Colère des lycéens : deux visions de la magistrature s’affrontent en marge des violences

Publié le 05/10/2026 à 11h04

Vendredi dernier, le Syndicat de la magistrature a publié un communiqué dénonçant la répression du mouvement lycéen ainsi que les consignes de fermeté du ministre de la Justice. Dimanche, Unité Magistrats FO a répondu à ses collègues.

Colère des lycéens : deux visions de la magistrature s’affrontent en marge des violences
Photo : ©P. Cluzeau

« Cessons de réprimer la jeunesse pour la faire taire » lance le Syndicat de la magistrature le 2 octobre dernier en tête de son communiqué de presse sur la colère des lycéens. Commencé mi-septembre, le mouvement, destiné à protester contre le manque de moyens, a pris de l’ampleur le 29 septembre avec la manifestation nationale de la fonction publique. Plus de 300 lycées étaient concernés la semaine dernière en France. Le mouvement a donné lieu à des dégradations et des violences. Selon le ministère de l’Intérieur, au 30 septembre, on dénombrerait 83 policiers et gendarmes blessés. Le Ministère de l’Éducation nationale quant à lui évoque 119 blessés parmi les élèves et les personnels. Il y aurait par ailleurs au moins trois saisines de l’IGPN pour des violences policières, un lycéen de 16 ans a perdu un œil possiblement à la suite d’un tir de LBD, un autre de 14 ans a eu la mâchoire brisée ; un tir à bout portant de lance-grenade pourrait en être la cause.

Le SM dénonce l’utilisation « d’armes sublétales mutilantes »

C’est dans ce contexte qu’intervient le communiqué du Syndicat de la magistrature, deuxième syndicat en termes de représentativité derrière l’Union syndicale des magistrats (USM). Qualifiant ce mouvement de « légitime », le texte dénonce le choix de « réponse brutale » du gouvernement. « Sans surprise, la stratégie de maintien de l’ordre n’a pas été adaptée à la particulière vulnérabilité de ce mouvement composé essentiellement d’enfants, dont la protection ne peut être à géométrie variable. Au contraire, l’ensemble des outils répressifs habituels est mobilisé, comme en témoignent les vidéos qui se multiplient : gazage des élèves, interpellations brutales, utilisation d’armes sublétales mutilantes. Ces usages manifestement disproportionnés de la force publique touchent d’abord et avant tout les jeunes racisé·es issu·es des quartiers populaires ».

Outre les choix de l’Intérieur, le syndicat dénonce également la politique de la place Vendôme : «  il (le ministre Gérald Darmanin, N.D.L.R.) a publié mardi dernier une dépêche enjoignant les procureur·es « à faire preuve de la plus grande fermeté » dans les cas de « participation à un groupement en vue de la préparation de violences ou dégradations, ou de participation à une manifestation en étant porteur d’une arme » – infractions dont nous avons dénoncé à maintes reprises le caractère excessivement flou et arbitraire ».

Le syndicat rappelle à cette occasion sa « contre-circulaire » du 6 juin 2023 sur le traitement des manifestations, reprochant à celle de la Direction des affaires criminelles et des grâces (DACG) du 18 mars précédent de se limiter aux consignes sur le traitement des délinquants sans inclure celui des violences policières ; en 14 pages, le syndicat prend le contrepied du ministre et substitue donc ses propres consignes à celles du ministère.

Unité Magistrats FO répond au SM

Dimanche, Unité Magistrats FO a publié à son tour un communiqué dans lequel, « en réponse à l’émoi suscité par le communiqué du SM », il réaffirme « dans le strict respect de nos institutions républicaines son soutien aux forces de l’ordre dans l’exercice légitime de leurs missions ». Rappelant l’importance de l’impartialité, Unité Magistrats FO indique qu’il se désolidarise « de toute posture politique ou militante susceptible de porter atteinte à l’image de la magistrature et à sa mission essentielle : appliquer la loi avec indépendance, impartialité et égale exigence pour tous ».

Un syndicat peut-il critiquer la politique du gouvernement ? Dimanche 4 octobre, le Syndicat des commissaires de police nationale (SCPN), majoritaire, a qualifié le communiqué du SM de « honte » et dénoncé un « danger pour la République. Il a réclamé la saisine du Conseil supérieur de la magistrature (CSM).

Les magistrats peuvent adopter un ton polémique dans le cadre syndical

Pas sûr cependant que le CSM s’émeuve des déclarations du SM. Dans un avis du 13 décembre 2023, il a sanctuarisé la liberté d’expression des magistrats en prenant soin d’étudier chaque type de situation. Certes, la profession ne doit pas « compromettre l’image d’impartialité et de neutralité de la Justice, indispensable à la confiance du public, ni porter atteinte au crédit et à la dignité de l’institution judiciaire et des juges », rappelle le CSM. Mais cette exigence doit s’apprécier au regard du contexte, or, il est des lieux où la liberté d’expression semble particulièrement large.  Tel est le cas, en matière syndicale : « la reconnaissance du droit syndical a inéluctablement pour conséquence de conférer aux organisations syndicales et à leurs représentants un droit de s’exprimer qui est encore plus large que celui qui résulte du droit commun. En particulier, la possibilité d’adopter un ton polémique, pouvant comporter une certaine vigueur, constitue un corollaire indispensable à un plein exercice de la liberté syndicale » (paragraphe 51) ».

Là où la prise de position du SM pourrait poser problème, c’est sur le terrain de l’image quand on dressera le bilan des condamnations intervenues. Car on sait que les émeutes et autres mouvements du même genre donnent toujours lieu à des discours de fermeté des politiques, généralement démentis assez vite dans les prétoires. Non parce que les juges n’appliqueraient pas la loi, mais parce que la loi précisément leur interdit de faire peser sur les individus qu’ils jugent – étant précisé que les fauteurs de troubles professionnels savent s’éclipser au bon moment et qu’on n’attrape souvent que les « bleus » – la responsabilité d’événements collectifs. Il faudra donc s’attendre une fois de plus à entendre dénoncer « les juges rouges » et l’opinion trouvera de quoi nourrir ses soupçons dans les déclarations mêmes de ceux qu’elle accusera.

Lundi matin, l’USM n’avait pas réagi à la polémique.

 

 

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