Karachi : « Tout était anormal dans ce dossier » affirme un témoin

Publié le 21/01/2021 - mis à jour le 21/01/2021 à 15H09

Au deuxième jour du procès du volet financier de Karachi, un témoin affirme que les conditions de recrutement de Ziad Takieddine en tant qu’intermédiaire dans le contrat portant sur les sous-marins du Pakistan était inhabituelles au regard des pratiques en la matière. 

Palais de justice de Paris
Palais de justice de Paris (Photo : ©AdobeStock/uniqueVision)

Palais de justice de Paris, mercredi 20 janvier 13h55 : Edouard Balladur, costume gris, chemise rose et cravate parme termine de relire et corriger le texte de la déclaration qu’il doit prononcer en ce deuxième jour d’audience dans le procès dit du « volet financier de Karachi ». Puis il échange quelques mots avec François Léotard, installé de l’autre côté de la travée centrale. La veille, ils étaient arrivés séparément et ne s’étaient pas adressé la parole. L’audience débute, le président Pauthe propose à l’ancien premier ministre de venir à la barre ou de s’exprimer depuis sa place s’il préfère. Edouard Balladur choisit de s’avancer.   Très droit et parfaitement audible malgré son grand âge, il  pose son masque et entame sa déclaration. Plus tard il sera interrogé par les juges mais pour l’instant, il dit ce qu’il a choisi de dire à la cour. D’abord qu’il a passé 57 ans au service de la France.  Ensuite, que la cour qui le juge, c’est lui-même qui l’a voulue, l’ancienne Haute cour ne comprenant aucun magistrat professionnel, mais que des politiques. « Je serais un personnage d’une singulière perversité si j’avais dans le même temps prétendu assainir notre  vie publique  et tenté de la polluer en mettant en place un système de financement électoral immoral destiné à me favoriser». Ses comptes de campagne ? Le Conseil constitutionnel les a validés sur le rapport favorable d’un de ses membres ancien avocat général de la Cour de cassation qu’il ne connaissait pas. Sur un budget de 85 millions, 21 millions de francs provenaient de collectes lors des meetings. « Ces explications apportées au Conseil constitutionnel en 95 ont été déformées, caricaturées, moquées, elles n’ont jamais  été contredites par des éléments matériels. Au passage, il rappelle le conseil a précisé que la responsabilité d’un candidat ne peut être engagée qu’à raison des instructions qu’il a personnellement données ».

« J’ai confiance en la vérité »

Cette affaire il la qualifie d’hors du commun par sa durée, « voilà plus de 25 ans que mon procès est ouvert dans l’opinion publique » et la violence des allégations mensongères dans la presse au mépris des droits de la défense. Hors du commun elle l’est encore à ses yeux en raison de son « sectarisme ».  « L’instruction a été totalement menée contre moi et moi seul ».   Hors du commun aussi par ce que « mon rôle dans l’affaire dite Karachi fait désormais figure d’une sorte de vérité historique et personne ne doute de ma responsabilité dans la mise en place d’un système frauduleux dont j’ignorais l’existence même ». Hors du commun aussi par sa  fragilité juridique.  « C’est un dossier fondé sur les rumeurs, les approximations, les rapprochements, les coIncidences, sur des suppositions que rien n’atteste. Avec de pareils procédés on pourrait condamner n’importe qui pour n’importe quelle raison à l’importe quelle peine ».  Vous avez une tâche difficile celle de résister aux entraînements de, d’affronter le reproche injustifié mais constant d’être clément aux puissants. Puissant ? Je ne le suis plus guère et depuis longtemps ! ». Qualifiant de dramatique le fait que 20 après l’attentat qui a couté la vie à onze de nos compatriotes, la justice ait échoué à identifier ses causes et ses auteurs, il a conclu  « J’ai confiance en la vérité », évitant avec finesse le désormais trop usé « j’ai confiance dans la justice de mon pays ».

« Je voulais réussir, pour les soldats français et le renom de la France »

Sa déclaration a duré 25 minutes, l’ancien premier ministre retourne s’asseoir tandis que François Léotard est appelé à la barre. Chacun attend les déclarations d’un des hommes clefs de ce dossier. En pantalon sombre et pull gris foncé, l’ancien ministre de la défense s’évade d’entrée de jeu très loin du dossier. Il explique qu’il est né en 42 dans un pays en guerre. La défense du pays a donc un sens particulier à ses yeux. Au fil de son récit pas toujours très audible, la salle est soudain projetée plusieurs décennies en arrière, il évoque la Bosnie, le Rwanda,  la fin de l’Union soviétique, convoque les soldats morts pour la France, François Mitterrand et le Chancelier Kohl. Quand il parle de l’affaire c’est pour la disqualifier  « Je crains qu’on soit passé de l’impartialité (de la justice aux yeux bandés) à l’aveuglement ». Personne n’évoque l’intérêt de la France dans le réquisitoire définitif, ce qui le choque.

