Mort de F.M. Aramburú : Une audience bouleversée par la détresse des mères
Hier, au procès des accusés de l’assassinat du rugbyman Federico Martín Aramburú, à la cour d’assises de Paris, une vive émotion a parcouru tous les bancs de la salle comble. La maman et les amis de l’Argentin, abattu le 19 mars 2022, ont raconté « l’homme solaire », « le facilitateur de vie » qu’était ce père de trois jeunes enfants. Puis, en fin de journée, la mère et l’amie de Romain Bouvier, qui a blessé l’ex-international, ont dessiné son portrait, à mille lieues de l’image propagée par les médias.

« Altruiste », « joyeux », « attentif aux autres », « pacifique », « généreux », « fiable » : les adjectifs employés et répétés à l’audience, hier, donnent une idée précise de l’homme qu’était Federico Martín Aramburú, mort à 42 ans boulevard Saint-Germain, dans le VIe arrondissement parisien, après avoir reçu six balles dans le corps. « Il mettait du soleil dans le cœur des gens », a résumé l’enquêtrice de personnalité qui, la première, ce 14 septembre, a décrit le trois-quarts du Biarritz Olympique (BO), le mari, le père, l’ami. La famille soudée du rugby est venue assister, du sud-ouest et de l’étranger, aux débats consacrés cette semaine à « Fede », comme chacun le désigne. Depuis l’ouverture du procès, lundi 4, ils s’étaient surtout concentrés sur les accusés, Loïk Le Priol, Romain Bouvier, Lyson R. et Antony S. (voir ci-dessous la liste de tous nos articles).
« Il est tombé sur des gens qui sont sortis avec la haine »
Il est un peu plus de 10 heures lorsqu’une silhouette fine, en tailleur noir, se détache du banc des parties civiles. Cecilia Aramburú est la maman de Fede. C’est une femme dévastée, inconsolable, que son interprète soutient parfois d’une main sur l’épaule. À La Plata, le 20 janvier 1980, dans le doux hiver argentin, elle a mis au monde Federico, ce fils qui jamais ne l’a déçue. Alors, quand il faut parler de lui au passé devant la cour d’assises, sa voix s’altère. Elle se souvient du bambin de 7 ans qui avait entraîné sa maîtresse d’école à la maternité où sa sœur venait de naître. Des baisers et des jeux. Du garçon « immédiatement chaleureux » envers les autres. Du charisme qu’il dégageait « tout petit déjà, et dont il n’avait pas conscience ».
Mais parce qu’il faut évoquer les faits, la mort, Cecilia Aramburú se lance : « Ce crime n’aurait pas dû avoir lieu. Il aurait pu être évité. » Allusion au passé judiciaire des accusés qui ont tiré, Loïk Le Priol et Romain Bouvier. « Il est tombé sur des gens qui sont sortis avec de la violence en eux, de la haine, des armes à feu. » Et ça, elle dit « ne pas le comprendre ».
A-t-elle vu la vidéo de son fils qui tire la capuche de Le Priol ? « Oui, et j’ai fermé les yeux. » Qu’en a-t-elle pensé ? « C’est la conséquence d’avoir dîné en écoutant des personnes qui lui semblaient autoritaires, menaçantes (…) Il a peut-être vu de l’arrogance, de l’injustice. »
« Malgré tout, ils restent des êtres humains »
Cecilia pense que « Fede », né sous la dictature argentine, « a vécu la partie festive de la démocratie » (1983), a fait siennes les valeurs « d’unité » et de « liberté de choix », préférant « la discussion » à « la lutte ». Fils d’avocat, petit-fils d’un magistrat de la Cour suprême à Buenos Aires, le rugbyman avait un sens profond de l’équité. « Je pense que nous avons affaire à des criminels dépourvus d’humanité, conclut-elle. Ils ne doivent pas vivre en société tant qu’ils n’auront pas compris ce que cela veut dire. Aujourd’hui, ils sont une menace. Ils doivent essayer de comprendre ce qu’est la vie. » Elle prend une respiration : « Malgré tout, ils restent des êtres humains et méritent de savoir ce qu’est l’humanité. »
Des photos sont projetées. Fede à Noël, avec son fils bébé, à la plage, avec les siens. Thomas Lièvremont approche. L’ex-joueur de rugby à XV, ancien capitaine à Biarritz, pleure comme un enfant. « Le manque ne se comble pas », confie le colosse, même si le temps passe. « Il incarnait la gentillesse à l’état pur. C’était quelqu’un de généreux, qui donnait du bonheur aux gens. Un facilitateur de vie. »
« Je ne l’ai jamais vu dans une situation de bagarre »
Il est venu d’Italie pour rendre hommage à son ami. Gonzalo Quesada est l’entraîneur argentin de la Squadra Azzurra après avoir été directeur sportif du BO en 2017-2018. À cette époque, il devient « très ami avec Fede » : « Il était très joyeux, très humain, courageux. Il avait toujours le sourire, la joie de vivre. On se sentait bien auprès de lui. On était des frères. » Il fond en larmes.
