Médiatisation des affaires judiciaires : la justice ne peut plus se taire !

Publié le 20/10/2025 à 9h40

Le réseau GESICA, à l’initiative de sa présidente Florence Six, a organisé le 3 octobre dernier, dans le cadre de son congrès international, un colloque sur le thème : « La justice face au tribunal de l’opinion publique ». Compte-tenu de l’actualité récente et des attaques subies par l’institution judiciaire, nous avons considéré que cette réflexion collective sur la justice face aux médias était susceptible d’intéresser nos lecteurs. Nous remercions les auteurs de nous avoir donné l’autorisation de publier leur texte. Voici la cinquième intervention dans laquelle Olivia Dufour livre son analyse de chroniqueuse judiciaire.

Caméra
AdobeStock/Aliaksei

Lors de son allocution d’installation, lundi 29 septembre, le président Peimane Ghaleh-Marzban a déclaré que le temps était venu pour la justice d’évoluer dans sa manière de communiquer. Il propose deux voies, d’abord des communiqués en matière pénale comme il en existe dans le domaine civil, ensuite la création de « porte-paroles de la juridiction » dont le rôle consistera à être des pédagogues de la décision. L’objectif ? Combattre l’asymétrie d’information délivrée au public lorsqu’une affaire n’est évoquée que par une partie qui plaide sur les plateaux TV sa position, sans que les médias et le public soient en mesure d’apporter la contradiction.

Lutter contre l’asymétrie d’information

Cela apparait, en effet, nécessaire, pour ne pas dire indispensable. Cette asymétrie s’exprime de manière de plus en plus spectaculaire avec des conséquences toxiques que l’on ne mesure pas toujours, tant ces phénomènes sont aussi bruyants que complexes. Prenons deux exemples anciens et, espérons-le, dépassionnés.

Asymétrique fut la communication autour des décisions de justice dans l’affaire Kerviel*. Ce trader de la Société Générale a été condamné définitivement pour faux, abus de confiance et introduction frauduleuse de données informatiques au milieu des années 2010 pour avoir fait perdre 4,9 milliards d’euros à la banque qui l’employait en se livrant à  des opérations spéculatives interdites. Durant toute la procédure et encore après, une seule voix s’exprima dans cette affaire, celle de Jérôme Kerviel criant son innocence. Et Et c’était son droit de le faire. Le problème, c’est qu’on n’entendait que lui. La banque, tétanisée à l’idée qu’une intervention publique de sa part ne relance un dossier traumatique pour elle, se taisait. Aurait-elle parlé que de toute façon les médias et l’opinion ne l’auraient pas écoutée, tant la sympathie à l’endroit du trader était proportionnelle à la colère qu’inspirait la finance en pleine crise des subprimes. La justice, quant à elle, estimait qu’une instruction suivie de deux procès d’un mois – en première instance et en appel – et, surtout, deux décisions de plusieurs centaines de pages suffisaient amplement à exprimer sa position sur le sujet. Au demeurant, qui aurait pu prendre la parole en son nom et dans quel cadre ? C’était compliqué.

Jérôme Kerviel, ce « Goliath médiatique »

L’acmé de cette asymétrie intervint un samedi soir, lorsque Jérôme Kerviel, de retour à pied de Rome où il s’était attribué une mission de lutte contre les dérives de la finance après avoir vu le Pape place St-Pierre, s’arrêta à Vintimille sous le regard de dizaines de médias. L’instant était grave : ses recours épuisés, il devait être arrêté et exécuter sa peine de prison, d’où cette étape à la frontière. Ce soir-là, il fut l’invité spécial en duplex du JT de France 2 où il répéta qu’il était innocent, malgré les deux décisions de justice qui le condamnaient sans l’ombre d’un doute ou d’une réserve. Les chroniqueurs judiciaires observaient, effarés et impuissants, ce cirque barnum. Ils savaient, eux, que l’intéressé avait eu tout le loisir de déployer sa défense et n’avait convaincu personne dans le prétoire que la banque aurait pu confier à un débutant 50 milliards, soit une fois et demie ses fonds propres, pour spéculer sur les marchés. Le lendemain, Pascale Robert-Diard chroniqueuse judiciaire au Monde, se désolait dans les colonnes du quotidien du soir que la justice ne pèse rien face à celui qu’elle qualifiait fort justement de « Goliath médiatique ». Gageons qu’il restera à jamais innocent dans l’esprit d’une partie du public, tandis que la justice sera qualifiée de « folle » ou de « complice », selon l’idée que chacun se sera fait de cette affaire, à des années-lumière de ce qu’elle fut en vérité.

« Souvent la foule trahit le peuple »

Asymétrique fut encore la communication dans l’affaire Sauvage*, mais cette fois cela entraîna des conséquences assez regrettables pour la justice. Le 10 septembre 2012,  Jacqueline Sauvage, 65 ans, s’empare d’un fusil de chasse et tire trois balles létales dans le dos de son mari, assis sur sa terrasse en train de boire un verre. Elle est condamnée en 2014 aux assises à 10 ans de prison pour meurtre. Cette affaire qui n’intéressait personne jusque-là, éclate soudain sous la poussée de pétitions et l’activisme d’associations féministes. Elle est présentée à l’opinion de la manière suivante : « en France, quand une femme se défend contre un homme qui la bat depuis trente-sept ans et viole ses filles, elle prend dix ans de prison ». C’est évidemment une image tronquée de la réalité. Que Monsieur Sauvage ait été un tyran domestique fait peu de doutes. Pour autant, la justice a considéré qu’elle n’était pas en état de légitime défense, mais dans un scénario de justice privée. La peine sera confirmée en appel. Est-il besoin de souligner que dans les deux cas, l’affaire a été jugée par un jury populaire ? Toutefois, sous la pression médiatique, François Hollande alors président de la République, décide de prononcer deux grâces, partielle d’abord, puis totale, car la justice ne s’inclinait pas suffisamment vite à son goût, rechignant à la laisser sortir. En d’autres termes, ici, les médias n’ont pas corrigé un dysfonctionnement judiciaire, mais au contraire neutralisé un processus qui s’était déroulé normalement. L’emportement d’une foule ignorante agitée par des militants a eu raison de deux décisions de justice prises par des jurés qui connaissaient parfaitement le dossier et se sont prononcés en leur âme et conscience. « Souvent la foule trahit le peuple » écrivait Hugo.