Dominique Pauthe le ramène au dossier.  Aviez-vous un expérience en matière de contrats d’armement ? Non, rétorque l’intéressé, mais il en parlait avec plus compétent que lui et notamment le « vieux Dassault ». Pourquoi avoir choisi Renaud Donnedieu de Vabres comme chargé de mission (NDLR : c’est l’homme qui a recruté Ziad Takieddine et qui a été condamné à cinq ans de prison avec sursis le 15 juin 2020 – le jugement est frappé d’appel). Parce que c’était un ami d’enfance.  Le détail des contrats, François Léotard ne s’y est pas intéressé.  « C’est de l’épicerie et je ne suis pas épicier ! ».

Le voici reparti dans le Rwanda, la Bosnie. « Je ne m’en suis pas occupé, c’est vrai vous pouvez me le reprocher à l’infini, je ne me suis occupé que des choses lourdes ». S’il avait aimé l’argent il ne serait pas devenu fonctionnaire, il ne l’aime pas, pas plus qu’il n’estime ceux qui, comme Ziad Takieddine ne s’intéressent qu’à ça. Le président Pauthe insiste pour le ramener aux faits qui intéressent la cour : il y a une réalité qui se juxtapose à cette réalité morale, c’est la réalité financière du contrat, les flux financiers ont permis à certains de s’enrichir sans contrepartie au détriment de ceux qui se sont appauvris.  « Ils ont été largement récupérés ensuite par les résultats du chantier naval de Cherbourg en charge de la commande et l’emploi donné en pleine crise sociale » rétorque François Léotard.

Puis il cite Hugo « « l’illustre acharnement à n’être pas vaincu » voilà ce qui l’a toujours tenu ». François Léotard n’acceptait pas l’idée de perdre ces contrats, à aucun prix. « Je voulais réussir pour les soldats français et le renom de la France, c’est ça qui m’intéressait le reste me laissait totalement indifférent ». S’agissant de ce qu’il appelle « l’épicerie » des gens cent fois plus compétents que lui ont s’en sont occupés. «  Je ne vous cache pas que c’est très élevé, mais les fonctionnaires du ministère des finances qui sont des gens d’une très grande qualité n’ont pas jugé cela excessif ». 

C’est la spécificité des procès mettant en cause des politiques, ceux-ci surplombent invariablement les débats en se parant de l’aura du pouvoir qui souvent aussi leur tient lieu d’armure. Quand le juge réclame des comptes sur les faits qui fondent l’accusation, le politique rétorque intérêt de la France et secret d’Etat. Parlent-ils à ce point un langage différent qu’ils ne puissent amorcer un dialogue, ou le malentendu est-il surjoué par le politique qui trouve là un moyen commode de se protéger de la curiosité judiciaire ?  Bien malin qui pourrait le dire, toujours est-il que c’est la difficile réconciliation de ces deux registres de discours qui a marqué cette deuxième journée du procès.

« Tout était anormal dans ce dossier »

L’arrivée du premier témoin en fin d’après-midi a rendu à l’audience l’allure d’un procès classique.

Emmanuel Aris, né en 1950, costume gris s’avance à la barre. C’est lui qui a été chargé par son patron de négocier le contrat avec Ziad Takieddine concernant les sous-marin du Pakistan. En juin 1994, sur ordre de sa hiérarchie, il se rend au ministère de la Défense où Renaud Donnedieu de Vabres lui explique que l’affaire des sous-marins traine depuis trop longtemps ; il  va lui présenter un intermédiaire susceptible de faire avancer les choses. Une quinzaine de jours plus tard, une nouveau rendez-vous est organisé, cette fois avec  Ziad Takieddine.  Le problème, c’est que ce-dernier est gourmand. Il demande 6% du montant du contrat. Or, il y a déjà un intermédiaire à 6,25% dans le dossier.