Le président Zientara : « L’avez-vous déjà vu violent ?
– Non ! On a fait beaucoup de fêtes avec Fede, en Argentine, en Espagne, rue de la Soif [rue Princesse, à Paris, ainsi surnommé pour ses nombreux bars]. Je ne l’ai jamais vu dans une situation de bagarre.
– Qu’est-ce qui aurait pu le faire réagir, ce soir-là ?
– Des choses injustes. Peut-être se sentir mal par rapport à son ami [Shaun Hegarty à qui Le Priol avait asséné trois petites claques]. Il n’a pas dû trop penser, c’était l’instinct. »
Sophie Herrera, professeur d’université, a eu Fede pour étudiant quand il préparait sa reconversion vers l’entreprenariat. Elle insiste sur sa ténacité, son humanité : « Il y a des étoiles qui brillent plus fort que d’autres. » Puis vient Laurent Etchebarne, kiné du BO, ami de la famille. Lui aussi déborde de chagrin. « J’habitais à 100 mètres de lui, on se voyait le soir, on refaisait le monde. Il avait choisi la France, il était fier de son intégration. Il disait : “Ici, je peux élever mes enfants en toute sécurité”. »
Il partage une anecdote : « Lors d’une manade, un taureau s’était échappé dans le corridor où j’étais. Je n’avais rien vu. Tout le monde criait sauf Fede qui a bondi. Je ne sais pas s’il m’a sauvé la vie mais il m’a évité quelque chose de grave. » M. Etchebarne suggère qu’il a « réagi au Mabillon parce qu’on a égratigné ses valeurs de tolérance et de justice. Il était sensible au racisme, c’était un étranger en France ».
« Shaun a perdu sa légèreté, son optimisme »
Miren Hegarty s’accroche à la barre. Elle redoute l’épreuve. L’épouse du rugbyman Shaun Hegarty, compagnon de Fede à Paris, a été la première informée du drame. « Le 19 mars, Shaun m’appelle vers 7 heures. Il me dit “Fede est mort, ils lui ont tiré dessus…” Je ne comprenais pas. Je ne savais pas quoi faire. J’ai appelé un ami pour qu’il s’occupe de lui. » Elle va chez Maria Aramburú : « Je frappe, elle demande ce que je fais là, je réponds : “C’est Fede…” Elle s’est effondrée. » Miren sanglote, Maria pleure sur son banc. « Depuis, Shaun a perdu sa légèreté, son optimisme, il est froid. » Ce mardi matin, il doit témoigner de son « enfer ».
Comment, après tant d’émotion, appeler deux femmes dont la déposition avait été reportée ? La maman et l’amie de Romain Bouvier, confinées en salle des témoins, savent qui les a précédées. La première s’avance dans le prétoire, regarde son fils. Avocate, elle s’avoue « dévastée pour la famille Aramburú, extrêmement compatissante car je suis une mère ». Elle en veut à la presse, aux « quatre ans de déferlement médiatique. Il a été présenté comme une personne d’extrême droite. Il a été diabolisé ». Elle expose ses « incidents de parcours », l’abandon par le père biologique, l’adoption par son mari, démarche qui « ne suffit pas à le structurer ». Vient le divorce, la « deuxième cassure ». « Il a 15 ans, j’épouse un homme qu’il n’apprécie pas car il est violent envers moi. » Elle pense pourtant son ado « extrêmement fort, alors qu’il est fragile ».
