« Le médiateur va dépassionner les conflits »

Publié le 01/07/2020 - mis à jour le 02/07/2020 à 9H53

Avocate spécialisée en droit de la construction, Edith Delbreil est également médiatrice professionnelle, membre de la Chambre professionnelle de la médiation et de la négociation (CPMN). Pour les Petites Affiches, elle présente cette profession qui vise à résoudre des conflits en déconstruisant des modes de communication conflictuels. Une approche dont s’inspirent de plus en plus de professions du droit.

Les Petites Affiches : Vous êtes avocate de formation. Comment êtes-vous arrivée à la médiation ?

Edith Delbreil : Spécialisée en droit de la construction, j’allais régulièrement sur les lieux des expertises. Cela m’a amenée à avoir déjà des notions de négociations. Il y a 6 ans, j’ai été amenée à avoir un premier diplôme de médiation à tendance juridique. J’ai ensuite obtenu un certificat d’aptitude à la profession de médiateur délivrée par la Chambre professionnelle de la médiation et de la négociation (CPMN), une organisation internationale qui regroupe plus de 350 médiateurs en France. J’ai eu envie d’aller vers cela car il y a un écueil lorsqu’on est qu’avocat. Dans de nombreux cas, la solution juridique n’est pas totalement satisfaisante. Il reste de la frustration, même quand on gagne. Cela représente beaucoup de frais, et la solution n’est peut-être pas ce que le client voulait réellement. Inversement, j’ai vu des clients accepter d’être indemnisé par un euro symbolique car cela avait permis de mettre à plat tout ce qui n’allait pas dans une relation, de régler des problèmes de reconnaissance. Faire un projet de résolution de conflit à deux, c’est ouvrir le champ des possibles, et peut-être, trouver des solutions que jamais on aurait obtenues dans le cadre judiciaire. Aujourd’hui, je suis plus médiatrice qu’avocate. Quand dans un dossier j’ai opté pour la casquette de médiatrice, je ne peux pas être avocate. En revanche, le fait d’être avocate et médiatrice professionnelle me permet de mieux accompagner s’il doit y avoir un procès.

LPA : Qu’est-ce que la médiation professionnelle ?

E. B. : C’est un courant relationnel de médiation qui permet à tout individu d’avoir une prise sur ses modes de communication. La médiation professionnelle est basée sur la notion d’ingénierie relationnelle. Elle fait sens dans tout type de relation, et peut être aussi bien utilisée dans le domaine de l’entreprise – dans le cadre d’un différent entre un salarié et un employeur – que pour résoudre un conflit dans un couple. Le médiateur professionnel envisage l’individu comme un système communicant fait d’émissions et de traitements de données. Sans le vouloir, cet individu, souvent maladroit dans ses modes de communication, génère des dynamiques conflictuelles. Heureusement, il est doté d’une conscience qui lui permet de cheminer vers la raison et d’avoir une meilleure prise sur ses émotions. Le médiateur est là pour l’accompagner sur cette voie. Son outil, appelé ingénierie relationnelle, est un décodeur de ces modes de communication. Comprendre, étymologiquement, veut dire avoir prise. Dès lors qu’on comprend, on neutralise ses dynamiques conflictuelles et on désactive ce qui peut être générateur de conflits chez l’autre. Avoir prise sur ses propres modes de communication, avoir un retour sur soi-même, permet de mieux déceler que l’autre est en phase émotionnelle, dans l’incompréhension.

LPA : Cela n’a donc rien à voir avec la médiation judiciaire ?

E. B. : Ces systèmes de médiation ont des référentiels différents. Historiquement, on a toujours voulu régler les relations entre les individus. Il y a d’abord eu un courant confessionnel, avec un médiateur doté d’un référentiel axé autour du bien et du mal. Un deuxième courant, juridique, a ensuite émergé pour réguler les relations humaines, avec le référentiel du droit. Le médiateur a alors en tête un prisme légal. On retrouve aujourd’hui ce courant autour du Centre de médiation et d’arbitrage (CMAP). Un troisième courant, psychologique, s’est développé au début du XXe siècle, dans le sillage de Freud, de psychiatres et de psychologues. Leur référentiel, psychologique, est basé sur une classification, une norme. Ils qualifient par exemple les individus de « névrosés » ou « pervers ». La médiation professionnelle est le quatrième courant de pensée de la médiation. Elle se veut philosophique et rationnelle. Notre référentiel est la raison. Nous nous inscrivons dans l’héritage de Platon et d’Aristote. Nous ne définissions pas l’individu en fonction d’une approche normative. Nous envisageons un individu maladroit dans ses modes de communication. Cela ouvre le champ des possibles, au niveau des approches et des solutions que l’une et l’autre des personnes peuvent avoir dans le cadre d’une médiation.

