« En matière de criminalité, on oublie l’histoire et le passé »

Publié le 06/02/2020 - mis à jour le 10/02/2020 à 12H55

Le Gang des postiches, la bande à Bonnot, l’affaire Grégory mais aussi des crimes emblématiques datant du Moyen Âge ou de l’Ancien Régime : dans le livre 3 minutes pour comprendre les 50 plus grandes affaires criminelles de notre histoire, le criminologue Alain Bauer et l’universitaire Christophe Soullez retracent ensemble notre histoire criminelle. Ils ont pour cela sélectionné 50 histoires, résumées en une page, estimée chacune à trois minutes de lecture. En résulte un ouvrage très pédagogique et magnifiquement illustré d’images d’archives, de reproductions de tableaux célèbres, de coupures de presse, d’affiches de film. Christophe Soullez, chef de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, nous en a présenté les grandes lignes.

Les Petites Affiches : Quelle était votre volonté en écrivant ce livre ?

Christophe Soullez : Notre ambition était de proposer un fil conducteur en matière de grandes affaires criminelles qui ont façonné notre histoire. Alain Bauer et moi-même avons l’habitude de travailler ensemble. Nous avions déjà écrit ensemble un livre sur l’histoire criminelle de la France, paru aux éditions Odile jacob. Celui-là est encore plus vulgarisé. Surtout, nous voulions faire un livre qui ne soit pas seulement un essai mais aussi un livre avec de belles illustrations. Concernant les affaires criminelles, il y en a beaucoup. La maison d’édition a fait un gros travail de recherche et retrouvé de très belles images, qu’elle nous a proposées et que nous avons choisies.

Le Courrier du Livre

LPA : Pourquoi s’intéresser à l’histoire criminelle ?

C. S. : Cette histoire nous rappelle, contrairement à ce que l’on entend parfois, que la criminalité est vieille comme le monde. Les phénomènes que l’on fait mine de redécouvrir, comme les phénomènes de bande, sont très anciens et remontent au Moyen-Âge. Les criminels s’adaptent aux évolutions de la société et aux réponses apportées par les pouvoirs publics. Ces derniers cherchent, au cours de notre histoire, à mettre en place de nouvelles réponses face à une criminalité qui ne cesse de muter. Le livre montre bien qu’on a différentes périodes du paysage criminel dans notre pays.

LPA : Comment avez-vous sélectionné ces cinquante affaires ?

C. S. : Cela a été très difficile car il y en a évidemment beaucoup plus ! Nous avons commencé à jeter l’un et l’autre sur le papier celles qui nous passaient par la tête. Nous avons ensuite écrémé, en gardant celles qui nous paraissaient les plus révélatrices d’un phénomène criminel ou d’une époque. Nous avons également gardé celles qui ont été fortement médiatisées et ont marqué l’opinion publique, comme l’affaire Grégory. Outre son écho médiatique, cette dernière est particulièrement intéressante car elle a contraint la gendarmerie à se moderniser au regard des erreurs commises lors de l‘enquête. Elle souligne les difficultés de l’institution judiciaire.

LPA : Votre livre retrace en effet autant l’histoire de la criminalité que celle des institutions policières et judiciaires…

C. S. : Oui, car ces deux entités fonctionnent en miroir et se répondent en permanence. Ces institutions, d’un côté, et ces individus et organisations, de l’autre, ne vivent que l’une grâce à l’autre. Quand on parle d’un délit commis, on est presque obligé de traiter la manière dont il a été traité par ceux qui ont la charge de la répression des infractions. Le titre de notre livre est à cet égard un peu trompeur. Certes, la majorité sont des affaires criminelles. Mais vous remarquerez que quelques entrées concernent les personnalités qui ont marqué l’histoire policière et gendarmique. La police évolue en fonction du crime. Ainsi, la bande à Bonnot marque le début d’une criminalité violente et collective, avec des personnages qui vont s’équiper de voitures pour commettre des vols à main armée. La police, en retour, va être obligée de s’adapter et de s’équiper de voiture, ce qu’elle n’avait pas.

LPA : Il y a aussi, à certaines époques, une porosité entre ces mondes que tout doit opposer…

C. S. : Cela existe parfois, en effet. À certaines périodes de notre histoire, des policiers sont passés du côté obscur. Pendant la collaboration, certains ont ainsi profité de cette période pour commettre des actes illégaux. On voit aussi par moments comment la police, davantage d’ailleurs que la gendarmerie, a pu être manipulée par le pouvoir politique.

LPA : L’histoire criminelle est à la fois faite d’individus hors norme et d’organisations collectives…

C. S. : Il y a beaucoup d’histoires individuelles. Cependant, chez certains criminels, surtout entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début des années quatre-vingt, on voit des histoires collectives fortes, qui sont liées à des complicités, à des vieilles amitiés, ainsi qu’à des relations qui ont pu naître durant des périodes troubles de notre histoire.

LPA : Quelles sont, pour vous, les périodes les plus intéressantes de cette histoire ?