« Mon fils n’est pas la personnalité dépeinte aujourd’hui »
Romain a 17 ans lorsque son père adoptif décède d’un cancer du pancréas. Elle décrit un fils « calme, gentil, loyal, qui va vers les autres, recueille des amis chassés de chez eux, élevé avec des valeurs traditionnelles d’égalité, de fraternité (…) Il allait dans les banlieues défavorisées, offrait des livres, donnait des cours ». Il étudie le droit à Assas, se distingue aux concours d’éloquence, songe à Science Po, préfère devenir écrivain. Elle le finance : « C’est mon fils unique. » L’avocate assure qu’il « n’a pas d’idéologie », son père lui a présenté Marie-France Garaud, Philippe Séguin, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy. « Mon fils n’est pas la personnalité dépeinte aujourd’hui, je suis blessée. Comme je suis blessée par ce qui arrive, peinée pour la mère de Federico Aramburú, son épouse, ses enfants. Nous sommes meurtris. On y pense chaque jour depuis quatre ans et on ne pourra jamais oublier. » Elle pleure.
L’extrême droite, l’appartenance au GUD, sulfureux syndicat d’étudiants ? La mère de Romain Bouvier n’y croit pas : « Je suis de gauche, nous avons toujours eu des discussions apaisées. » L’art, les musées, la littérature, les collections, rien dans son chemin de vie ne le prédestinait à comparaître devant une cour d’assises. Interrogée sur la détention d’armes, la figurine représentant Hitler, l’exemplaire de Mein Kampf, elle ne sait rien, si ce n’est qu’il possédait « plein de soldats de plomb, le Coran et la Bible. Il était très éclectique ».
« Mon fils est vivant, et un père de famille a disparu… »
Au président qui la questionne sur l’affaire Klein, sur les 28 000 euros qu’il a dépensés chez les armuriers, la fréquentation de Le Priol, la violation du contrôle judiciaire, elle répond « avoir fait tout ce [qu’elle] a pu. C’est dur d’élever un enfant seule. Il ne me disait pas tout. » Et, surtout, il avait alors 31 ans.
Mais l’avocat général Philippe Courroye n’entend pas la laisser dérouler ce qu’il apparente sans doute à une plaidoirie. Il va tant s’acharner sur elle – jusqu’à lui demander combien de coups de feu ont été tirés le 19 mars – que Me Hugues Vigier, défenseur du fils, s’interposera : « Je suis indigné ! C’est une honte ! »
La mère de l’accusé se recentre sur l’essentiel : « Mon fils est vivant, et un père de famille a disparu… J’en suis extrêmement choquée. Romain parle des enfants de Federico Aramburú, il sait ce que c’est de vivre sans père. Je pense à leur détresse. » Elle ajoute : « Je culpabilise énormément. Mais c’est mon fils chéri. Je l’aime plus que tout. Ma vie sans lui n’est rien. »
La compagne de Romain Bouvier fait enfin son apparition. Cette très belle femme lui rend visite deux fois par semaine en prison et ne comprend pas « ce drame absolu » : « Je suis abasourdie par l’affaire, glacée. Et choquée par les termes employés dans les journaux à son égard. » Ils avaient rompu à l’époque des événements, après « un coup de foudre immédiat en 2020, puis des hauts et des bas ». Avec elle, il a toujours été « extrêmement doux, charmant. Je connais ses valeurs. D’origine étrangère, je n’aurais jamais pu partager la haine des autres. » Elle dit qu’il « attend que justice soit faite. Et il regrette beaucoup ».
Mort de FM. Aramburú : Loik Le Priol et Romain Bouvier contestent l’accusation d’assassinat
Mort de F.M. Aramburú : « Il a souffert » et « s’est vu mourir »
Référence : AJU506433