LPA : Quelle est la base de ce courant ?

E. B. : Ce courant a une base philosophique. Platon et Aristote en sont des références majeures. L’allégorie de la caverne décrite par Platon montre des hommes enchaînés dans une grotte et qui ne voient des objets que leurs ombres. Elle souligne la difficulté pour l’homme d’atteindre la vraie connaissance et de la partager. L’individu montré par Platon est quelqu’un de maladroit, d’ignorant. Pourtant, il est doté d’une conscience qui peut l’amener à réfléchir et à apprendre. Petit à petit, il va monter à la surface de cette caverne et voir qu’il y a d’autres choses que le référentiel qu’il avait. En médiation professionnelle, les personnes vont réaliser qu’elles ont des lectures interprétatives, à l’image des formes que l’on pouvait voir sur ce mur de la caverne. Elles ne savent pas communiquer. On va détricoter ce qui s’est passé dans le cadre du conflit pour les aider à accéder à cette connaissance. Elles vont prendre conscience qu’elles ont contribué au développement de ce conflit, en développant des biais d’intention, des jugements, des interprétations.

LPA : Comment se passe une médiation ?

E. B. : Une médiation est faite d’entretiens individuels menés avec chacune des parties. Ceux-ci visent à leur permettre de définir des principes de qualité relationnelle qui vont à l’inverse de ce qu’ils ont fait pour générer du conflit. On mène ces entretiens de manière pédagogique. On leur fait comprendre pourquoi ils en sont là. On n’élude pas leur part de responsabilité : ils ont été en partie générateurs de ce conflit. On définit des principes de qualité relationnelle pour arriver à un projet de résolution de conflit avec l’autre. Ces entretiens sont suivis d’une réunion avec les différentes parties, au cours de laquelle on va mettre en pratique ces principes de qualité relationnelle. Les deux parties doivent les adopter pour arriver à défaire leur conflit.

LPA : Quel type de solution peut apporter une médiation ?

E. B. : J’ai plusieurs exemples. J’ai eu pour client un promoteur qui rénove des bâtiments pour les transformer en cinémas de quartiers. Cela nécessite de trouver un immeuble à reconstruire, un organisme financier, une enseigne de cinémas qui puisse acheter son programme. Il s’est retrouvé bloqué par un riverain qui trouvait que les travaux faisaient trop de bruit. Ce voisin avait fait un référé construction demandant l’interruption des travaux de démolition. Pour un promoteur, c’était la catastrophe : la procédure allait durer, la société allait renoncer à son engagement. On a fait une médiation et le résultat a été magique. Le promoteur est allé consulter un de ses collègues, en charge d’un programme de promotion pour particulier. Ce dernier a racheté la maison de ce riverain mécontent, et lui a donné en contrepartie un appartement neuf dans une résidence qui lui convenait. Le promoteur a offert l’ancien appartement de ce monsieur à titre commercial à la société qui allait exploiter le cinéma, pour la faire patienter. Cet appartement est devenu la loge des personnes qui tiennent le cinéma. Jamais on aurait pu imaginer solutionner cette problématique en moins de 2 mois sans la médiation judiciaire. On peut trouver d’autres beaux exemples dans tous les domaines. En droit de la famille, une avocate, également médiateur professionnel, a témoigné dans le dernier webinaire que nous avons organisé après avoir reçu un couple pour une procédure de divorce. Elle est allée gratter l’histoire et s’est rendu compte que ce couple s’entendait bien mais que le nœud de leur histoire était la belle famille, qui polluait leur relation. Elle est parvenue à les faire réfléchir sur ce qu’ils voulaient et à maintenir ce lien entre eux, à l’aménager avec la belle famille.

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LPA : Cela se rapproche finalement d’une thérapie…

 E. B. : Non, car on ne travaille pas du tout sur la personne, mais sur le sens des choses, et le fait de vouloir faire une procédure. On reste très rationnel. Les parties se posent, font le tri dans leur vécu. On les aide à évacuer et à devenir libres de leurs émotions. Nous ne sommes pas dans une approche psychologique qui présupposerait que des personnes soient ou non normales. Je vais prendre un exemple concernant un problème de harcèlement au travail. Le courant psychologique a été présent sur ces sujets, des psychologues sont venus en entreprise, un référentiel a été mis en place. Sont apparus des termes comme « pervers narcissiques », ou « harcèlement au travail », issus de ce courant psychologique. Le médiateur professionnel ne parlera pas de « harcelé » ou de « harceleur ». J’ai ainsi fait une médiation entre deux personnes qui avaient travaillé 25 ans ensemble. L’une se disait victime de harcèlement alors que l’autre tombait des nues d’avoir reçu cette étiquette. À travers cette médiation, dès les entretiens individuels, j’ai sorti la personne qui se considérait comme victime de ce rôle pour revenir à une plus juste appréciation des faits. Cette étiquette n’avait pas lieu d’être. Les faits sont les mêmes, mais peuvent être appréhendés avec une lecture différente d’un individu à l’autre. L’un et l’autre se rapprochent quand ils comprennent la légitimité du point de vue de l’autre. Pour le collègue mis sur le banc de touche du jour au lendemain, c’est violent. Lui a pu comprendre la manière dont l’autre vivait les choses par rapport à son référentiel.