« La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie »

On peut tout à fait se féliciter de cette grâce et de la libération de Jacqueline Sauvage, là n’est pas la question. Juridiquement, elle s’est fait justice, et c’est pourquoi elle a été condamnée. Or cela, personne n’a pu l’expliquer au public de manière audible car lorsque la machine est emballée, on ne peut plus revenir en arrière. Il aurait fallu que la justice puisse expliquer très en amont à l’opinion les vrais enjeux du dossier. Le public serait resté libre de son opinion, mais sur le fondement d’une connaissance complète du sujet. « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie » écrivait Hannah Arendt. Et la cause essentielle de la lutte contre les violences faites aux femmes n’y aurait rien perdu. Au contraire, elle est trop importante pour s’accommoder d’approximations. Précisons que, sur la base de cette présentation erronée des faits rappelée dans son exposé des motifs, une proposition de loi a été déposée dans le prolongement de l’affaire pour instaurer en droit français la légitime défense différée. Elle n’a pas prospéré jusqu’à présent. Rappelons aussi que la comédienne Muriel Robin, qui incarna Jacqueline Sauvage à l’écran, fut considérée de ce fait comme une experte en violences faites aux femmes et reçue à la Chancellerie ès qualités.

 Un exercice délicat, parsemé de pièges

Sans doute Peimane Ghaleh-Marzban avait-il en tête, dans son discours d’installation du 29 septembre, un exemple bien plus brulant d’actualité que ceux évoqués ici, alors qu’il dénonçait lors de la même allocution les menaces dirigées contre l’institution et les magistrats à la suite de la condamnation de Nicolas Sarkozy le jeudi précédent. L’exercice consistant pour la justice à communiquer est bien entendu délicat. Pour l’instant, la seule possibilité en matière pénale est entre les mains du parquet sur le fondement de l’article 11 du Code de procédure pénale et elle fait parfois grincer des dents du côté de la défense. Car cela peut permettre à l’autorité de poursuite de prendre la main et de donner une couleur au dossier qu’il sera ensuite bien difficile de corriger. Le risque de la communication judiciaire est bien entendu qu’elle pèse de tout son poids d’institution sur l’opinion. Un autre risque est de donner prise à la polémique, car une communication en appelle une autre et on ne peut exclure que cela engendre une aggravation  du dédoublement du débat judiciaire dans les médias. Sans oublier, bien sûr, la dérive qui guette toujours la communication et qui consiste à vouloir maitriser totalement l’information qui vous concerne jusqu’à l’aseptiser, puis l’assécher. La justice n’en est pas encore là, mais au moment où elle commence à penser une véritable communication, autant savoir où sont les écueils pour les prévenir.

 Intervenir en amont pour éviter les catastrophes

Une communication en amont et pédagogique sur les dossiers attirant l’attention des médias suffira-t-elle à endiguer les tsunamis qui engloutissent certains dossiers et noient l’information de qualité sous un déluge de visions tronquées ? Sans doute pas totalement, les forces sont trop inégales entre une justice peu aguerrie à l’exercice et pénalisée par son manque de moyen structurel d’un côté, et un système médiatique florissant, de plus en plus avide de « contenus » judiciaires pour satisfaire son public. Sans oublier bien sûr l’effet aussi puissant que délétère des réseaux sociaux. L’exercice est néanmoins indispensable. On ne convaincra pas tout le monde, mais on diffusera à ceux qui s’intéressent sérieusement à l’actualité les moyens de comprendre et de transmettre à leur tour la vision la plus exacte possible des faits. Avec un espoir raisonnable, si l’on intervient suffisamment en amont, d’éviter de nombreuses catastrophes. À l’heure de l’IA, rendre accessible des contenus pédagogiques de qualité sur les grandes affaires judiciaires est aussi une question de survie, car on sait que cette technologie n’invente rien, elle ne fait que restituer de manière statistique ce dont elle s’est nourrie et risque ainsi de démultiplier les conséquences déjà hautement toxiques des dérives actuelles si elle s’abreuve à de mauvaises sources devenues dominantes, voire exclusives.

 

* L’analyse du traitement médiatique de ces affaires et de nombreuses autres est développée par l’auteur dans l’ouvrage « Justice et médias : la tentation du populisme » LGDJ 2019, 300 pages, 24 euros.

 

Retrouvez l’intégralité des interventions au colloque du 3 octobre :

La justice face au tribunal de l’opinion publique, par Xavier Vuitton, avocat et professeur.

Juger sans désir de plaire ou crainte de déplaire, par Agnès Martinel, présidente de chambre à la Cour de cassation.

L’avocat face aux médias, par Emmanuel Dreyer, professeur de droit privé.

Ministère public : communication institutionnelle ou stratégie médiatique ? par Éric Mathais, procureur de Bobigny.

Plan