Tribunal de Pontoise : « A quelques centimètres, c’était l’artère fémorale et les assises ! »

Publié le 31/08/2022 - mis à jour le 01/09/2022 à 10H32

Un soir de 2018, Hugo a tiré sur Sofiane avant de s’enfuir au Maroc. Devant le tribunal, les deux hommes qui n’en sont pas à leur premier délit racontent chacun une version différente de l’altercation. 

Tribunal de Pontoise : « A quelques centimètres, c’était l’artère fémorale et les assises ! »
Palais de justice de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)Pontoise

 

Hugo déambulait dans les rues de sa ville avec son groupe d’acolytes. La soirée n’avait même pas commencé, mais il était déjà égayé par un flash de vodka siroté assis sur un muret, ce 15 octobre 2018. L’ambiance est bon enfant et, malgré l’alcool, très calme. Enfin, jusqu’à l’arrivée de Sofiane qui fait signe à Hugo de loin. Sofiane a 40 ans, c’est un « grand », comparé à Hugo et ses copains qui sont à peine âgés de 20 ans. À Taverny, tout le monde connaît cet histrion un poil soûlographe qui ennuie les jeunes avec ses histoires. Il est sympa, Sofiane, mais à force il est lourd. « Et quand il boit, c’est chaud, il s’embrouille tout le temps », confie son frère. Or, Sofiane boit beaucoup – il a même toujours des bouteilles sur lui. Tout le monde a pris l’habitude de s’esquiver quand il se pointe quelque part. Mais ce jour-là, Sofiane fond sur la bande d’amis avant même qu’ils n’aient pu esquisser un repli stratégique.

Il revient d’une virée festive à Provins, et il a un plan – Sofiane a toujours plein de plans. Il propose à Hugo d’aller voir deux « copines », des prostituées, pour prendre un peu de « bon temps ». Hugo a une voiture et le permis, les voici partis vers un appartement à moins de 30 minutes. « Là, vous faites ce que vous avez à faire », dit la juge, et « vous consommez un peu d’alcool ». Ils rentrent en voiture à Taverny. Hugo dépose Sofiane en bas de chez lui, et en profite pour fumer une cigarette, accoudé à sa voiture. « Là, j’entends des cris. Je m’avance vers l’intérieur de la cité », raconte-t-il. Le temps qu’il arrive ceux qui avaient émis ces sons semblent s’être dissipés, sauf un jeune qui s’approche avec un pistolet à la main.

« — J’attrape l’arme et je lui demande ce qu’il faisait » explique Hugo.

—  Pourquoi récupérer l’arme ? interroge le magistrat.

— J’sais pas, un réflexe, je ne sais pas ce qu’il va faire avec. »

Mais un autre individu lui tombe dessus et l’asperge de gaz lacrymogène, puis les deux inconnus prennent la fuite. Hugo se réfugie au pied d’un bâtiment et ouvre l’arme, dit-il, pour vérifier si elle est chargée. C’est le cas. C’est à ce moment qu’un témoin l’aurait aperçu avec l’arme dissimulée à la ceinture, mais Hugo est formel, il a toujours gardé l’arme à la main. « Je ne pense qu’à rentrer chez moi, je me dirige vers la voiture », quand soudain, voilà Sofiane. Hugo raconte à la juge : « Sofiane me dit ‘donne-moi l’arme ‘, je prends des coups, il a un couteau.

— Et là, vous tirez dans ses jambes à trois reprises, et il tombe.

— Il ne tombe pas. Il m’a relâché après les coups de feu, je le vois sautiller, il essaye de s’accrocher à un poteau, il marche 10 ou 15 mètres avant de tomber, comme s’il avait essayé de se diriger vers son bâtiment. »

« Tu vas faire quoi ? »

Sofiane, barbe bien taillée, chemisette jaune et grosses lunettes, qui s’avance désormais à la barre, ou plutôt à l’endroit où se serait trouvée une barre si la minuscule salle du tribunal correctionnel de Pontoise en disposait, présente une tout autre version des faits. Il explique être redescendu de chez lui pour récupérer sa bouteille de Whisky qu’il avait laissée en bas, du Chivas ça ne se gâche pas. « Là, je vois Hugo un pistolet à la main. Je lui demande ce qu’il fait avec une arme, je le prends à part et on s’éloigne. Il me menace. Je lui dis : ‘tu vas faire quoi ?’ ». Et Hugo tire.