C. S. : Je suis particulièrement intéressé, depuis toujours, par ce qui s’est passé depuis le Moyen Âge et jusqu’à la période napoléonienne. On voit alors apparaître de grands changements dans les organisations en charge de la lutte contre la délinquance. C’est l’époque de la création de la maréchaussée, du lieutenant général de police, de la préfecture de police en 1800, du renseignement avec Fouchet. On voit vraiment se construire l’appareil d’État policier.

C’est aussi une période où on voit émerger les bandes, la criminalité crapuleuse, le terrorisme.

Autres périodes fondatrices : la IIIe République, avec l’arrivée de Clémenceau et la naissance de la police technique et scientifique. C’est une période très riche en progrès pour l’institution policière. Enfin, en 1941, avec l’étatisation de l’ensemble des polices municipales par le régime de Vichy. C’est une période sombre mais qui a créé la police telle qu’on la connaît aujourd’hui.

LPA : Le crime est-il un recommencement permanent ?

C. S. : Les tendances sont assez homogènes au cours du temps. Le vol est au cœur même de notre histoire collective depuis le Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui. De la même manière, tout ce qui relève des phénomènes de bande et d’organisation criminelle. La plus belle illustration de l’ouvrage est celle qui illustre les bandes de chauffeurs de pâturons (p. 38). À la fin du XVIIIe, cette bande sévissait dans les campagnes, s’introduisait dans les riches logis et brûlait les pieds de leurs occupants pour qu’ils avouent la cachette de leurs économies. Cette pratique n’existe plus, mais les phénomènes de bandes liés à la défense d’un territoire ou à celle de l’honneur, ou en réponse à des rivalités amoureuses existait au Moyen Âge. On les retrouve aujourd’hui dans certaines cités.

LPA : Le terrorisme, qui fait l’actualité contemporaine, ne date pas non plus d’aujourd’hui…

C. S. : Le terrorisme a évolué par ses modes opératoires et ces acteurs ces dernières années. Mais c’est un phénomène qui existe en France depuis longtemps ! De nombreux attentats sont commis contre Napoléon, et ces actes vont se poursuivre sous les régimes suivants. Il a pris des formes diverses au fil du temps : l’anarchisme, les mouvements d’extrême gauche, et plus récemment l’importation du conflit au Moyen-Orient. Revenir sur cette période est d’autant plus intéressant que l’on vit aujourd’hui dans un monde d’immédiateté, dans lequel seul le présent semble compter. On oublie l’histoire et le passé. En matière de criminalité, beaucoup de phénomènes existent depuis des centaines d’années, même si les modes opératoires ont un peu évolué.

LPA : À vous lire et à vous entendre, le crime semble une fatalité…

C. S. : Il y aura toujours des crimes et des délits. La problématique est que l’État en évite au maximum, préserve le contrat social et fasse que les personnes puissent cohabiter de manière pacifique. Il y aura toujours des personnes qui transgresseront des normes ou auront des troubles psychiques favorisant des passages à l’acte. La permanence du crime est là.

LPA : D’où vous vient cette passion pour l’histoire criminelle ?

C. S. : Je n’en ai aucune idée ! J’ai fait des études de droit pénal et me suis très tôt intéressé à la criminalité, la délinquance, la police. Personne dans ma famille n’est policier, gendarme ou magistrat. C’est sans doute le résultat d’un intérêt pour la chose publique. S’il y a bien une compétence que l’État doit avoir, c’est celle de garantir la sécurité de la population, en luttant au maximum contre la transgression du contrat social. Je trouve que c’est une noble mission. Je pense par ailleurs que l’on est tous plus ou moins fasciné par le criminel ou celui qui va le poursuivre. Il suffit de voir le succès des séries télévisées, des romans policiers et des quotidiens qui mettent des faits divers en Une. On peut avoir une certaine forme d’admiration pour certains délinquants astucieux. Plus encore pour ceux qui les pourchassent et qui font preuve de courage, d’intelligence et d’instinct…

LPA : Quels sont les défis de la police aujourd’hui ?

C. S. : Le problème pour la police est qu’elle est sur de multiples fronts et qu’elle fait face à une délinquance qui a évolué dans ses formes. La police doit s’adapter notamment à la cybercriminalité. Les délinquants sont derrière leur ordinateur, chez eux. Ils ne sont plus visibles, contrairement aux braqueurs ou aux trafiquants de stupéfiants. Cette lutte requiert des compétences techniques très spécifiques. Un autre enjeu pour l’institution policière est sa légitimité. Les policiers, de par l’histoire, pensent qu’ils tiennent leur légitimité de l’État. Il faudrait sans doute imaginer une police plus proche de la population, et qui tire sa légitimité de cette dernière, et pas uniquement du pouvoir. On l’a vu avec les questions de maintien de l’ordre ces derniers mois : la police et la gendarmerie doivent inventer des réponses plus originales et innovantes et modifier leur façon de penser.

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Référence : LPA 06 Fév. 2020, n° 150x7, p.3

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