et professionnels pour pouvoir s’insérer dans le monde du travail. La société d’accueil s’ouvre à d’autres visions du monde, cultures et religions. C’est à ces conditions que la cohabitation se passe bien. Espero est aujourd’hui devenue un chantier d’insertion, avec des projets autour de l’agro-écologie et de l’artisanat. Nous avons ouvert à Antony un atelier de couture qui emploie 15 personnes réfugiées. Des réfugiés passés par Espero ont trouvé un travail dans la restauration ou autre. L’association a accompagné plus de 500 personnes.

AJ : Vous êtes également chef d’une petite entreprise. Pouvez-vous nous la présenter ?

C.A. : J’étais responsable des projets d’insertion au UNHCR quand avait été lancé le « Refugee food festival ». L’idée était de faire de l’insertion par la gastronomie. La nourriture est un élément fédérateur, qui rassemble peu importe les convictions religieuses, sociales, politiques de chacun. C’est la même chose pour le café. On se rencontre autour du café. Ce rituel accompagne les moments-clés de la vie de beaucoup de personnes. J’ai lancé le projet Populaire avec deux associés. Nous importons du café de Colombie principalement, car c’est là que nous connaissons des producteurs. Nous voulons avoir un impact là-bas et ici. En Colombie, des familles reviennent dans leur ferme après des années d’exil et se mettent à produire du café de très bonne qualité. Ce sont des histoires de résilience incroyable. En rentrant chez eux, ils veulent aller de l’avant, cherchent les avantages de la situation.Leur terre n’a pas été cultivée pendant 15 ans, elle a été épargnée par les intrants chimiques, ils la cultivent en agroforesterie, font du bio. Nous accompagnons aussi des anciens combattants qui ont déposé les armes et se sont mis à produire du café. Nous les incitons à produire mieux. Ils sont très fiers que leur café soit bu ici.

AJ : Comment se porte votre entreprise ?

C.A. : Nous travaillons avec des bureaux, des restaurateurs, des épiciers. La pandémie a entravé notre développement, mais depuis la rentrée, le projet marche très bien. Nous avons fait 100 000 euros de chiffre d’affaires alors que nous sommes partis de rien. Nous n’avions pas de local, nous avons dû acheter tout le matériel, nous former. Nous travaillons chez un torréfacteur collaboratif à Aubervilliers. Nous mutualisons les machines. Nous distribuons le café à vélo à Paris et dans les villes de la petite couronne. C’est un secteur qui embauche énormément. Des coffee shops ouvrent à Paris et recrutent des baristas formés. Nous aimerions à l’avenir avoir un atelier de torréfaction, un lieu de rencontre, ouvert au public et aux réfugiés qui voudraient se former.

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