Au terme d’âpres négociations, les deux hommes tombent d’accord sur  4%. Le contrat doit être signé à Genève chez le notaire de l’intermédiaire, mais sur place les discussions achoppent sur les conditions de paiement. Ziad Takieddine veut un règlement total et immédiat, quand la pratique, explique le témoin, impose un paiement échelonné sur la totalité de la durée du contrat, soit souvent plusieurs années. L’intermédiaire en effet ne s’occupe par uniquement de la conclusion de l’affaire, il la suit jusqu’au bout. Tout le monde repart bredouille à Paris. Emmanuel Aris se fait rappeler à l’ordre par sa hiérarchie. L’intermédiaire est envoyé par le ministère, c’est inhabituel, mais il faut obéir et donc trouver une solution.

Il rouvre les négociations, consent à verser 50% à la mise en vigueur du contrat, puis 2 échéances de 15 et 10% six mois après et enfin le solde au prorata des encaissements du client. Le contrat est signé en Suisse et conservé dans le coffre du notaire. Finalement, la France décroche le marché des sous-marins fin 1994 et Emmanuel Aris commence à payer Ziad Takieddine. En 1995, les élections présidentielles ont rebattu les cartes. Charles Millon est à la défense. Emmanuel Aris rencontre sur ordre de sa hiérarchie un certain Frédéric Bauer qui lui dit de cesser de payer Ziad Takieddine. Il a déjà versé de l’ordre de 85% des commissions. L’intéressé, qui dirige une société de consultants, lui réclame 120 000 francs d’honoraires pour sa prestation, en liquide. Emmanuel Aris négocie une réduction de 20 000 francs correspondant à la TVA et paie les 100 000 francs en liquide. A l’époque précise-t-il, les commissions étaient autorisées, elles étaient déclarées à Bercy tous les ans. On précisait à quel contrat cela se rattachait sans donner le nom des bénéficiaires. Pour le témoin, il y a trois éléments suspects dans cette affaire  : l’arrivée tardive de ce qu’il appelle les intermédiaires « au secours de la victoire », le fait qu’il soit imposé par le pouvoir politique, et le règlement immédiat  de la commission.

En réponse à une question de l’avocat général François Molins, il dit ignorer ce qu’a fait exactement Ziad Takieddine pour faire avancer le dossier, il espère qu’il a agi. Selon lui, ses contacts sur place lui assuraient que le contrat était en bonne voie. Il est visiblement convaincu de l’inutilité d’avoir fait entrer un nouvel intermédiaire dans l’affaire.

Ce qui l’a le plus étonné, c’est que Ziad Takieddine ne proteste pas alors que « dès que j’avais un quart d’heure de retard, je recevais 15 coups de fil, là je n’ai eu aucune réaction ».

Et vous lui versez 100 000 francs en liquide ?

Le député Charles De Courson, qui fait partie des juges composant la cour, interroge le témoin . 

« — On passe de 6,25 % à 10,25  % de commissions, était-ce dans la moyenne ?

— A Singapour, on ne versait pas de commissions,  en Arabie saoudite beaucoup, au Pakistan, ce taux n’était pas choquant,  chez Thomson on payait entre 10 et 15 %.

— Sur le taux de  4% négocié avec Ziad Takieddine, connaissiez-vous la répartition et notamment que le mari de Mme Benazir Bhutto allait toucher une part, cela ne vous a pas étonné que M. touche d’un côté et Mme de l’autre ?

— Tout était anormal dans ce dossier.

— Vous nous avez expliqué que M. Bauer vient vous voir, envoyé semble-t-il par Charles Millon, et vous lui versez 100 000 francs en liquide, comment pouvez-vous payer sans contrat ?

— Il avait une société de  risk management, il m’a donné une facture en bonne et due forme de 120 000 francs, mais j’ai réglé 100 000 en liquide donc hors TVA.

— Et vous ne saviez pas que les règlements en espèce sont plafonnés ?

— Je lui ai demandé un reçu.

— C’était une facture sans contrat mais avec des ordres ? 

— Exactement ».

L’échange avec Charles de Courson a quelque peu entamé la crédibilité du témoin. La défense prend le point et s’abstient prudemment de poser des questions.

Lorsque à 18h05 le président rappelle François Léotard à la barre, celui-ci n’a pas varié d’un iota. Son ami d’enfance, son homme de confiance a fait entrer Ziad Takieddine qui a été grassement payé dans le dossier sans lui en parler ?  

« —C’est normal, je n’ai pas été étonné qu’on ne m’en parlât point. Ces histoires d’argent ne m’intéressent pas, elles sont le fait de personnages pour lesquels je n’ai aucune estime » rétorque l’ex-ministre.

—Hum », lâche le président, visiblement pas convaincu. 

L’audience est levée. 

 

Le compte-rend de la première audience est ici.

 

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