LPA : Pourquoi cette méthode a-t-elle un intérêt pour les avocats ?

E. B. : Cela a un sens pour eux, car ils sont dans la notion d’adversité. Nous leur donnons la possibilité de dépassionner les débats et d’avoir une autre approche envers leurs clients. Quand un client est dans un conflit, c’est difficile de gérer la situation. Les éléments juridiques ne font pas tout. Le binôme entre un médiateur professionnel et un avocat peut être très intéressant. Chacun est expert dans son domaine, l’avocat en droit et le médiateur en relation. Ils ont une complémentarité. Quand une personne va voir un avocat, elle a été animée d’émotions. L’avocat va lui donner des réponses de droit, lui proposer des procédures pour répondre à son besoin exprimé. Le médiateur recherche non pas le besoin exprimé mais le besoin réel. C’est-à-dire, ce qui relève du facteur émotionnel et ne fait pas écho à une réponse judiciaire. Le médiateur va amener l’individu à diminuer la charge émotionnelle et à réfléchir dans la rationalité. Et faire en sorte que vis-à-vis de son avocat et de l’autre partie, il soit enclin à ouvrir le champ des possibles.

LPA : Vous pensez que la médiation peut être une alternative au judiciaire…

E. B. : Oui, d’autant plus que la justice est en lambeaux. La crise du Covid-19 est venue gripper une machine judiciaire déjà bien malade, accumulant les retards et les dysfonctionnements. Des dossiers sont renvoyés à 2021, s’il n’y a pas d’autres difficultés d’ici là. La médiation prend par ailleurs tout son sens en ce moment, où des contentieux sortent du domaine judiciaire pour les litiges de moins de 5 000 euros et les problèmes de voisinage par exemple. C’est la porte ouverte pour l’avocat. On a la possibilité, en binôme ou en tant qu’avocat médiateur professionnel, de permettre au client de résoudre amiablement ce conflit. L’expert du droit viendra acter un protocole d’accord qui aura pu être trouvé par le médiateur grâce au travail fait pour dépassionner le débat et accompagner l’individu jusqu’à ce que ses besoins exprimés et non exprimés soient satisfaits.

LPA : Quel rôle peut jouer le médiateur dans le cadre d’un divorce ?

E. B. : Dans la procédure de divorce telle qu’elle existe aujourd’hui, le juge peut acter le principe du divorce par un procès-verbal. Avec la réforme à venir, cela pourra se faire entre avocats en dehors du prétoire. Si le consentement mutuel s’avère impossible à obtenir, l’avocat pourra faire appel à un médiateur. Celui-ci aura pour rôle de mettre les parties d’accord sur le principe même du divorce. Le médiateur va travailler pour arriver à des consentements mutuels. Les avocats vont pouvoir reprendre tout un contentieux aux côtés d’un médiateur qui aura dépassionné les choses en dehors du tribunal. Pour l’avocat, c’est le rêve ! Pour les parties c’est également très intéressant. Elles ont beaucoup à gagner à aller en médiation. Si elles vont au contentieux, elles courent le risque d’être privées de toute liberté de décider de leur vie privée. Elles vont devoir accepter une décision contraignante du juge. Dans un domaine qui touche à l’intime, aux enfants, c’est douloureux de subir une décision.

LPA : Les avocats montrent-ils de l’intérêt pour cet outil ?

E. B. : Nous avons développé un réseau de partenariat dans le monde judiciaire. Des notaires, des huissiers, des avocats qui ont signé un partenariat avec nous. Ils y ont tout intérêt. Prenez l’exemple des notaires, qui n’en peuvent plus de voir, lors des successions, ressurgir des querelles et des frustrations qui remontent à l’enfance. Ils disent à leurs clients d’aller voir d’abord un médiateur professionnel pour faire baisser la charge émotionnelle du dossier, avant de parler de manière rationnelle de ce qui peut être distribué dans le cadre d’une succession. C’est un vrai bol d’air.

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Référence : LPA 01 Juil. 2020, n° 154y1, p.3

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