Les secours ont bien trouvé un couteau sur Sofiane, mais il était dans sa poche intérieur, enchevêtré dans des fils d’écouteurs, ce qui tendrait à démontrer, selon son avocat, qu’il ne l’a pas sorti. Sofiane a le mérite de la franchise : « J’ai mis cette veste pour descendre sans savoir que j’avais un couteau dans la poche, sinon, je l’aurais sorti pour me défendre, c’est une certitude ! »

Deux versions s’opposent : Sofiane se pose en victime totale, et dans ce dossier, c’est lui qui a pris deux balles dans la cuisse, ce qui lui a valu 21 jours d’ITT au total. Mais il est dépeint par plusieurs témoins ainsi que par le prévenu comme un type peu fréquentable, violent et retors. Huit jours avant les faits, il cassait les dents d’un malheureux au cours d’une bagarre au prétexte futile, ce qui lui valut d’être incarcéré quelques semaines après s’être fait tirer dessus.

Une cavale au Maroc

Dans le même temps, Hugo, certes moins chevronné, cumule déjà 5 condamnations, dont plusieurs pour violences. Et puis, il y a la suite des faits : « Je rentre chez moi, je me pose sur mon lit et je réalise ce qu’il s’est passé. Je reviens sur les lieux ; j’ai vu des gyrophares et j’ai paniqué.

— Vous prenez vos dispositions pour disparaître, poursuit la juge.

— J’ai peur. J’attends de voir.

— Le lendemain matin, vous tombez sur des amis qui partent en Espagne et décidez de partir avec eux. » L’Espagne, d’abord, puis le Maroc, où il rencontre des Français qui l’hébergent deux mois.

— Puis, vous vous êtes signalé.

— J’ai contacté un avocat qui m’a dit de me rendre, et voilà ».

Et voilà Hugo interpellé le 3 janvier 2019 à l’aéroport de Roissy. Il est mis en examen pour tentative de meurtre et placé en détention provisoire, dont il sort le 26 juillet 2019. Au fil des investigations, le dossier se dégonfle et finit dans cette audience correctionnelle à juge unique, le mercredi 6 juillet 2022, parmi une quinzaine de dossiers qui défilent ce jour-là.

L’avocat de Sofiane aimerait qu’on ne l’oublie pas : « A quelques centimètres, c’était l’artère fémorale, c’était la salle n° 1 (celle des assises) ! » Il s’étrangle qu’on considère son client, la victime, comme le « méchant », alors que Hugo lui a tiré dessus et est parti 10 semaines en cavale au Maroc. Dans son réquisitoire, la procureure reprend les éléments pour établir, selon elle les violences volontaires avec arme avec ITT supérieures à 8 jours qui sont reprochées à ce toujours jeune homme (23 ans) salarié de la SNCF. Elle demande deux ans de prison, dont un an avec sursis, l’interdiction de détenir une arme pendant 10 ans et son inéligibilité.

L’avocate de Hugo plaide la légitime défense : dans ce climat de « guérilla urbaine », dit-elle, son client s’est fait agresser au couteau par un homme à la « mauvaise réputation ». Certes, c’est lui qui a tiré, mais dans quelles circonstances ? Elle demande la relaxe.

Après s’être excusé platement des conséquences de ses tirs, et après avoir attendu une trentaine de minutes dans la salle des pas perdus, Hugo a été condamné à 2 ans de prison, dont un an avec sursis, et aux peines complémentaires demandées par la procureure. La partie ferme est aménagée ab initio en une détention à domicile sous surveillance électronique.

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