Bobigny : « Je l’ai menacée ? Possible… J’ai oublié les détails. »

Publié le 05/02/2021

Les magistrats du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis), surchargés de dossiers, jugeaient lundi 25 janvier des prévenus deux ans après les faits. D’où la difficulté de s’en souvenir et, surtout, d’admettre la peine si l’on s’est depuis réinséré.

Tribunal judiciaire de Bobigny (Photo : ©M. Barbier)

 Certains couples se sont réconciliés. D’autres ont mis au monde un enfant. Des jeunes gens, qui ont commis une erreur, se sont amendés, ont trouvé un travail épanouissant ou la stabilité familiale. Quant aux victimes, elles sont pour la plupart absentes, tant la mésaventure lointaine ne justifie pas le déplacement au tribunal correctionnel de Bobigny, une sorte de ruche où chacun s’agite pour combler le retard dû au manque de personnel.

Le traitement tardif des procédures judiciaires s’apparente à un voyage au long cours qui ne satisfait personne.

 « Vous agressez votre frère comme un gangster ! »

 Ce 25 janvier 2021, la 12e chambre n’examine donc que des vieux dossiers. Paul*, 29 ans, se défend seul. Il pose sa serviette en cuir noir sur une chaise et s’approche de la barre. Grand, élégamment vêtu d’un camaïeu de bleu, manteau de belle facture et souliers astiqués, il répond de violences envers son frère aîné, commises en novembre 2018. Avec une barre de fer, il lui a fracturé un poignet : 21 jours d’incapacité temporaire de travail (ITT).

« D’ordinaire, je suis plutôt adepte du stoïcisme mais là, j’ai craqué », dit-il. En cause, « un passif compliqué » avec ce premier-né qui, dès l’enfance, s’est substitué à leur père défaillant : « Il m’a frappé comme lorsque j’avais 12 ans alors que j’en avais 27. J’étais en colère. J’ai voulu lui rappeler que je ne suis plus un gosse. » « Vous agressez votre frère comme un gangster, s’indigne la présidente Quaile. C’est sauvage ! » Le prévenu admet qu’il a fait, ce soir-là, une terrible erreur.

Depuis, la relation est harmonieuse. Paul a achevé ses études, effectue des audits pour un cabinet réputé. Si une condamnation figure à son casier judiciaire, il sera licencié. « Il fallait y penser avant ! Le fait d’avoir réussi n’excuse pas tout », tonne le procureur Brouillet. La juge retient les regrets de Paul, condamné à huit mois de sursis, sans mention sur le bulletin N°2 de son casier.

« Tu vas payer pour ce que tu as fait »

Dossier suivant. Destination Romainville, en février 2019, chez un couple qui s’est reconstruit séparément. « Les disputes étaient quotidiennes mais je ne saurais plus dire pourquoi », explique Samir*. Volumineux, engoncé dans sa parka marine, cet homme de 53 ans a battu sa femme, lui causant 30 jours d’ITT. Elle a pardonné et se tient auprès de lui : « Je l’avais giflé, précise-t-elle, comme pour justifier les brutalités. Je vais bien, j’ai retiré ma plainte, c’est le passé. » Il la regarde, reconnaissant.

« Tu vas payer pour ce que tu as fait, voilà ce que vous hurliez », rapporte Sophie Quaile. « Je l’ai menacée ? Possible… J’ai oublié les détails. » Samir semble de bonne foi. Son défenseur, Me David Elbaz, plaide « une relation houleuse et toxique, désormais apaisée ». Finalement, la juge ne suivra pas le procureur Aurélien Brouillet, qui souhaitait qu’un ancien sursis de cinq mois soit révoqué. Eu égard à sa conduite désormais irréprochable, elle le condamne à 150 jours-amendes de sept euros chacun.

« Bande de mécréants, on va vous faire sauter ! »

 Samia, elle, ne s’est pas présentée à l’audience. Le 19 octobre 2019, roulant vite sur la voie réservée au tramway, quai de la Marine à L’Île-Saint-Denis, elle est arrêtée par des policiers. Ils l’obligent à quitter sa voiture. Elle crie, ameute les riverains : « C’est à cause de mon voile ! Bande de mécréants, on va vous faire sauter ! » S’ensuit une échauffourée et le chien de Samia s’échappe du véhicule, se rue sur un policier qui l’abat. La vidéo, tournée par un passant, est visionnée plus d’un million de fois sur Twitter.

Samia, 36 ans, a reconnu les menaces et la rébellion. Mais elle est passée à autre chose et n’a même pas dépêché un avocat pour la défendre. L’un des gardiens de la paix s’est constitué partie civile. Le tribunal lui accorde 600 euros de dommages et intérêts. Il condamne l’absente à six mois de prison avec sursis et 350 euros d’amende.

 « Que fait ma cliente dans cette salle ? »

 Se greffe alors à l’audience une histoire de Clochemerle qu’un médiateur aurait réglée en une heure. Les avocats ne sont plus seuls à bruyamment soupirer. Sabrina est prévenue de dégradations du portail de l’immeuble où elle louait un parking, à Noisy-le-Sec. Ce 13 août 2019, elle l’a secoué car son bip ne fonctionnait pas. Une habitude, dans la cité du Londeau, où les dealers détériorent l’accès aux résidences. La vidéosurveillance a filmé cette grande femme brune dont le chic doit détonner dans le quartier.

Elle comprend mal les poursuites : « Le portail était déjà cassé », insiste-t-elle. Comme Paul, elle a un emploi incompatible avec l’inscription d’une condamnation au casier judiciaire. L’avocate de la partie civile, qui admet sa méconnaissance des faits « très anciens », réclame toutefois 1 500 € de préjudice moral, faute de produire la facture des réparations qui n’ont pas été effectuées. La présidente paraît interloquée : « 17 mois n’ont pas suffi à chiffrer les dégâts ? » S’il en est ainsi, cela attendra l’audience civile du 3 décembre, premier créneau disponible à Bobigny.

« Que fait ma cliente dans cette salle ? », s’interroge le bâtonnier Stéphane Campana. Il plaide la relaxe au bénéfice du doute. « Les faits ne méritaient pas d’être ici jugés », concède Sophie Quaile, qui condamne cette mère de trois enfants à une amende de 500 euros avec sursis, qui ne sera pas portée sur son casier, ainsi qu’au remboursement de 50 % des frais. Sabrina quitte le tribunal avec un sentiment d’injustice.

Le couvre-feu est entré en vigueur. La pile de dossiers à examiner mesure encore dix centimètres. Huit personnes masquées, épuisées, attendent leur tour sous les néons.

 

*Les prénoms ont été modifiés

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